Quel monde après la COVID-19?

«La mondialisation américano-centrée tourne à l’avantage de la Chine, qui conserve son indépendance, se fait l’atelier du monde et remonte la chaîne de valeur et la gamme technologique», écrit l'auteur.
Photo: Hector Retamal Agence France-Presse «La mondialisation américano-centrée tourne à l’avantage de la Chine, qui conserve son indépendance, se fait l’atelier du monde et remonte la chaîne de valeur et la gamme technologique», écrit l'auteur.

S’il est prématuré de formuler des réponses définitives, il n’est pas trop tôt pour regarder vers l’avant. Un virus a fait basculer l’économie mondiale de l’animation dans les affres de la paralysie. Pour un temps, tout est en sommeil et la décroissance dépasse tous les vœux des défenseurs de l’environnement.

Les crises dévoilent l’architecture, les failles et les lignes de fracture des systèmes. L’actuelle pandémie est un choc sismique. Reste à savoir si l’après ressemblera à l’avant, ou pas. Retour au statu quo ante ou passage à autre chose ?

L’économie mondialisée sur la sellette

La mondialisation néolibérale est un besoin du capitalisme. L’épuisement du modèle keynésien laisse peu d’espoir de profits dans les pays développés. On délocalise des industries dans des pays-ateliers à bas coût de main-d’œuvre, conçus comme sous-traitants. Désindustrialisés et tertiarisés, les pays industriels se concentrent sur les services, tout en gardant les industries militaires, les secteurs de pointe et l’agriculture. L’émigration des emplois industriels et la précarisation des autres font baisser le pouvoir d’achat, lequel doit être soutenu par le crédit. La sphère financière prospère et le consumérisme qui permet d’acheter la paix sociale sont sauvés.

L’édifice s’apparente à un château de cartes. Le système tourne à crédit et va de bulle en bulle au gré des échafaudages astucieux des magiciens de la finance. La crise de 2008 sonne l’heure de la vérité. On s’en tire par une injection massive de liquidités pour recapitaliser les banques par qui le mal est arrivé et tout continue comme avant, quoique avec une croissance chétive. États, entreprises et particuliers sont criblés de dettes. La sortie de la crise laisse prévoir la prochaine édition, car l’endettement est insoutenable à long terme. La COVID-19 la précède. Plutôt que les banques, ce sont les entreprises et les particuliers qu’il faut d’urgence sauver en 2020.

L’après-crise sera-t-il le même ? En Europe, des dirigeants chantres de la mondialisation heureuse évoquent maintenant la relocalisation des entreprises, la réindustrialisation, le redéploiement industriel, les nationalisations. Trump avait été élu pour rapatrier les entreprises. Le bilan ne pouvait être que maigre, car la précondition est une dévalorisation du prix du travail et une baisse du niveau de vie, déclencheurs de troubles sociaux. La renationalisation des économies exigerait la nationalisation des entreprises, propriétés privées obéissant à la loi du profit, donc portées à mondialiser. Sont possibles des « New Deals » relançant les économies par la construction d’infrastructures publiques sous la houlette des États. Dans les deux cas, une remise en question du « paradigme » libéral s’imposerait. Faute de quoi, la secousse passée, on reviendrait à la mondialisation pré-COVID-19.

Épiphanie de l’État

Nonobstant une idée reçue, la mondialisation néolibérale n’évacue pas l’État. Elle le plie à ses besoins. Domestiqué et provincialisé, il fait office de relais de pouvoirs supranationaux plus à même d’épauler la mondialisation. Sa souveraineté est soumise à des amputations au nom de l’interdépendance et de la « gouvernance » globale. Cela dit, on a toujours recours à lui en temps de crise. Il était de retour en 2008.

