L’accouchement en solo, un risque à la santé des femmes et des enfants

«Les femmes enceintes ont droit à des soins de qualité et ces soins comprennent le soutien psychologique et physique qu’est à même de leur procurer le père ou la co-mère de l’enfant à naître, ou tout autre proche qu’elle aura désigné», disent les auteurs.
Photo: Raul Arboleda Agence France-Presse «Les femmes enceintes ont droit à des soins de qualité et ces soins comprennent le soutien psychologique et physique qu’est à même de leur procurer le père ou la co-mère de l’enfant à naître, ou tout autre proche qu’elle aura désigné», disent les auteurs.

La nouvelle est tombée le 3 avril dernier et a eu l’effet d’une bombe : les femmes enceintes qui accoucheront à l’Hôpital général juif devront le faire sans la présence du père ou de la co-mère. Émise par la directrice des services professionnels du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, cette directive pourrait bien faire tache d’huile dans le réseau de la santé. En effet, certains centres hospitaliers ont déjà annoncé leur intention d’imiter l’Hôpital général juif, alors que d’autres se disent toujours en réflexion. Le premier ministre François Legault, de même que la ministre de la Santé, Danielle McCann, qui a pourtant émis une consigne claire à ce sujet – un accompagnateur est permis –, doivent se saisir promptement de cet enjeu et rappeler à l’ordre l’Hôpital général juif et les autres centres hospitaliers qui seraient tentés de lui emboîter le pas.

Certes, la situation est inédite. La pandémie de COVID-19 qui sévit actuellement à travers la planète a rendu de nombreuses personnes malades, très malades. Plusieurs d’entre elles sont clouées sur des lits d’hôpitaux, certaines aux soins intensifs. La pandémie a fait, fait et fera encore des morts. Elle commande des mesures extraordinaires, des règles de confinement extrêmes et des sacrifices profonds, qui marqueront à jamais la société québécoise et l’humanité toute entière. Nous en sommes tout à fait conscients. Mais il ne faut pas pour autant négliger la santé des femmes et celle des enfants à naître.

Un soin essentiel pour la mère

Les femmes enceintes ont droit à des soins de qualité et ces soins comprennent le soutien psychologique et physique qu’est à même de leur procurer le père ou la co-mère de l’enfant à naître, ou tout autre proche qu’elle aura désigné. Les femmes doivent pouvoir être accompagnées dans un moment aussi charnière et traumatisant de leur vie, d’autant plus que bon nombre d’entre elles sont profondément inquiètes de donner naissance en contexte de pandémie. De l’aveu même de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dont la mission est d’exercer le rôle de chef de file mondial en matière de santé publique, ce droit doit être maintenu dans le contexte actuel : « [t] outes les femmes enceintes, y compris celles dont l’infection par le virus de la COVID-19 est confirmée ou soupçonnée, ont droit à des soins de qualité avant, pendant et après l’accouchement. Cela englobe les soins prénatals, les soins aux nouveau-nés, les soins postnatals, les soins [intrapartum] et les soins de santé mentale. Pour une expérience positive et sans risque de l’accouchement, il faut […] [ê] tre accompagnée par la personne de son choix pendant l’accouchement ».

Cette recommandation n’est guère surprenante. Elle s’appuie sur des données scientifiques probantes. Comme le souligne l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), les études démontrent que la présence du père, de la co-mère ou de tout autre proche accompagnateur désigné par la mère réduit sensiblement la durée du travail pendant l’accouchement, de même que le risque de césariennes et de naissances instrumentales, le risque d’anesthésies régionales et l’obtention, chez le nouveau-né, d’un score bas au test d’Apgar, indicateur de sa santé et de sa vitalité.

Un soin essentiel pour l’enfant

Plus encore que de la santé des femmes, c’est donc sous l’angle de la santé de l’enfant qu’il convient de comprendre la présence du père, de la co-mère ou de tout autre proche lors de l’accouchement. S’agissant de la porte d’entrée dans cette nouvelle vie qui s’annonce déjà périlleuse avec la pandémie qui sévit, les conditions de l’accouchement auront un impact déterminant sur le nouveau-né. Celui-ci doit, autant que possible, être préservé des risques associés à un accouchement qui se déroulera dans un contexte social particulièrement anxiogène pour la mère et le père ou la co-mère qui partageront sa vie.

Des mesures intermédiaires, qui n’interdisent pas à tout vent l’accompagnement pendant la naissance, mais qui ciblent les cas où une infection à la Covid-19 est soupçonnée ou diagnostiquée, seraient suffisantes pour protéger les héros de cette guerre – nos médecins, nos infirmières et infirmiers et tous les professionnels de la santé, qui corps et âme, se dévouent pour les Québécoises et les Québécois. Des anges-gardiens qui, déjà sérieusement malmenés par cette crise et par le manque de personnel médical, ont eux aussi avantage à bénéficier du soutien et de la présence du père, de la co-mère ou du proche de la future maman. De telles mesures intermédiaires sont non seulement possibles, elles sont socialement essentielles. Pour nos femmes, pour nos enfants, pour nos familles, pour le bien-être de notre collectivité. Une collectivité déjà éprouvée, mais qui, alors que la mort guette certains de nos proches, refuse que ceux-ci soient laissés seuls au crépuscule de leur vie, sans aucun parent ou ami à leurs côtés. Au nom de la dignité humaine. Au nom du droit d’obtenir des soins essentiels, précisément en fin de vie. Le même enjeu se pose ici, mais avec une nouvelle plus réjouissante, apaisante en ces temps de crise sanitaire : la naissance, le début d’une vie.

Andréanne Malacket et Alain Roy, respectivement professeurs en droit de la famille et de l’enfant à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke et de l’Université de Montréal.

