La pensée en berne

L'écrivaine Nancy Huston
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'écrivaine Nancy Huston

« La tentation est grande de mettre sa propre pensée en berne en se disant qu’elle ne vaut plus rien par rapport à ce qui se passe dans le monde. Et une telle attitude est plus que dangereuse. » C’est Jean Morisset qui m’a écrit cela cette semaine, mon vieil ami québécois poète géographe octogénaire, et ça m’a un peu sauvée, car ça décrit exactement ce que je fais en ce moment : je mets ma pensée en berne. Berne, c’est la capitale du pays où je me trouve.

Comme beaucoup de grands-parents d’abord enchantés à l’idée de se rendre utiles lors de la fermeture des écoles et des haltes-garderies, j’ai été interdite de présence auprès de ma petite-fille en tant que vieille personne fragile. Premier choc. Du coup, le dimanche 15 mars, suivant les conseils, pour ne pas dire les ordres, de mon président, je suis allée voter, et puis, suivant les conseils, pour ne pas dire les ordres, de ma fille, attrapant ordi et valise, je me suis réfugiée chez le Peintre, mon compagnon suisse. En arrivant dans sa maison (mon deuxième chez-moi depuis sept ans déjà), deuxième choc : brutalement, en moi, l’écriture s’est tue.

Que terminer mon roman en cours puisse ne plus me sembler une tâche urgente dans le contexte de la pandémie et du confinement, rien de plus normal. Mais… les voix ! ces voix qui s’égosillent dans ma tête en permanence, échafaudant discussions, sketchs, opéras, engueulades, délires et thèses d’État… où étaient-elles passées ? Silence radio. Quinze jours durant, je n’ai fait qu’écrire des courriels, dévorer des informations au sujet du virus et de sa gestion dans le monde, parler au téléphone ou par Skype avec mes proches.

Absence de vie sociale à part, notre quotidien, au Peintre et à moi-même, ressemblait de façon presque pénible à ce qu’il est en temps normal. Que l’écart violent entre l’état du monde et ce quotidien agréable crée en moi un malaise, une gêne, voire un vertige, passe encore… mais pourquoi cette paralysie scripturale ? Soudain, grâce à la lettre de Jean, j’ai compris : c’est que, sans le vouloir, sans le prévoir, en mettant ma pensée « en Berne », c’est-à-dire en changeant de pays, en me mettant hors-sol, je m’étais éjectée de l’écriture. Car si l’écriture se fait dans la solitude, elle ne se fait pas dans le vide. Comme toute forme de création, elle est enracinée. Elle ne jaillit pas d’un esprit nomade, hors famille, hors ethnie, libre de toute attache, dégagée de la gangue de l’histoire.

Les jours ont passé, le confinement s’est précisé, renforcé, prolongé, les frontières se sont fermées, les TGV ont été supprimés. Désormais, je ne peux plus rejoindre ma « vraie vie » qu’en voiture, or je n’ai pas de voiture. Et, stupéfaite, je découvre que, même quand je suis en déplacement — que ce soit au bout du monde ou dans mon pays natal —, c’est en France que j’écris. Les pays existent. Et si la frontière entre deux pays mitoyens et francophones comme la France et la Suisse romande peut sembler « symbolique » et poreuse quand tout va bien, ce n’est pas anodin de quitter l’un pour l’autre en temps de crise.

Paris est ma ville depuis près d’un demi-siècle; or, cette ville vit un drame et je ne suis pas là à son chevet, je l’ai abandonnée. J’ai beau suivre de près ce qui se passe en France, je ne partage pas dans mon corps le calvaire des Français, ne respire pas le même air qu’eux. Soudain, je vois que mon sol à moi, ce qui me permet d’exister, d’écrire et de respirer, ce n’est ni « la langue française » ni « la littérature » ni même « l’écriture » (ainsi que le prétendent souvent des romantiques postchrétiens en mal d’absolu), non, mon sol, à moi, Canadienne dont la jeunesse s’éparpilla entre trois pays et une dizaine de villes différentes, c’est la France. Mon sol, c’est l’histoire de ma vie telle qu’elle s’est tissée jour après jour à même l’histoire française, avec ses gouvernements successifs, son mouvement des femmes, ses grèves et manifs, ses émeutes et attentats, son monde de l’édition, ses écoles, hôpitaux, librairies, théâtres, radios et télévisions, forêts et festivals…. Tout cela, qui est infini et qui est français, m’a faite telle que je suis comme adulte et, ayant quitté le pays, m’étant mise en quelque sorte hors-sol, je n’ai plus rien à dire.

Le Peintre a grandi dans cette campagne fribourgeoise et la connaît par cœur. Signe de la fin de l’hiver : en passant devant une ferme hier matin, nous avons assisté à l’ouverture des étables. Une dizaine de veaux âgés de deux à trois mois ont été lâchés à l’air libre pour la première fois et se sont mis à courir, à folâtrer, à faire des cabrioles dans le champ. On aurait pu croire que chacun se livrait à cette manifestation de joie physique de façon spontanée. Mais non : il y avait manifestement un chef que les autres suivaient et imitaient ; ils cabriolaient à sa suite et dans la même direction que lui. Tous sont revenus au même moment boire à l’auge devant l’étable, et puis se sont mis à cabrioler, comme un seul veau, dans une autre direction. Je me suis dit que, bien plus qu’on ne voulait l’admettre, nous autres humains fonctionnions nous aussi par tropisme collectif. Il suffit de voir comment s’habillent les députés de l’Assemblée nationale, comment applaudissent les spectateurs au festival des Vieilles Charrues, comment s’égaille un groupe de gamins poursuivis par la police.

Intention pour ces Chroniques anachroniques qui, le temps de cette quarantaine, tiendront lieu de sol sous les pieds d’une Hors-sol : explorer quelques implications et réverbérations de ce fragment de sagesse traditionnelle bantu : Je suis parce que nous sommes.


 
1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 4 avril 2020 18 h 46

    Je vous remercie d’avoir écrit ce texte.

    Votre attachement à la société française, celle d’une « Canadienne dont la jeunesse s’éparpilla entre trois pays et une dizaine de villes différentes », me surprend ou plutôt contredit mes préjugés. Vous auriez pour choisir d’autre lieu pour vous établir en quittant le Canada anglais il y a cinquante ans, mais c’est Paris que vous avez choisi. C’est signe d’une grande ouverture, à mes yeux.