Le fait nouveau en 2020 est qu’il récupère des parcelles de souveraineté. En Europe, il fait passer à la trappe les limites communautaires sur les déficits budgétaires et la dette publique, si bien que le doute entoure l’avenir de l’intégration européenne et de l’euro. Le chacun-pour-soi devant la COVID-19 balaie le discours de la coopération. Les États ne rentreront pas dans le rang tant que la pandémie ne sera pas surmontée. La suite dépendra des rééquilibrages internationaux.

Une géopolitique en recomposition

La crise de la COVID-19 est un moment dans la lutte pour l’hégémonie mondiale engagée entre les États-Unis et la Chine. Contre toute attente, la mondialisation américano-centrée tourne à l’avantage de la Chine, qui conserve son indépendance, se fait l’atelier du monde et remonte la chaîne de valeur et la gamme technologique. Alors que les économies occidentales stagnent, celle de la Chine croît, portant son PIB au niveau américain. Désormais perçue comme rivale, la Chine fait l’objet d’une pression qui débute en 2011 et que Trump intensifie. Sa rhétorique antimondialiste recouvre, en réalité, une volonté de réaffirmer la prédominance américaine dans la mondialisation.

Face à la pandémie, l’efficacité de la Chine fait contraste avec l’incurie et l’amateurisme à la tête de l’État américain. Ceux qui s’érigent en modèle révèlent de flagrantes insuffisances. Loin d’aider leurs alliés, les États-Unis les inquiètent. Si rien ne change, la crise aura rapproché la date du transfert de la primauté dans le monde. Les États qui réapprennent les rudiments de la souveraineté auront moins tendance à rester dans le giron américain. Une période de réalignements internationaux pourrait être un des effets collatéraux de la COVID-19.

9 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 11 avril 2020 01 h 05

    D'un autre côté

    Avant l’arrivée de l’épidémie, le système de libre marché, après dix ans depuis la dernière, était déjà gros d’une crise. Il ne pouvait absorber davantage de marchandises et soutenir le taux de profit. Produire continuellement des surplus engorge le marché et oblige les capitalistes à les détruire par la guerre et le gaspillage; ou oblige le capitalisme à les détruire par la crise économique et le gaspillage. La crise de surproduction résolue, la production et le commerce peuvent reprendre ensuite leur cycle jusqu’à la prochaine.
    La pandémie s’est présentée juste au bon moment. Elle aura été la cause officielle de la crise économique qui nous pendait au bout du nez. Il y a même un avantage à ce que ce soit une pandémie, responsable de la crise. Le facteur sanitaire en s’ajoutant à l’économique permet de respecter l’inégalité de traitement entre les humains et les marchandises avec leur accord forcé. C’est une question de vie ou de mort. Les humains ne seront libérés du confinement qu’à mesure qu'ils commenceront à produire, transporter ou commercialiser les marchandises pour un marché nouvellement décongestionné.

  • Simon Pelchat - Abonné 11 avril 2020 08 h 53

    La colonisation des humains

    Est-ce possible que les tenants des capitaux puissent coloniser ainsi les humains de la terre de même que leurs institutions de gouvernance?

    • Nadia Alexan - Abonnée 11 avril 2020 10 h 39

      Je suis d'accord avec vous, monsieur Simon Pelchat. L'économie néolibérale ne sert que les intérêts d'une ploutocratie éhontée qui utilisent les êtres humains de la terre pour s'enrichir. Il faudrait repenser le capitalisme sauvage qui abrutit la majorité citoyenne et qui saccage les ressources de la terre sans vergogne.
      On doit se débarrasser d'une mondialisation qui délocalise la production industrielle dans les pays du tiers monde à la recherche d'une main-d’œuvre à bon marché. La justice sociale et l'égalité des chances devraient être les principes prioritaires d'une économie qui favorise les humains de la terre, au lieu d'une oligarchie prédatrice qui ne pense qu'a la maximisation de ses profits.

