Une nécessaire voix collective pour les «anges gardiennes»

«Pour joindre les deux bouts, les anges gardiennes doivent souvent dépendre de plusieurs employeurs et se déplacer tantôt d’une résidence pour aînés à une autre, tantôt de l’une d’elles au domicile d’une personne âgée ou en situation de handicap», dit l'autrice.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Pour joindre les deux bouts, les anges gardiennes doivent souvent dépendre de plusieurs employeurs et se déplacer tantôt d’une résidence pour aînés à une autre, tantôt de l’une d’elles au domicile d’une personne âgée ou en situation de handicap», dit l'autrice.

En attribuant implicitement aux syndicats du secteur public les obstacles à la hausse des salaires dans les résidences pour aînés, dans sa conférence de presse du 13 avril, le premier ministre François Legault invisibilise la dimension structurelle de la pénurie de main-d’œuvre accentuée par la COVID-19.

Le sous-financement des services publics d’hébergement et d’aide à domicile s’inscrit dans une logique marchande où des entreprises privées tirent profit du très lucratif « marché du vieillissement » créé. Elles vendent à fort prix des services fournis par des « anges gardiennes » précarisées (en majorité des femmes) ne pouvant pratiquement pas exercer leur droit constitutionnel à la syndicalisation et à la négociation collective de leurs conditions de travail.

En 2020, au Québec, il n’y a que 313 CHSLD publics, alors que le secteur privé est composé de 99 CHSLD privés (conventionnés ou non), de 950 ressources intermédiaires (RI) à but lucratif et de 1791 résidences privées pour aînés (RPA), dont 90 % sont à but lucratif.

Si le secteur privé est composé de petites et de moyennes entreprises familiales — tel le groupe Katasa, qui possède notamment le CHSLD Herron, où 31 décès ont eu lieu depuis le 13 mars —, de gros joueurs s’imposent aussi. Pour plusieurs, les besoins fondamentaux des aînés constituent une marchandise accroissant la valeur du capital immobilier. Les gros joueurs dans les RPA sont Cogir, Réseau Sélection, Groupe Maurice, Chartwell, Groupe Savoie et la multinationale française DomusVi, depuis l’acquisition du Groupe Sedna en 2007. Le Québec détient d’ailleurs le record canadien des personnes de 75 ans et plus vivant dans les RPA (18 %, contre 6 % dans les autres provinces) selon la SCHL.

Dans les services d’aide à domicile (soins d’hygiène, entretien ménager, etc.), le secteur public dispensait seulement 19 % des heures de services de longue durée en mars 2019. Le reste est dispensé par deux types de prestataires privés à but non lucratif (entreprises d’économie sociale et usagers du programme Chèque emploi-service), et un autre à but lucratif, soit les agences de travail temporaire.

Ces agences privées se concurrencent pour obtenir les contrats des établissements publics adjugés à celles qui soumettent le coût le plus faible. Nous avons répertorié 26 contrats de services en vigueur, attribués à une vingtaine d’agences, pour des soins infirmiers et d’assistance personnelle à Montréal et en Montérégie.

Précarité et instabilité en emploi

La rentabilité des investissements privés dans les services d’hébergement et d’aide à domicile repose sur l’usage d’une main-d’œuvre discriminée socialement (femmes défavorisées, personnes issues de l’immigration récente) contrainte d’occuper des emplois précaires et à statut temporaire, à faibles salaires et avantages sociaux, à horaires variables et à temps partiel. Une agence privée contractante impose même le travail autonome par l’entremise d’une plateforme numérique « à la Uber », excluant le personnel de la protection des lois du travail.

Pour joindre les deux bouts, les anges gardiennes doivent souvent dépendre de plusieurs employeurs et se déplacer tantôt d’une résidence pour aînés à une autre, tantôt de l’une d’elles au domicile d’une personne âgée ou en situation de handicap. La pénurie de personnel liée à cette précarité d’emploi était déjà élevée avant la pandémie, elle ne peut que s’amplifier avec son avancée et le manque de mesures de protection.

Contrairement aux RPA ou aux RI à but lucratif réclamant actuellement le soutien financier de l’État, les anges gardiennes n’ont pas de voix collective pour se faire entendre. Les droits syndicaux datant de 1944 au Québec sont difficilement accessibles pour les formes précaires d’emploi qu’elles occupent. Le taux d’entreprises syndiquées est de moins de 20 % dans les RPA, et il est nul dans les agences en aide à domicile.

En Colombie-Britannique, début avril, pour freiner la contagion de la COVID-19, le gouvernement a aligné pour six mois les salaires dans les résidences privées sur ceux du public et a établi des horaires à temps plein. Des syndicats du secteur public souhaitent qu’il évite un retour au système à deux vitesses.

Le premier ministre Legault a annoncé le 13 avril qu’il souhaite revoir les « façons de faire » dans les résidences pour aînés. Il serait important que la voix collective de l’ensemble des anges gardiennes des services privés d’hébergement et d’aide à domicile se fasse entendre aux côtés de celle des syndicats du secteur public et des associations d’usagers. Cela nécessitera un soutien public à la création d’associations représentatives et autonomes pour ces anges gardiennes du secteur privé et d’un régime sectoriel de négociation collective. On peut par exemple s’inspirer du régime dans le secteur privé de la construction au Québec. La reconnaissance du caractère essentiel du travail de soin dans la société, mis en lumière par la pandémie actuelle, est incompatible avec la logique du profit et la course vers le bas entre le privé et le public. Les anges gardiennes ne sont pas dupes.

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