La lutte manquée de l’Occident

«La philosophie confucéenne repose davantage sur la responsabilité de l’individu que sur sa liberté», souligne l'auteur.
Photo: Hector Retamal Agence France-Presse «La philosophie confucéenne repose davantage sur la responsabilité de l’individu que sur sa liberté», souligne l'auteur.

Un petit groupe de pays a massivement utilisé l’intelligence artificielle pour éviter la crise du coronavirus (Taïwan, Singapour) ou pour la juguler (Chine, Corée du Sud). La semaine dernière, un pays occidental, à savoir l’Italie, a tenté de reproduire l’expérience asiatique au moyen d’un maxi-décret (120 articles) appelé « Cura Italia ». Il s’agissait, entre autres mesures, de dépister les comportements à risque par le recours aux données de géolocalisation.

Partout dans le monde, les gouvernements recueillent des informations sur leurs citoyens : impôt sur le revenu, taxe foncière, passeport et immigration, paiement des soins de santé, etc. Mais cette information demeure compartimentée. La nouveauté commence quand un pays comme Taïwan fusionne les données sur la santé et celles sur les entrées et sorties du pays pour les 14 derniers jours. De cette façon, les personnes à risque peuvent immédiatement être détectées et convoquées aux fins de tests.

En Corée du Sud, les personnes déclarées positives au coronavirus ont fait l’objet d’un suivi méthodique à partir des images captées par les caméras numériques, de l’utilisation des cartes de crédit et des données GPS. Quand une personne contaminée rompt la quarantaine obligatoire, elle reçoit automatiquement une amende de 2500 dollars.

La Chine a poussé le suivi un cran plus loin en lançant une nouvelle application pour téléphone intelligent appelée « détection des contacts rapprochés » qui permet aux gens de vérifier leur niveau de risque d’attraper le coronavirus. Chaque fois qu’un utilisateur croise le chemin d’une personne atteinte du coronavirus, une vibration du téléphone le prévient.

Ce n’est pas tout. Quand l’utilisateur veut entrer dans un centre commercial ou tout autre bâtiment public, il doit exhiber l’écran de son téléphone, où s’affiche un code QR. L’œil optique du portique rend son verdict : code vert, la porte s’ouvre, code rouge, on ne passe pas.

Le débat sur la vie privée

Dans tous les cas, il s’agit de pays à tradition confucéenne. Qu’est-ce à dire ? La philosophie confucéenne repose davantage sur la responsabilité de l’individu que sur sa liberté. L’héritage confucéen dit : ma liberté s’arrête là où commence ma responsabilité. Cela ne signifie pas que la culture asiatique n’accorde pas de valeur à la liberté, mais elle la considère comme un acquis social, non comme une valeur structurante.

Quand l’Italie a annoncé publiquement qu’elle pistait les gens qui s’éloignaient de leur domicile malgré l’obligation de confinement, le Comité européen de la protection des données (CEPD) a donné son assentiment, mais en l’assortissant de réserves contraignantes : toute législation d’urgence dérogeant à la règle générale du traitement des données anonymes doit obligatoirement « assurer la protection des données à caractère personnel des personnes concernées ». Le pistage à l’italienne est pourtant bien plus limité que ce qui a été déployé en Asie.

Au Canada, le maire de Toronto, John Tory, a évoqué le 23 mars la possibilité d’utiliser la géolocalisation des téléphones intelligents pour repérer les points de rassemblement de résidents. Selon le maire, ces données devaient être traitées de façon agrégée et anonyme. Pourtant, dès le lendemain, le maire devait s’excuser et affirmer qu’il s’agissait d’une simple hypothèse de travail : jamais au grand jamais n’avait-il eu l’intention de la mettre à exécution.

Choisir la responsabilité plutôt que le respect de la vie privée

Cette timidité semble dépassée à l’heure où l’économie mondiale est paralysée et où les morts se comptent par dizaines de milliers. Voilà pourquoi l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a donné le feu vert à la mise au point d’une application open source destinée à être utilisée par tous les pays qui le souhaitent. Cette application est l’équivalent d’un GPS pour le dépistage du coronavirus : d’une part, elle fournit de l’information géolocalisée aux utilisateurs, d’autre part, elle fait remonter les données individuelles vers les responsables de la santé publique.

