La technologie à la rescousse du monde à venir?

Plusieurs gouvernements ont déployé des applications de traçage numérique, comme ici à Singapour.
Photo: Roslan Rahman Agence France-Presse Plusieurs gouvernements ont déployé des applications de traçage numérique, comme ici à Singapour.

Devant la pandémie de COVID-19 qui nous touche depuis quelques semaines et les réactions qu’elle provoque, je me suis rappelé une phrase lancée par le philosophe européen Jim Dratwa lors du lancement, en décembre 2018, de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique. Au cours d’un débat tenu devant le scientifique en chef du Québec, il avança que la question centrale concernant les technologies, était « Dans quel monde voulons-nous vivre ? ».

Cette question n’a jamais été plus pertinente qu’en ce moment, alors que les technologies sont présentées comme une solution à la crise que nous traversons. Avons-nous une idée précise de la réponse à y donner ? Je n’en suis pas si sûre.

Tandis que le monde dans lequel nous vivons actuellement semble s’effondrer à cause de son incapacité à relever les nombreux défis qui se posent à lui, un autre univers, aux contours flous et incertains, semble prendre forme. Les modèles du passé troublent notre vision sur ce nouvel horizon, car les repères qui nous servaient d’ancrage deviennent mouvants, liquides. Z. Bauman a souvent comparé la société matérialiste en utilisant cette analogie : « Une société “moderne liquide” est celle où les conditions dans lesquelles ses membres agissent changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action pour se figer en habitudes et routines. » La pandémie a lancé un sacré pavé dans la mare en nous désorientant et nous paralysant pour un certain temps.

Nos libertés ont été diminuées afin de garantir le bien-être de tous, de maintenir et de préserver les rapports en société. L’efficacité de ce type de liberté résulte d’une contrainte qui doit être respectée, mais aussi de la reconnaissance des bénéfices mutuels, de l’esprit de solidarité maintenu par la volonté de chacun, par le sens des responsabilités et le courage des individus.

Si certains avaient des doutes sur notre interdépendance mondiale et notre capacité à nous y plier, eh bien, j’ose espérer que ces doutes se sont évanouis ; nous sommes interreliés et nos gestes ont des répercussions sur autrui. Les périodes de crise justifient la plupart du temps des mesures exceptionnelles qui entrent en conflit avec nos façons de faire traditionnelles, mais si on ne fait pas preuve de vigilance, elles peuvent s’installer et devenir pérennes.

La technologie peut nous aider à relever les défis que nous affrontons en cette période de pandémie, mais sa conception et son utilisation soulèvent des questions éthiques et sociales dont nous ne pouvons faire l’économie, même en contexte de crise. Plusieurs gouvernements, comme ceux de Singapour, de Taiwan, de la Corée du Sud et du Japon, ont déployé des applications de traçage numérique. Bientôt la France, les États-Unis et le Canada suivront. Ces initiatives ne sont pas menées de façon identique d’un endroit à l’autre, mais toutes visent essentiellement à mieux suivre la propagation du virus grâce à nos téléphones cellulaires.

Malgré l’urgence d’agir, il faut examiner ces projets de près, s’assurer qu’ils offrent de solides garanties en matière de protection des droits et libertés et veiller à ce que la cueillette et l’utilisation de nos données personnelles se fassent sous contrôle public sans risque de stigmatisation. Nous laissons dans notre sillage des données qui ont une grande valeur pour de nombreux acteurs économiques. Les entreprises privées participent depuis longtemps à la récolte d’informations sur nous, le tout sous le joug d’un régime de consentement qu’on pourrait qualifier de corrompu. On n’a qu’à penser à la manière dont certaines entreprises ont bâti leur demande de consentement souvent abscons prenant les utilisateurs en otages. Il est temps que des mesures soient prises pour établir un plus grand contrôle dans ce domaine, et la pandémie nous offre cette possibilité.

Les outils technologiques qui seront lancés pour mieux gérer la pandémie et nous aider à reprendre une vie plus ou moins normale devront nous offrir de fortes garanties en matière de protection de nos droits et libertés s’ils souhaitent préserver notre confiance et assurer le succès de leurs stratégies. Dans cette période que je qualifierais de période d’expérimentation, il serait hasardeux de penser que la protection de notre santé doit se faire au prix du recul de nos droits et libertés. Il n’est pas nécessaire de sacrifier la première au détriment des seconds ni l’inverse.

S’il importe de revisiter les concepts clés qui servent de fondements à nos sociétés à la lumière des nouveaux enjeux, il s’avère important d’y réfléchir sérieusement et de pouvoir en débattre publiquement. La pandémie actuelle représente une occasion formidable de réfléchir à nos droits, à nos libertés et à nos responsabilités de même qu’aux mesures de protection offertes.

Il n’y a pas de doute, cette crise nous a reliés. Espérons que ce temps de réflexion mondial nous permettra collectivement de concevoir et de mettre en place des systèmes technologiques plus inclusifs et plus éthiques qui nous émancipent vraiment tous et toutes en contribuant au bien commun. Tel est le monde dans lequel je veux vivre.

1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 17 avril 2020 14 h 12

    Des travailleurs peu fluides dans une société “moderne liquide” des capitaux et des produits

    "Z. Bauman a souvent comparé la société matérialiste en utilisant cette analogie : « Une société “moderne liquide” est celle où les conditions dans lesquelles ses membres agissent changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action pour se figer en habitudes et routines. »"
    Cette description peut être modifiée pour décrire l’interaction des travailleurs avec les employeurs dans un marché du travail soumis à des investisseurs qui s’adaptent aux conditions fluides du marché des produits en délocalisant les capitaux, les machines et les emplois plus rapidement que les travailleurs dont les modes d’action « figés en habitudes et routines » ne le peuvent le faire au cours de leur vie passée sur le marché du travail.