Pour une protection des travailleurs et des travailleuses qui survivent à la crise

«Majoritairement des femmes, les personnes qui travaillent à bas salaires (...) doivent tout autant pouvoir accéder à de meilleures conditions de travail», affirment les auteurs.
Photo: Getty Images «Majoritairement des femmes, les personnes qui travaillent à bas salaires (...) doivent tout autant pouvoir accéder à de meilleures conditions de travail», affirment les auteurs.

La pandémie actuelle est un puissant révélateur de la précarisation des marchés du travail et de l’exploitation outrancière des travailleurs et des travailleuses pauvres « devenus » essentiels en temps de crise. Pour comprendre comment nous en sommes venus à devoir inventer à la va-vite des programmes de soutien, on ne peut faire abstraction des ravages d’une politique d’emploi centrée sur la mise en compétition de tous contre tous et le transfert des risques économiques vers les individus.

Quarante ans après le virage néolibéral, c’est plus de 40 % des personnes qui en sont réduites à des statuts d’emploi atypiques et précaires (à temps partiel, à contrat, sur appel, placés par des agences de placement, etc.), les rendant facilement éjectables, comme le montre la rapidité fulgurante des mises à pied récentes. Quant aux prestations de chômage qui pourraient tout de même les protéger, ce n’est désormais que quatre travailleurs sur dix qui y ont accès « en temps normal » ; encore moins dans le cas des femmes. Triste, enfin, est de constater l’ironie de la situation des personnes seules prestataires de l’aide sociale devant survivre avec 655 $ par mois, alors qu’on avance désormais que 2000 $ par mois — le montant de la prestation d’urgence annoncée — est un « strict minimum ». Avec un filet social conséquent et une sécurité d’emploi digne de ce nom, nous n’aurions pas à créer autant de nouveaux programmes d’aide en catastrophe.

La PCU annoncée dans la confusion témoigne bien du bourbier dans lequel on se retrouve. Même imposable, cette prestation sera, c’est écrit dans le ciel, inéquitable et discriminatoire, comme plusieurs l’ont déjà dénoncé. Avec un site web à mettre sur pied en sept jours et des millions de dossiers à traiter, la PCU est aussi un fiasco bureaucratique annoncé. Certainement plus juste aurait été de rendre cette prestation universelle en proposant un revenu minimum garanti temporaire et en s’appuyant sur une structure d’imposition très progressive allant jusqu’à imposer à 100 % la prestation d’urgence des très riches.

Pour régler ces iniquités, Legault nous demande « de lui faire confiance ». Les propositions invoquées timidement depuis laissent néanmoins deviner un scénario de solutions bricolées « à la pièce », avec ses effets collatéraux. Annoncé in extremis après une levée de boucliers, le rehaussement du salaire des préposées aux bénéficiaires dans les résidences privées pour personnes âgées est non seulement insuffisant, mais il est aussi potentiellement dangereux. Il ne porte le salaire horaire qu’aux environs de 17$, ne comblera pas complètement la différence par rapport aux salaires dans le public et, surtout, laisse en plan, les travailleuses offrant des services à domicile. À court terme, ces écarts laissent craindre des mouvements de personnel d’un secteur à l’autre avec ses effets délétères en matière de continuité de soins.

Il y a urgence d’agir, mais aussi de le faire de façon systémique et cohérente. Majoritairement des femmes, les personnes qui travaillent à bas salaires, notamment dans les épiceries, la restauration, les pharmacies, mais aussi ceux et celles qui portent le secteur communautaire sous-financé à bout de bras doivent tout autant pouvoir accéder à de meilleures conditions de travail.

