La crise révèle les failles du système d’éducation

«On s’est aperçus que l’école québécoise, malgré ses beaux discours et ses efforts, n’arrive pas à assurer l’égalité des chances pour tous», dit l'enseignant.
Photo: iStock «On s’est aperçus que l’école québécoise, malgré ses beaux discours et ses efforts, n’arrive pas à assurer l’égalité des chances pour tous», dit l'enseignant.

Dans son éditorial de vendredi dernier, Marie-Andrée Chouinard nous parlait du chaos et de la confusion qui règne dans les écoles québécoises. Il faut savoir que chaque crise agit toujours comme un puissant révélateur.

Dès les premiers jours de la pandémie, on a tout de suite pu constater que le système scolaire québécois est à trois vitesses : l’école ordinaire, les programmes particuliers et l’école privée.

En effet, il a fallu moins de deux semaines pour que bien des écoles privées mettent en branle un enseignement à distance. Les parents, payant chaque mois des frais pour les services de ces institutions, ont clairement signifié qu’ils ne s’attendaient à rien de moins.

On s’est également aperçus que l’école québécoise, malgré ses beaux discours et ses efforts, n’arrive pas à assurer l’égalité des chances pour tous. Un élève venant d’un milieu défavorisé a et aura, à moins de changements profonds, moins de probabilités de bénéficier d’une instruction qui le mènera à sortir du cycle de la pauvreté.

Un improbable enseignement à distance

Les efforts des écoles privées pour mettre en œuvre un télé-enseignement ont montré les lacunes profondes du secteur public en la matière. Ce ne sont pas tous les élèves des écoles primaires et secondaires du Québec qui ont un appareil électronique en leur possession et qui peuvent s’en servir à des fins scolaires. Soit parce que leurs parents n’ont pas les moyens de leur en acheter un, soit parce que leur école ne leur en fournit pas.

Pour avoir enseigné à des élèves bénéficiant chacun d’un portable personnel, je sais que, pour être efficace, le télé-enseignement doit tout d’abord être effectué en classe, sous la supervision d’un enseignant. C’est par la suite que le jeune pourra faire preuve d’autonomie à la maison. À part les élèves d’une commission scolaire à Sherbrooke, peu d’élèves québécois ont eu cette possibilité. On aura beau mettre en ligne une foule de sites et de contenu, comme l’a fait le ministère de l’Éducation avec École ouverte, les études montrent bien que cette façon de fonctionner est souvent inefficace. L’école publique a un retard abyssal en matière de culture technologique, et ce, à tous les niveaux.

Un autre constat facile à effectuer également relève de la vision qu’ont les gens de l’école québécoise. Au moment où nous traversons une crise sanitaire majeure, les jeunes doivent demeurer à la maison, au grand désarroi de certains parents. Je ne peux oublier cette phrase d’une mère désespérée : « Mais qu’est-ce que je vais faire “pognée” avec mes deux enfants ? »

Pour plusieurs, l’école n’est pas tant un lieu d’apprentissage qu’un endroit où l’on envoie nos enfants parce qu’on ne sait pas quoi faire avec eux. La situation peut être difficile pour quelqu’un qui travaille actuellement hors de la maison ou qui doit faire du télétravail. À force d’organiser l’horaire de bien des enfants et de subvenir à tous leurs besoins, on en est aussi venus à négliger l’essentiel : développer leur autonomie et leur soif d’apprendre.

Pour d’autres, par contre, l’école est un lieu indispensable à la réussite de leurs enfants. Le moindre jour, le moindre cours manqué met en péril rien de moins que l’avenir de leur progéniture. Pour eux, une mauvaise note en première secondaire empêchera leurs enfants de devenir médecins. En pleine pandémie, ils insistent pour recevoir des leçons, des travaux. Ils veulent même des examens à distance. On est alors dans une autre dynamique, celle qui crée des jeunes anxieux, souvent incapables de se définir et de se développer hors du cadre scolaire.

Contradictions

On pourra reprocher aux enseignants leur manque d’engagement dans la présente crise. Selon mon expérience, cette attitude est le résultat d’années et d’années d’une gestion où l’on a court-circuité les initiatives personnelles et l’esprit critique.

Je pense à cette gestion du Renouveau pédagogique, fondé sur des données improbables et où certains enseignants ont été castrés à force de se faire dire de respecter leur devoir de réserve. Je pense à ces enseignants qui ont démissionné ou perdu leur emploi à cause de leurs critiques quant à la gestion du réseau scolaire.

Et puis, il y a cette gestion ministérielle remplie de contradictions. Qui pouvait croire qu’il était logique de permettre aux parents d’aller chercher les fournitures scolaires de leurs enfants dans les écoles, alors que le premier ministre lui-même implorait les Québécois de s’en tenir aux déplacements essentiels ? Quelle idée a eu le ministre de l’Éducation de demander aux enseignants d’appeler leurs élèves quand, au secondaire, certains en ont près de 320 et que chaque jeune compte huit enseignants qui auraient dû les appeler ? C’est toute la crédibilité des services publics qui souffre d’une telle gestion improvisée.

À force d’ordres et de contre-ordres au cours des dernières semaines, la majorité des enseignants attendent, le pied résolument sur le frein, qu’on leur dise quoi faire et comment. Ils ont compris aussi au cours de leur carrière à en faire moins avec moins. S’ils prennent des initiatives, c’est dans la peur d’être jugés non seulement par leurs patrons, mais aussi par leurs collègues.

Et il y a fort à parier qu’ils seront des boucs émissaires utiles, ceux qu’on sacrifiera, comme d’habitude, au lieu de procéder à une véritable réflexion sur ce que cette crise nous aura fait vivre et nous aura montré.

À voir en vidéo