  • Hermel Cyr - Abonné 11 avril 2020 09 h 30

    Texte éclairé et éclairant

    Comme on dit souvent en boutade, l’histoire peut prévoir, mais seulement après coup. Et les autre sciences sociales ne prévoient rien du tout, tout au plus, elles tentent d’estimer. Le problème en histoire est toujours de savoir si les changements que nous vivons sont de nature « conjoncturelle » ou « structurelle » … et ça, seul le temps nous le révélera.

    Cela dit, ce texte du professeur Saul nous enseigne que la mondialisation néolibérale ne pourra être démontée qu’à la condition d’un retour massif de l’État par des nationalisations, car, il est vrai, on ne détricote pas l’Histoire aisément. Les intérêts en place sont solidement installés. De plus, le système néolibéral a démontré lors de la crise de 2008 que « l’État néolibéralisé » (donc nous, ses contribuables) peut habilement jouer le rôle supplétif et correcteur d’épongeur de dettes. En gros, les firmes transnationales peuvent bien jouer dans leur carré de sable, et s’il leur manque du sable, l’État (donc nous tous) va, par l’entremise du système financier le leur fournir… et en même temps s’endetter envers lui.

    L’option du professeur Saul est sans doute la plus probable. La crise du Covid-19 hâtera la compétition entre la Chine et les USA en faveur des premiers. Et le modèle économique chinois, qu’on devrait plutôt qualifier d’ « asiatique » (soit une action étatique directe pour orienter les objectifs, mais une privatisation de l’opérationnel) pourra séduire plus d’un pays.

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 11 avril 2020 10 h 51

    Deux totalitarismes face à face!

    «Face à la pandémie, l’efficacité de la Chine fait contraste avec l’incurie et l’amateurisme à la tête de l’État américain.»

    Je dirais plutôt que nous venons d'assister à la collision frontale de deux formes de totalitarisme post-moderne tout aussi impuissantes: l'anarchocapitalisme néo-libéral et le néocommunisme ultra-autoritaire.

    Les deux ont eu la même réaction dysfonctionnelle: ils ont campé dans le déni systématique pendant les deux premiers mois les plus cruciaux alors que le SRAS-CoV-2 aurait pu être stoppé net et étouffé à la source.

    Or, comme l'épidémie a éclaté dès novembre 2019 à Wuhan en Chine, l'irresponsabilité criminelle revient au régime chinois de l'avoir niée tout d'abord, au point qu'elle se répande tous azimuts et dégénère en pandémie.

    Cette crise nous confronte donc à une énorme problématique de gouvernance mondiale, de sorte que le mondialisme devra être repris de zéro et refondé sur des bases enfin viables sur le très long terme pour notre écosystème planétaire.

    • Hélène Paulette - Abonnée 12 avril 2020 12 h 46

      La Chine, monsieur Gagnon, est une civilisation qui a perduré depuis des siècles et dont la philosophie est différente de la nôtre. Le communisme a réussi à vaincre la pauvreté endémique et à stopper la surpopulation en instaurant un état totalitaire, c'est vrai, mais aurait-il réussi autrement?
      C'est leur philosophie taoiste qui leur a permis de supplanter les USA et, tout en étant le pays le plus pollué, d'être en avance sur l'électrification des transport, la recherche en énergies renouvelables et la récupération des GES des centrales au charbon dont ils ne peuvent encore se passer. Les Chinois,taoistes, acceptent la dictature en relativant les bons et les mauvais côtés de la dictature.
      J'ai une autre opinion de ce qui s'est passé à Wuhan, car ce n'est pas le gouvernement mais les dirigeants de la ville qui ont nié et furent sévèrement réprimandés par la suite.
      Maintenant, j'ai des informations qui laissent croire qu'il y a eu des cas aux USA en novembre qui n'ont pas été détectés par la médecine hautement privatisée se méprenant sur la cause et traitant des pneumonies plus virales qu'à l'habitude. Les morts, naturellement, ne sont pas comptabilisés, mises au compte de l'épidémie annuelle de grippe. La Chine a mis toutes ses ressources pour combattre l'épidémie et, se faisant, nous a fourni toute l'information que nous avons mis du temps à mettre en place car il fallait d'abord penser à l'économie. Rien à voir avec le déni américain et surtout le manque de moyens mis à la disposition des services sanitaires par le gouvernement central, qui cherche encore à capitaliser sur la crise.
      Cette démonisaton de la Chine montre bien à quel point elle défie le capialisme sauvage. Alors qu'elle envoie des renforts et du matériel en Italie et qu'elle remet l'aide qu'elle a elle même reçue, on l'accuse de faire de la propagande. Il faudrait comparer avec le plan Marshall qui a permis aux américains de devenir première puissance mondiale.