Visons donc 20 $ — minimalement — pour tous et toutes, et pas de manière temporaire. Et à ceux et celles qui avancent que cette augmentation du salaire minimum donnera le coup de grâce aux PME, les sommes colossales expédiées à tous vents par le gouvernement fédéral selon le principe très critiquable du helicopter money montrent bien qu’il est à la fois possible de hausser le salaire minimum et de soutenir, en même temps, les entreprises. Alors que ce dernier profite de l’éclipse médiatique pour avancer 15 milliards de dollars à l’industrie pétrolière, il y aurait lieu de profiter de l’occasion pour cibler d’abord les secteurs qui produisent et distribuent des biens et des services essentiels (que la crise permet assez bien d’identifier par ailleurs). Quant au premier ministre Legault, il refuse de hausser rapidement et durablement le salaire minimum et se limite à proposer une prime temporaire de 400 $ pour les travailleurs et travailleuses au bas de l’échelle. Pour se justifier, il s’empresse de revenir à la sempiternelle logique comptable — le salaire minimum devant, selon lui, se situer à 50 % du salaire médian — que la classe dirigeante semble pourtant avoir abandonné en un tour de main depuis le début de la crise. Ce manque d’ouverture montre que nous sommes loin de la coupe aux lèvres.

Pour ceux et celles qui en ont le luxe, cette crise est déjà l’occasion de repenser à nos habitudes de vie. En matière de rapport à la consommation, certes, mais plus fondamentalement à la place qu’occupe le travail dans notre existence. À prendre la mesure de son utilité — ou non — et à comprendre comment il en vient à prendre le pas sur des aspirations à une vie moins folle, plus sereine, plus conviviale. Cette crise doit enfin nous inviter, comme le souhaite la philosophe Dominique Méda, « à revoir l’échelle de la reconnaissance sociale et de la rémunération des métiers ».

Ce moment de réflexion collective pourrait laisser poindre un vent d’optimisme pour la suite des choses. Mais l’obstination de nos gouvernements à ne pas prendre au sérieux la situation désastreuse dans laquelle se trouvent les travailleurs et les travailleuses pauvres — et plus largement l’ensemble des personnes auxquelles s’attaque le virus du capitalisme — montre bien qu’il faut d’ores et déjà rester vigilant. Et s’organiser dès maintenant.


 
1 commentaire
  • Benoit Gaboury - Abonné 5 avril 2020 09 h 17

    L'«économie» sur le dos des autres

    Excellent article de Yanick Noiseux et Laurence Hamel-Roy.
    On voit aujourd'hui les gouvernements créer artificiellement de l'argent, des trillions de dollars, eux déjà très endettés par la crise financière de 2008. C'est sans doute nécessaire dans les circonstances, remarquez. Deux trillions aux États-Unis, cinq trillions pour le G-20 et l'Union européenne a déjà annoncé qu'elle «injectait» 750 milliards. C'est la valse des «planches à billets», semble-t-il. On imprime l'argent qui va nous manquer, idée qui paraissait bien trop naïve à plein de gens. Mais c'est un fait. Encore heureux qu'on inscrive ces sommes au bilan des émetteurs, sans cela, on serait en plein burlesque. En regard de cela, il est curieux, par contre, qu'en temps ordinaire, on trouve extravagant de hausser le salaire minimum à $15 et qu’on laisse les gens du bien-être social survivre avec des sommes dérisoires, et ce, pendant que les grands patrons s'octroient, à même les profits des entreprises, salaires et boni extravagants, et les actionnaires eux, des dividendes, qui minent l’épargne de ces entreprises, à tel point qu'elles ne peuvent même pas survivre à un mois d'arrêt. Que d’aveuglement volontaire. Quant à la disparité des revenus, du multimilliardaire au simple individu qui travaille pour lui, et ce encore aujourd’hui, après un siècle de capitalisme, comment ne pas être indigné d’un tel écart qui va croissant, d’une telle «indécence», comme on dit? Et c'est sans parler des «paradis fiscaux», contre lesquels on dit toujours ne rien pouvoir. Que de grands mensonges.
    Mais que doit-on en comprendre, alors, de tout cela? Que leur richesse est faite de la pauvreté des autres? Que la pauvreté qu’on voit partout, et même dans nos pays riches, est voulue? Qu'on en a besoin de la pauvreté pour obliger des gens à accepter les tâches ingrates? Que c'est cela le vrai moteur de cette «économie»? Il n’est pas difficile de finir par le croire, comme de croire qu'on peut trouver mieux assez facilement.