Nous mettons en péril la crédibilité du système scolaire

Reprendre les cours à distance nous redonnera à tous un cadre dans cette situation chaotique.  Toutefois, tout cela ne sera qu’une illusion de retour  à la normale,  qui aura des  effets pervers.
Alain Jocard France-Presse Reprendre les cours à distance nous redonnera à tous un cadre dans cette situation chaotique. Toutefois, tout cela ne sera qu’une illusion de retour à la normale, qui aura des effets pervers.

En obligeant le corps professoral et étudiant du postsecondaire à terminer — coûte que coûte — la session en cours, le gouvernement entraîne toute la société sur un terrain dangereux. Je connais le poids des mots : « dangereux » ne me semble pas exagéré si l’on réfléchit aux répercussions sociales de cette décision prise dans l’urgence.

J’enseigne la littérature au collégial et j’ai déjà hâte de retrouver (virtuellement) mes étudiants. Je suis aussi mère de deux garçons qui adorent l’école. Alors, pourquoi voir dans la reprise des cours à distance quelque chose de dangereux ? C’est qu’en y réfléchissant de façon globale, je n’arrive pas à ignorer les écueils qu’entraîneront l’incohérence et l’iniquité de cette mesure.

Plusieurs soutiennent que de reprendre les cours à distance nous redonnera à tous un cadre dans cette situation chaotique. Je ne peux qu’être d’accord avec eux. Toutefois, tout cela ne sera qu’une illusion de retour à la normale, qui aura, certes, des effets pervers.

Le premier est que nous éviterons, encore une fois, de nous questionner quant à la nature et à la valeur de l’éducation. Est-ce que l’éducation passe uniquement par l’école ? Est-ce que nos étudiants ont absolument besoin de suivre nos cours pour apprendre ? Si nos étudiants (et nos enfants) sont à ce point démunis lorsqu’ils n’ont plus d’horaire scolaire ou d’encadrement professoral, ne devrions-nous pas nous questionner ? Nos jeunes ont la capacité de créer et de se nourrir intellectuellement : s’ils ne l’ont plus, c’est que nous avons failli à la tâche. Dans cette tempête, nous tentons à tout prix de maintenir nos standards de performance, scolaires dans ce cas-ci. Encore une fois, c’est une illusion. Le gouvernement le sait, laissant porter aux professeurs l’odieux de ne pas pouvoir évaluer, annulant même les épreuves synthèses.

Survient alors un second effet pervers : en accordant une note ou un diplôme en sachant que les étudiants n’atteignent pas les compétences requises, nous mettons en péril la crédibilité de tout un système. Un résultat ou un diplôme, bien qu’inconsistant, nous rassurera tous ; mais nous n’aurons rien appris. Nous continuerons de nous bercer dans l’illusion que la diplomation est une priorité et que l’argent investi en éducation n’a pas été perdu.

Plusieurs soutiennent aussi que, si certains étudiants veulent et peuvent faire leurs cours à distance, il serait injuste de les en empêcher. À quelle justice fait-on référence au juste ? Certains de mes étudiants voudraient finir leur session, mais leurs parents ont perdu leur emploi et ils devront travailler à temps plein pour subvenir aux besoins familiaux. D’autres n’ont pas d’ordinateur à la maison. D’autres partagent un seul ordinateur avec des parents en télétravail ou une fratrie suivant également des cours à distance. Ainsi, il y aura ceux qui auront le luxe de terminer leur session et les autres pour qui ce sera impossible. Soyons honnêtes : le retard (voire l’échec) de ces étudiants sera essentiellement lié à leur situation socioéconomique. Belle justice que celle de l’iniquité.

La pandémie crée nombre d’injustices que nous n’avons pas vu venir. Serait-il possible de ne pas les approfondir ? De ne pas creuser davantage le fossé qui sépare déjà les nantis des autres ? Nous gagnerions à tous nous arrêter, au moins le temps d’une session, pour faire face à nos incohérences, pour permettre à nos étudiants d’apprendre autrement. Et pour éviter le danger des décisions prises dans l’urgence. Car ce danger, je le ressens dans mes tripes… peut-être parce que, si cette crise était survenue 20 ans plus tôt, je n’aurais jamais pu finir mes études ni espérer un jour être privilégiée d’avoir le temps de penser.


