Retour des États-Unis et santé publique

En ces temps de pandémie, le retour des «snowbirds» suscite des inquiétudes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En ces temps de pandémie, le retour des «snowbirds» suscite des inquiétudes.

En ces temps de pandémie, le retour des snowbirds suscite des inquiétudes. Les mêmes sentiments animaient les responsables politiques québécois à l’égard des rapatriés des États-Unis au XIXe siècle et au début du XXe siècle.

Au cours de cette période, les mouvements de va-et-vient entre les États-Unis et le Canada sont fréquents, d’autant plus que les contrôles frontaliers sont pratiquement inexistants. Devant l’émigration massive, les responsables politiques plaident volontiers pour le rapatriement des Canadiens français. De nombreuses initiatives en faveur des rapatriés sont mises en place, initiatives tempérées par les dangers en matière de santé publique.

La santé a des promoteurs convaincus. Poursuivant l’idéal d’un corps social doté d’un fonds génétique sain, les hygiénistes plaident pour un contrôle fondé sur les connaissances scientifiques, sur des organisations médicales locales et sur des mesures de prophylaxie sanitaire. Ils reçoivent une oreille attentive des responsables provinciaux, alarmés par la forte mortalité de l’épidémie de variole en 1885-1886.

En effet, les conditions insalubres de la vie ouvrière constituent un bouillon de culture d’où peuvent germer les maladies et les troubles sociaux. Les responsables politiques veulent alors se prémunir contre ces deux menaces à l’ordre social. Cette prévention s’exprime d’abord dans un discours moralisateur, puis dans différentes pratiques d’exclusion. Les rapatriés n’y échappent pas. Dès les premiers programmes de rapatriement, la santé des candidats constitue un important critère de sélection.

Un portrait dévastateur

Avec la création d’un Conseil provincial d’hygiène en 1886, le rapport d’Ambroise Choquet s’inscrit dans cette campagne hygiéniste. Mandaté en 1889 par le ministre William Rhodes, il enquête en Nouvelle-Angleterre sur les familles canadiennes-françaises et leurs dispositions au retour. Le portrait clinique est dévastateur avec ces jeunes ouvrières plongées dans « un état de faiblesse plus ou moins prononcé », atteintes souvent de tuberculose. Quant aux hommes « sujets aux maladies des voies respiratoires », ils « sont loin d’avoir la forme musculaire de leurs cousins du Canada ».

Informé du rapport, le député Narcisse Faucher de Saint-Maurice renchérit en 1890 à l’Assemblée législative : dans les cimetières de Worcester, le visiteur n’y trouve « que des croix de bois indiquant que là gisent de jeunes femmes, des jeunes filles, des adolescents qui tous ont été emportés par la phtisie, cette compagnie indispensable des fabriques américaines ». Un autre député, Laurent-Olivier David, conclut : « Il est à peu près inutile de vouloir faire revenir au pays nos compatriotes exilés. »

Dès lors, l’État rappelle ses règlements. Au cours d’une autre épidémie de variole en 1899 et 1900, le docteur Elzéar Pelletier, du Conseil provincial d’hygiène, retrace la progression de la contagion frappant 290 personnes des comtés de Kamouraska et de la Matapédia. Pelletier identifie le vecteur de contagion, soit « un jeune homme venu une dizaine de jours auparavant d’un endroit des États-Unis ». Pour le médecin, il faut alors respecter les règlements provinciaux : assurer la désinfection des lieux contaminés, procéder à la vaccination obligatoire.

 

Un contrôle étroit

En s’inspirant des procédures américaines, les officiers médicaux fédéraux et provinciaux évaluent dès 1906 la condition de santé des migrants. Ils peuvent ainsi déporter tout candidat porteur d’une maladie contagieuse, mais aussi toute personne ayant une pathologie, un handicap ou une déviance, des troubles cardiaques à la déficience intellectuelle en passant par la prostitution et l’homosexualité.

La pandémie de grippe espagnole en 1918 permet au Conseil supérieur d’hygiène de peaufiner ses règlements. Deux règles concernent les individus revenant des États-Unis. « Tout conseil local d’hygiène peut exiger de toute personne qui arrive dans sa municipalité » la présentation d’un certificat médical établissant qu’elle n’a ni la grippe, ni résidé dans un lieu où l’épidémie sévit. De plus, « les salles d’attente des compagnies de transport, les voitures à passagers des chemins de fer, les bateaux et les tramways » doivent être soumis à une rigoureuse désinfection. La « peste blanche des facteries » fait l’objet de la même proscription. Le Comité de la lutte antituberculeuse exige en 1921 un certificat de santé, car « les ouvriers souffrant de tuberculose », dont plusieurs rapatriés des industries textiles de Nouvelle-Angleterre, « sont un danger de dissémination de la maladie ».

La Loi fédérale d’immigration resserre davantage le contrôle sanitaire en 1919. Ottawa et Québec collaborent étroitement. Sous l’impulsion de Louis-Alexandre Taschereau, le Conseil exécutif de la Province instaure en 1927 un examen médical obligatoire pour tout migrant, effectué par des médecins canadiens. De son côté, Ottawa avertit Québec de toute admission exceptionnelle d’un immigrant en dépit de sa santé.

Lorsque Washington ferme ses frontières en 1930 à l’immigration canadienne, les mouvements migratoires se réduisent pendant la Dépression. La question du rapatriement disparaît des programmes gouvernementaux en 1968. Elle laisse place au mouvement saisonnier des touristes et à un contrôle sanitaire moins apparent, mais tout aussi efficace puisqu’il fait partie des procédures habituelles en matière de santé publique.

1 commentaire
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 4 avril 2020 19 h 47

    Voilà une rétrospective fort éclairante sur les mesures hygiénistes qui ont prévalu dans la Belle province au fil du temps



    Je vous en remercie, j'ignorais l'étendue des maladies contagieuses qui affectaient à l'époque nos compatriotes de la Nouvelle-Angleterre