La première version de l’application appelée Private Kit : Safe Paths ne contiendra que des fonctionnalités de base ; la priorité de l’OMS est de faire entrer l’application dans les boutiques de Google et d’Apple aussi tôt que possible. La question qui se pose est de savoir si les pays de tradition occidentale adopteront cette technologie collaborative qui, malgré toutes les précautions prises par l’OMS, ne pourra pas ne pas redéfinir les limites de la vie privée.

Acceptera-t-on de limiter la liberté individuelle au nom du principe de responsabilité collective ? Pour les sociétés de tradition occidentale, c’est une question ouverte. Là où prévaut la tradition confucéenne, les sociétés ont abordé la pandémie actuelle avec une réponse claire en faveur de la responsabilité. Quand il s’agit d’un choix entre la vie et la mort, la réponse des pays asiatiques est manifestement la plus efficace.

Les pays occidentaux se trouvent peut-être pour la première fois dans la position de ceux qui reçoivent des leçons du reste du monde et non de ceux qui les donnent. Le phénomène est nouveau. Pour évoluer et intégrer une dose de culture de la responsabilité, il va falloir faire preuve d’une humilité qui a fait grandement défaut à l’Occident jusqu’ici.

13 commentaires
  • Loyola Leroux - Abonné 1 avril 2020 08 h 40

    Le respect de la vie privée, la nouvelle religion en Occident.

    Il est vrai que nous sommes devenus laïcs, l’avancement des sciences oblige, le corps humain tout comme la terre sont des immenses usines biochimiques interreliées, mais le vieux fond religieux demeure et fera toujours partie de la nature humaine. Cette recherche d’un absolu imaginaire, d’un sens à la vie, qui n’en n’a tout simplement pas, de valeurs qui réunissent les gens en communauté, qui nous était donné par les religions a été remplacé par une nouvelle religion, celle des ‘’Droits de la personne humaine’’.

    Bien que les Grecs, qui ont inventé la science et la démocratie, reconnaissaient il y a 2500 ans, avec Aristote dans son Éthique à Nicomaque, que : ‘’Le bien certes est désirable quand il intéresse un individu pris à part ; mais son caractère est plus beau et plus divin, quand il s’applique à un peuple et à des États entiers.’’ Certains pays comme la Japon et l’Allemagne l’ont compris et mis en pratique avec les résultats positifs que nous constatons.

    Bien que les ‘’Gros bon sens’’ justifie les mesures actuelles qui limitent les libertés individuelles, il est très difficile de s’attaquer à une religion, aussi nouvelle quelle soit.

    • René Pigeon - Abonné 2 avril 2020 14 h 45

      La Charte des Droits énonce les dogmes d’une religion officielle dont les cours de justice assurent le respect :
      La Charte des Droits constitue-t-elle une religion officielle (d’État) et organisée ? Les droits fondamentaux sont les dogmes que les citoyens et les lois ordinaires doivent respecter et ils sont énoncés en articles de loi dans la Charte qui est un catéchisme. Cette religion est dotée d’une administration judiciaire pour assurer l’application de son catéchisme et dispose d’un corps universitaire pour en prêcher les mérites avec dévotion.
      P E Trudeau est resté croyant en la religion catholique et pratiquant jusqu’à sa mort, semble-t-il. Il semble avoir concilié ou amalgamé les deux dogmes.
      Reprenant la déclaration, citée plus bas par Mme Alexan, du J F Kennedy – «Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays» –, il semble que Kennedy et Trudeau, deux catholiques pratiquants, ne partageaient pas les mêmes principes de vie, les mêmes dogmes, complètement.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 1 avril 2020 09 h 28

    Choisir la responsabilité plutôt que le respect de la vie privée

    Ce dilemne renvoie à l’importance qu’une culture accorde aux normes de son groupe d’appartenance qui peut être mesurée à l’aide de l’échelle individualisme-collectivisme. On peut en résumer ainsi les caractéristiques majeures: la dimension « collectiviste » décrit des personnes se définissant à partir d’éléments ou d’aspects d’un groupe d’appartenance, alors que la dimension « individualiste » décrit des individus se référant à des définitions centrées sur eux, indépendantes de leur appartenance à un groupe. Chez les « collectivistes », le comportement social s’explique par les normes et la perception des devoirs et obligations, alors que chez les « individualistes » le comportement social est mieux expliqué à partir d’attitudes personnelles. De nombreuses études ont relevé ces différences dont plus particulièrement celles menées par Grabb et Curtis publiées dans une monographie intitulée “Region apart : the Four Societies of Canada and the United States” (Oxford University Press, 2005). Celle-ci révèle qu’au Québec les francophones se distinguent de leurs voisins américains et canadiens-anglais en étant plutôt collectivistes alors que les anglophones présentent un profil « individualiste » générant des différences marquées au niveau des valeurs et des attitudes.