 
13 commentaires
  • Jacques de Guise - Abonné 3 avril 2020 10 h 06

    L'éléphant dans la pièce

    Si jamais la session est annulée, il est à espérer que les enseignants en profiteront pour se focaliser sur l’éléphant dans la pièce qui est constamment occulté, négligé et impensé, à savoir l’identification plus précise des objets de savoir et l’établissement d’un lien entre les activités demandés aux élèves et la finalité d’un cours. Un élagage des contenus disciplinaires s’impose pour retrouver du sens entre un moyen et une fin. Cette confusion, ce fouillis est probablement la source principale du décrochage et de l’échec et des autres effets pervers, car les élèves ne sont pas en mesure de cerner les enjeux, d’autant plus que l’offre langagière des enseignants ne dissipe pas ce brouillard, elle contribue au contraire aux malentendus. Des matières aux contours obscurs dont la seule logique est l’empilement désordonné doivent être sérieusement examinées. Il faut cesser cet étalage sans mobile apparent et dégager du temps pour approfondir et réfléchir dans la durée et favoriser l’entrée dans la culture.

  • Monique Bisson - Abonné 3 avril 2020 10 h 28

    Nécessaire réflexion

    Merci, Mme Lemoine, pour cette réflexion des plus pertinentes. Puisse-t-elle se rendre dans les officines décisionnelles, et ce, même en ces temps surréalistes pour éviter un effroyable clivage entre « les nantis et les autres » qui ne serait pas à la hauteur des aspirations d'équité de la société québécoise.

    Monique Bisson, Gatineau

    • Cyril Dionne - Abonné 3 avril 2020 10 h 53

      Non Mme Bisson, cette lettre d'une « pédago-anxieuse » ne fait aucune différence pour quoi que ce soit. On ne pense pas que les cours de littérature française soient la chose la plus importante dans le combat à venir. On cherche midi à quatre heures ne sachant même pas quand la vie normale pourra revenir.

      Les cours en ligne sont mieux que rien présentement. Dire que les étudiants n’atteignent pas les compétences requises et que nous mettons en péril la crédibilité de tout un système est un leurre. Souvent les étudiants n’ont pas atteints les compétences requises, mais ils sortent tout de même avec un diplôme. De toute facon, au niveau postsecondaire, si les compétences de l’étudiant ne sont pas au rendez-vous, il ne fera pas long feu dans ses programmes. En passant, le cégep est considéré comme une école secondaire dans les autres provinces canadiennes. Ceux qui graduent sans avoir le seuil de la note de passage, eh bien, ils se mentent à eux-mêmes.

      En fait, savez-vous le niveau des dommages collatéraux qui s’ensuivront et que devront subir les jeunes à tous nous arrêter le temps d’une session? Oui, la situation n’est pas parfaite et on doit improviser au fur et à mesure, mais la perfection n’existe pas en ces temps incertains. Durant une crise on agit, et ensuite on fait une rétroaction et une analyse des acquis de la part des étudiants. Et je suis aussi enseignant.

      Et « les nantis et les autres » ont toujours existé, existent et existeront toujours a posteriori de cette crise que ce soit au niveau socioéconomique ou bien cognitif.

  • Bernard Dupuis - Abonné 3 avril 2020 11 h 29

    La hiérarchie scolaire québécoise se poursuit

    L’ONU considère déjà l’école québécoise comme l’une des plus inégalitaires au Canada. Après l’école privée que fréquentent les enfants des « grandes familles » québécoises, après l’ école publique « spécialisée » en école sport-étude, musique-étude, art-étude, etc., après l’école publique plutôt « ordinaire », voilà qu’arrive l’école à distance. Le Québec aura le triste record d'un système scolaire à quatre vitesses. Pourtant, les politiciens québécois, mis à part Gabriel Nadeau-Dubois, trouvent ce système juste.

    C’est différent pour le système de santé. Quels politiciens voudraient préconiser, surtout ces temps-ci, un système de santé à deux vitesses : une pour les gens provenant des « grandes familles québécoises » et l’autre pour les gens ordinaires. Pourtant, il s’agit de deux services publics relativement similaires.

    La province de Québec est loin d’être une société juste, sur le plan de l’éducation du moins. Est-ce pour la même raison qui explique l’anglomanie? Comme certains Québécois relativement intimidés par le Canada désirent se revaloriser par l’anglais, ces mêmes Québécois veulent se valoriser par l’école à vitesses variables edt hiérarchisées.

    Bernard Dupuis, 03/04/2020

    • Loyola Leroux - Abonné 3 avril 2020 17 h 24

      Serieusement monsieur Dupuis, peut on se fier a l'ONU, un repaire d'idlologues de gauche avec d'immenses gros salaires. Avez-vous deja discuté avec des fonctionnaires de l'ONU ?

