Le prix à payer

«Les mesures de distanciation sont nécessaires pour éviter d’avoir à choisir qui méritera de vivre. Cependant, il y a un prix à payer pour ces mesures, un prix qui n’est pas le même pour tous», disent les autrices.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Les mesures de distanciation sont nécessaires pour éviter d’avoir à choisir qui méritera de vivre. Cependant, il y a un prix à payer pour ces mesures, un prix qui n’est pas le même pour tous», disent les autrices.

Lettre ouverte au premier ministre François Legault, à la ministre de la Santé, Danielle McCann, et au directeur national de santé publique, Horacio Arruda

Nous faisons notre effort individuel pour « aplanir la courbe ». Sachant combien notre système de santé souffrait déjà, notamment dans ses difficultés d’accès aux services de première ligne et par l’épuisement du personnel, nous sommes conscientes que l’épidémie vient ajouter au fardeau des soignantes.

Les mesures de distanciation sont nécessaires pour éviter d’avoir à choisir qui méritera de vivre. Cependant, il y a un prix à payer pour ces mesures, un prix qui n’est pas le même pour tous.

De notre fenêtre ou devant nos médias sociaux, nous assistons au cancer des inégalités sociales, qui entraîne non seulement des victimes du virus, mais également des victimes du remède préconisé par les autorités de santé publique. De notre perspective communautaire, voici quelques exemples inspirés de situations réelles dont nous sommes témoins :

Gérald a 72 ans et est atteint de plusieurs maladies chroniques. Il continue de faire ses courses en se déplaçant dans des endroits publics. Ses enfants vivent à plus de 200 kilomètres. Gérald risque de contracter la COVID-19 parce qu’il n’y a pas de services en place pour faire ses courses pour lui.

Aline est prestataire de l’aide sociale. Elle a l’habitude de donner un coup de main à l’organisme communautaire de son quartier. C’est son moyen de mieux contrôler l’anxiété dont elle souffre, et c’est aussi à cet organisme qu’elle rejoint le groupe d’achat pour ses aliments. Maintenant, Aline n’a plus accès à l’organisme. Elle est préoccupée par le fait que son garde-manger est presque vide. Sa phobie sociale revient au galop.

Mathieu a reçu une lettre de son propriétaire il y a quelques mois, car celui-ci récupère son logement pour son fils. Il avait conclu une entente avec le propriétaire et doit partir pour le 30 juin. Cependant, il ne peut plus continuer ses recherches de logement. Mathieu craint de se retrouver à la rue.

Michel est dans la rue. Il n’a pas de maison pour s’isoler confortablement. La distanciation sociale est un concept qu’il ne peut tout simplement pas mettre en application dans son quotidien. Son intervenant communautaire n’est pas passé le voir. Il n’a pas renouvelé ses prescriptions de médicaments. Du coup, les hallucinations sont revenues et il a de plus en plus souvent des idées suicidaires.

Amara vient d’immigrer. Elle habite avec ses trois enfants dans un petit logement qui présente des moisissures. Le confinement nuit à la santé de son plus jeune, qui a des problèmes respiratoires.

Cachée quelque part dans une maison, il y a Pauline qui se fait frapper par son conjoint. Le confinement social vient s’ajouter à son confinement habituel. Survivra-t-elle ?

Isolement extrême

Notre lettre ne vise pas à remettre en question les directives de santé publique. Il n’en demeure pas moins que pour Gérald, Aline, Mathieu, Michel, Amara et Pauline, le remède est potentiellement plus nocif que la maladie. Rappelons que la pratique de l’isolement extrême en milieu carcéral est reconnue par Amnesty International et les Nations unies comme une méthode de torture, ce qui souligne son caractère fortement délétère.

Dans ce contexte de santé publique, quelles mesures sont mises en place pour atténuer les conséquences de l’isolement ? Pour l’instant, les mesures de renforcement prévues afin d’améliorer l’observance des directives relèvent davantage de la répression policière et de la surveillance entre citoyens.

Nous ne sommes pas des expertes en épidémiologie, mais nous avons tout de même compris qu’il existe un seuil minimal en dessous duquel les mesures de distanciation n’arriveront pas à produire un changement suffisant pour aplanir la courbe. Alors, nous posons la question : donne-t-on la possibilité à tous de respecter les mesures de distanciation sans que les personnes paient un prix trop élevé ?

Vous rappelez qu’il ne faut pas hésiter à demander de l’aide. Pourtant, si l’aide est difficile à demander (et à obtenir !) en temps normal, la situation actuelle n’améliore pas les choses.