Cette lettre est appuyée par les cosignataires suivants*

Les cosignataires sont toutes et tous professeur.e.s de droit :

 
  • Rémi Bachand, UQAM
  • Jean-Guy Belley, McGill
  • Emmanuelle Bernheim, UQAM
  • Dominique Bernier, UQAM
  • Louise Bernier, Sherbrooke
  • Anne-Marie Boisvert, Montréal
  • Mélanie Bourassa Forcier, Sherbrooke
  • Johanne Clouet, Montréal
  • Miriam Cohen, Montréal
  • François Crépeau, McGill
  • Patrice Deslauriers, Montréal
  • Mathieu Devinat, Sherbrooke
  • Cinthia Duclos, Laval
  • Marie-Hélène Dufour, Sherbrooke
  • Bernard Duhaime, UQAM
  • Isabelle Duplessis, Montréal
  • Audrey Ferron-Parayre, Ottawa
  • Patrick Forget, UQAM
  • Véronique Fraser, Sherbrooke
  • Vincent Gautrais, Montréal
  • Ysolde Gendreau, Montréal
  • Michelle Giroux, Ottawa
  • Dalia Gesualdi-Fecteau, UQAM
  • Mistrale Goudreau, Ottawa
  • Marie Annik Grégoire, Montréal
  • Luc Grenon, Sherbrooke
  • France Houle, Montréal
  • Sèdjro A-L Hountohotegbè, Sherbrooke
  • Noura Karasivan, Montréal
  • Konstantia Koutouki, Montréal
  • Suzanne Lalonde, Montréal
  • Louis-Philippe Lampron, Laval
  • Louise Langevin, Laval
  • Lucie Lemonde, UQAM
  • Peter Leuprecht, McGill
  • Katherine Lippel, Ottawa
  • Didier Lluelles, Montréal
  • Ejan Mackaay, Montréal
  • Hélène Mayrand, Sherbrooke
  • Derek McKee, Montréal
  • Karine McLaren, Moncton
  • Bjarne Melkevik, Laval
  • Jean-Frédéric Ménard, Sherbrooke
  • Christine Morin, Laval
  • Michel Morin, Montréal
  • Geneviève Motard, Laval
  • Denis Nadeau, Ottawa
  • Nanette Neuwahl, Montréal
  • Pierre Noreau, Montréal
  • David Pavot, Sherbrooke
  • Danielle Pinard, Montréal
  • Hervé A. Prince, Montréal
  • Annick Provencher, Montréal
  • François Roch, UQAM
  • Stéphane Rousseau, Montréal
  • Simon Roy, Sherbrooke
  • Anne-Marie Savard, Laval
  • Hugo Tremblay, Montréal
  • Régine Tremblay, UBC
  • Gilles Trudeau, Montréal
  • Pierre Trudel, Montréal
  • Daniel Turp, Montréal
  • Martine Valois, Montréal
  • Nicolas Vermeys, Montréal
  • Han-Ru Zhou, Montréal

 
3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 6 avril 2020 08 h 51

    La présence paternelle, souhaitable, OK, mais essentielle ?

    Avant 1960 environ, il n'était pas question que le père ou personne d'autre que le personnel médical accompagne la mère en accouchement, de peur de la contaminer. Et la mère accouchait de toute manière à l'hôpital, sous sédation, du moins à Montréal et autres régions ''modernes''. C'est ainsi que moi et mes frères sont nés. Je ne pense pas que ma mère en ait été traumatisée, ni nous. Puis est venu ce qui, à l'époque, a été vu comme une véritable révolution, ''l'accouchement naturel'' ! Bien, et j'ai joyeusement assisté à la naissance de mes propres enfants. Mais est-ce si essentiel ? Et les parturientes sans conjoint, faut-t-il leur trouver un substitut pour les accompagner ?

  • Chloe Bernard - Inscrite 7 avril 2020 02 h 11

    Les femmes qui, dans les années 50 ont accouché sans la présence de leur conjoint s'y attendaient. C'était la norme de leur époque. Il n'y avait pas d'effet de surprise.
    En ce moment, en période de Covid 19, les femmes sont mises au pied du mur. Elles ont fait une préparation à la naissance avec leur partenaire (homme ou femme d'ailleurs), elles ont préparé leur projet de naissance et mûrement réfléchi à ce qu'elles voulaient ou non. Certaines ont même embauché une doula.
    Les mamans solos ont le droit, habituellement, d'être accompagnée: par une doula (une accompagnante professionelle), une mère, une tante, une amie...
    Les études sont formelles. La présence continue d'une personne bienveillante en salle de naissance a des répercussions positives. Faites une recherche sur Cochrane.org.
    Nous sommes en 2020. Nous attendons plus qu'un "bébé en vie". Nous exigeons le respect de la mère et son bien-être à la fois physique mais aussi mental. Une expérience positive, une mère qui s'attache à son enfant, des familles heureuses, un monde en paix.
    Je vous envoie à tous une bonne dose d'ocytocine. On en a tous besoin.

  • Gilles Delisle - Abonné 7 avril 2020 07 h 00

    Premier faux pas du gouvernement Legault

    Est-ce que l'Hôpital Juif de Montréal est privé ou s'il est subventionné comme les autres? Est-ce qu'il y a plus de cas d'infection au virus dans cet hôpital que dans les autres , avec des données vérifiables? Comment se fait-il que cet hôpital ait décidé unilatéralement d'empêcher les femmes d'accoucher en présence du futur père de cet enfant, et ce malgré une vague sans précédent de femmes et de regroupements de femmes qui l'aient demandé? Qui dirige l'hôpital Juif de Montréal? C'est comme si une secte religieuse avait les pleins pouvoirs dans cet hôpital!