    • Bernard Dupuis - Abonné 4 avril 2020 00 h 08

      M. Leroux,

      Ce n’est pas parce que vous croyez qu’on ne peut se fier à l’ONU qu’il est faux de dire que l’école québécoise est la plus inégalitaire au Canada.

      Au lieu de détourner la question en attaquant les personnes fonctionnaires de l’ONU, essayez plutôt de démontrer que l’école québécoise n’est ni inégalitaire ni hiérarchisée.

    • Loyola Leroux - Abonné 4 avril 2020 13 h 15

      Monsieur Dupuis. Mais dans quel pays du monde l'école n'est elle pas a 3 vitesses ? La Corée-du-Nord ? Ecole inégalitaire au Québec ! Ou peut on lire l'étude, les données probantes (pour utiliser un terme a la mode) qui sont les ''chercheuses qui cherchent et qui trouvent'' qui ont réalisé ces `études ? Il y a une limite a dire n'importe quoi.

    • Bernard Dupuis - Abonné 4 avril 2020 16 h 35


      Si au moins, vous pouviez me parler des trois vitesses de l’école ontarienne. Après les sophismes, c’est l’appel à la Corée du Nord et au "n’importe quoi". Évidemment, la suite perd tout intérêt.

  • Loyola Leroux - Abonné 3 avril 2020 12 h 17

    Mais quels sont-ils ces fameux ‘’standards de performance’’ ?

    J’ai enseigné la philosophie au cegep pendant 36 ans, et je n’ai jamais pu consulter un document qui décrit ce que vous nommez les ‘’standards de performance’’, tant en philosophie, qu’en littérature qu’en humaines sciences. Quels sont ils ? Avez-vous la liste officielle ?

    Le fait que vous posiez la question : ‘’Est-ce que l’éducation passe uniquement par l’école ?’’ dénote une forme d’ignorance bien québécoise. L’éducation c’est le rôle des parents, l’instruction, c’est le rôle de l’école. Selon moi, poser une telle question n’indique-t-il pas que des ‘’standards de performance’’ n’ont pas été atteints ?

    Soyez optimiste. En 1982, suite à une grève dans les cégeps de 2 mois à la session Hiver, tous les cours ont été repris fin juin, en une semaine. La session a été validée. Ces diplômés nous dirigent de nos jours.

    • Daniel Mongrain - Abonné 4 avril 2020 14 h 08

      Madame Cossette, voici, pour vous et à distance, un petit cours de syntaxe. Le participe passé est bien accordé dans la phrase suivante : «La pandémie crée nombre d’injustices que nous n’avons pas vu venir.» Cherchons ensemble le complément direct (CD) du verbe «voir» : «nous n’avons pas vu venir» quoi ? Réponse : «que». C’est bien le pronom relatif «que» qui est le CD du verbe «voir». Il remplit cette fonction syntaxique en remplaçant un syntagme nominal (SN). Ce SN, dans le cas qui nous concerne, est «nombre d’injustices» dont le noyau est le nom «nombre». Le pronom relatif «que» remplace ce SN parce que ce dernier remplit déjà une fonction syntaxique, celle d’être le complément direct (CD) du verbe «créer». Dans une phrase – retenez la règle –, un syntagme ne peut remplir qu’une seule fonction syntaxique. Le pronom relatif «que» ne peut pas remplacer «d’injustices» puisque «d’injustices» forme un syntagme prépositionnel (Sprép). Vous savez, par ailleurs, qu’un Sprép remplirait plutôt la fonction d’un complément indirect (CI) d'un verbe et que le participe ne reçoit pas l’accord d’un CI. Une autre raison pour laquelle le Sprép «d’injustices» ne peut pas être le complément du verbe «voir», c’est que ce Sprép remplit déjà une fonction syntaxique, celle d’être le complément du nom « nombre », il n’est que l’extension de ce SN. Enfin, le participe passé «vu» reçoit le genre et le nombre du nom «nombre», par l’intermédiaire du pronom «que», parce que l’accent est mis non pas sur les injustices, mais sur leur nombre. Le nombre d'injustices est – au singulier – précisément ce qui est périlleux, Madame Cossette.

    • Michèle Cossette - Abonnée 4 avril 2020 18 h 45

      Monsieur Mongrain, on n'a pas appris la même grammaire. Votre raisonnement serait correct si l'auteure avait écrit "LE ou UN nombre de... ». On m'a appris que dans le cas des locutions « nombre de » et « bon nombre de », sans déterminant, l'accord devait se faire avec le complément du nom, toujours au pluriel. Ces locutions sont considérées comme un tout, dont le sens est pluriel. Écrire « nombre d'injustices », c'est comme écrire « plusieurs injustices ».