Il manque un maillon crucial dans les plans actuels, qui est celui de l’action communautaire en santé. Ce constat est déplorable pour une province qui détient un savoir et des pratiques en la matière qui furent jadis reconnus internationalement. Nous observons ce qui se passe et en bonnes Québécoises, nous nous souvenons des décisions prises par les gouvernements successifs qui ont eu pour effet de réduire l’action communautaire à une peau de chagrin.

Aujourd’hui, nous aurions grandement bénéficié d’une organisation communautaire forte, laquelle existait lorsque les CLSC et organismes communautaires bénéficiaient d’un financement adéquat, qui leur permettait d’être ancrés dans les communautés. Cette organisation aurait pu remédier aux iniquités de conditions vécues par Gérald, Aline, Mathieu, Michel et Pauline en leur apportant une aide de manière proactive.

Lorsque l’heure des bilans aura sonné et que nous nous poserons la question « Avons-nous fait la bonne chose ? », inclurons-nous dans l’équation les cas supplémentaires de féminicides, de suicides, de surdoses, d’abandons dans les rues, les longues déchéances de personnes laissées sans contact et les deuils non résolus découlant de personnes décédées loin de leurs proches ?

L’exercice d’autocritique devrait commencer immédiatement quand les citoyens sont à même de témoigner du fardeau porté par plusieurs. Cet exercice ne devrait pas non plus se borner à l’examen des décisions prises en temps de crise puisque celles-ci sont liées aux conditions qui existaient au premier jour de la pandémie. Il est urgent de reconnaître que les décisions gouvernementales des dernières décennies en matière d’organisation des soins, de santé publique et de politiques sociales participent à nos incapacités actuelles à limiter les dégâts de la pandémie.

*Cette lettre est signée par plus de 200 personnes, praticiens, professeurs et citoyens. On peut consulter la liste ici.

5 commentaires
  • Marcel Beaudoin - Abonné 7 avril 2020 06 h 00

    Communautaire

    Gratitude pour vos commentaires soucieux de personnes nécessitant plus d'entraide. L'importance du communautaire inclus les intervenants sociaux en CLSC. Inviter ces personnes à les contacter fait partie de la chaîne de services pouvant faire une petite différence pour ces personnes.

    • Cyril Dionne - Abonné 7 avril 2020 09 h 49

      Bien d'accord avec vous M. Beaudoin.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 7 avril 2020 09 h 05

    Démocratie sanitaire

    Cela rejoint l'idée de démocratie sanitaire, mentioninée dans le livre Toxique planète. Le communautaire en santé pour être inclu dans une loi environnement santé. Une proposition d'une telle loi a été faite par le réseau environnement santé Français dirigé par Cicolella.

  • Hélène Paulette - Abonnée 7 avril 2020 10 h 40

    Merci de cette importante mise au point…

    Si toutes les subventions gouvernementales généreusement dispersées au privé avaient été allouées au communautaire, nous ne serions certainement pas en pandémie dans les CHSLD…

  • Jean Forest - Abonné 7 avril 2020 21 h 20

    Tout n'ira pas bien si on continue comme avant

    Coïncidence, je me posais la question ces jours-ci  « Comment vivent la période actuelle les nombreuses personnes que j’ai côtoyées au fil des années dans le milieu communautaire : groupes populaires d’entraide, de défense de droits, d’alphabétisation, de santé mentale, etc.? » Autant en Gaspésie qu’à Montréal. Beaucoup de personnes avec qui mon engagement m’a permis de tisser des liens étroits. Des visages, des souvenirs, des faits vécus ont buriné ma mémoire. Ce qui les caractérise : la chaleur humaine, la fierté de vivre debout, de participer à la construction d’un monde meilleur.

    C’est si loin 1980 et je sais à quel point le monde communautaire a changé depuis ce temps, victime des coups de butoir des gouvernements successifs, victime d’une mondialisation capitaliste si globalisante que plus on avance, plus il y a d’excluEs et plus il y a de perdantEs aux plans de la santé et des services sociaux….comme le décrit ce texte cosigné par plus de deux cents personnes.

    Vraiment un texte essentiel qui, je l’espère, sera lu et relu par un grand nombre de lecteurs/lectrices du Devoir afin que le Québec que nous reconstruirons après la pandémie place l’humain au centre de ses préoccupations, et non les actionnaires et qu’il choisisse un mode de vie réellement respectueux de la Nature. Et ce, peu importe le prix que nous devrons payer pour y arriver car, comme le dit si bien Alain Deneault « tout n’ira pas bien si on continue comme avant ».

    Jean Forest, abonné