    • Pierre Fortin - Abonné 12 avril 2020 15 h 01

      Monsieur Gagnon,

      Vous m'avez l'air bien catégorique quant vous qualifiez le système politique chinois de « néocommunisme ultra-autoritaire ». Si le système est autoritaire, c'est peut-être que c'est, dans une certaine mesure, une nécessité et que les 1,4 milliard de Chinois ont compris que leur protection personnelle était intimement liée à celle de leur collectivité. Leurs dirigeants n'ont pas eu besoin de les contraindre au confinement, ils s'y sont pliés aisément car ils ont eu confiance aux mesures instaurées qui les ont d'ailleurs tirés d'affaire mieux que nous ne le faisons chez nous.

      Je vous suggère de lire ce qu'en dit le professeur Thomas Hon Wing Polin, de l'Université de Hong-Kong, diplômé de Harvard ainsi que de Columbia, qui connaît bien les deux systèmes auquel vous faites allusion. Son article s'intitule « " Xi le Dictateur " : un mythe né de l’ignorance et des préjugés ». On en trouve une traduction sur ce site : https://www.legrandsoir.info/xi-le-dictateur-un-mythe-ne-de-l-ignorance-et-des-prejuges-counterpunch.html

  • Pierre Fortin - Abonné 12 avril 2020 12 h 31

    « Le système-monde entame une transition fondamentale » — Immanuel Wallerstein, 2009

    Professeur Saul,

    Encore une fois, vos lumières nous permettent de mieux comprendre les complexités de ce monde malmené par une système qui ne crée plus que déséquilibre et désordre.

    Votre compréhension rejoint celle d'Immanuel Wallerstein, ce grand sociologue décédé en septembre dernier, qui déclarait dans Le Monde en 2009 suite à la crise des subprimes, « Le capitalisme ne parvient plus à "faire système" ».

    Quelques-unes de ses idées, en vrac :

    « Le système-monde entame une transition fondamentale. Le déclin virtuel devient réel, les bulles explosent les unes après les autres.

    « La crise que nous vivons correspond aussi à la fin d'un cycle politique, celui de l'hégémonie américaine, entamée également dans les années 1970. Les États-Unis resteront un acteur important, mais ils ne pourront plus jamais reconquérir leur position dominante face à la multiplication des centres de pouvoir, avec l'Europe occidentale, la Chine, le Brésil, l'Inde. Un nouveau pouvoir hégémonique, si l'on s'en réfère au temps long braudélien, peut mettre encore cinquante ans pour s'imposer. Mais j'ignore lequel.

    « Nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l'impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun.

    « En attendant, les conséquences politiques de la crise actuelle seront énormes, dans la mesure où les maîtres du système vont tenter de trouver des boucs émissaires à l'effondrement de leur hégémonie. Je pense que la moitié du peuple américain n'acceptera pas ce qui est en train de se passer. Les conflits internes vont donc s'exacerber aux États-Unis, qui sont en passe de devenir le pays du monde le plus instable politiquement. Et n'oubliez pas que nous, les Américains, nous sommes tous armés ... »

    Si nous regardions objectivement ce qui se déroule en Eurasie, en attendant que l'Europe occidentale se réveille, et les nouveaux rapports qui s'établissent entre États, on pourrait y trouver de l'espoir et, pourquoi pas, y participer