    Se pourrait-il que ces traits culturels soient suffisamment prégnants au sein de notre société pour lui permettre de traverser cette crise, disons de manière moins égoïstes que celle qui semble dominer chez nos voisins au sud de la frontière ?

    Dans une recherche menée en mars 2012, ayant utilisé cette échelle lors d'un sondage, j'en résumais ainsi les résultats : « les francophones se distinguent des non-francophones en affichant un score moyen plutôt collectiviste alors que les non-francophones présentent un score moyen carrément « individualiste » pour les anglophones et modérément « individualiste » pour les allophones.» Source: https://bit.ly/39waAGJ

    • Céline Delorme - Abonnée 1 avril 2020 10 h 42

      Merci à M Rens, ainsi qu'à M. Leroux et Cotnoir.
      Cette nouvelle religion de l'individualisme est malheureusement appuyée par la loi. Toute mesure qui vise à équilibrer "Droit" et "Responsabilité" se heurte à la Charte des Droits qui privilégie toujours les droits individuels sur les droits collectifs. Ceux qui en ont les moyens font appel au système juridique, pour conserver leurs droits.
      Peut-être qu'à la prochaine épidémie, nos pays individualistes prendront exemple ailleurs, mais avec celle-ci j'en doute.
      Quant à la prochaine épidémie: Les spécialistes virologues signalent que le virus de la covid19 est un petit virus, pas très dangereux. Ils attendent "La vraie épidémie" avec un "virus vraiment dangereux" qui aurait par exemple 50% de mortalité, enfants y compris, comme l'Ebola ou certaines éclosions de "grippe aviaire" en Chine.

  • Nadia Alexan - Abonnée 1 avril 2020 11 h 07

    Le temps est venu pour prendre sa responsabilité individuelle au sérieux pour le bien commun.

    Je suis tout à fait d'accord avec vous, monsieur Jean-Guy Rens. Il faut privilégier la responsabilité, le devoir et l'obligation avant la liberté individuelle. Comme l'exprime bien le poète, John Donne, avec ses mots célèbres: "No man is an island." (Aucun homme n'est une île).
    Surtout maintenant que l'on vit dans une société globalement interconnectée, il faut prendre en compte que chaque action que l'on pose individuellement a un impacte considérable sur la collectivité.
    Comme l'a déjà bien dit le président Kennedy: «Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays».

  • Pierre Fortin - Abonné 1 avril 2020 14 h 50

    « Rendez le bien pour le bien, et la justice pour le mal » — Confucius

    Merci Monsieur Rens pour ce beau texte sans condescendance et respectueux des civilisations asiatiques, une chose rare alors qu'on se plaît plutôt à casser du sucre sur le dos de la Chine.

    On dénigre un système dit "autoritaire" sans savoir ce que cela signifie dans une société de 1,4 milliard de personnes et dont la morale, la philosophie et la politique sont d'inspiration confucéenne. Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell et la secrétaire d'État française Amélie Montchalin ont accusé la Chine de profiter de l'aide humanitaire qu'elle procure à 80 pays dans la lutte contre la CoViD-19, dont les USA, pour accroître son influence géopolitique. Il aura fallu qu'un diplomate chinois en poste à Paris leur réponde pour clarifier un peu les choses :

    « [...] Ensuite, puisque la République de Corée, le Japon et Singapour, qui sont des démocraties asiatiques, parviennent à contrôler l'épidémie, pourquoi les vieilles démocraties comme l'Europe et les États-Unis, n'y parviennent-elles pas ? A l'évidence, la démocratie n'est pas un facteur déterminant dans la lutte contre une épidémie. Du coup, ceux qui font de la politique vont chercher des explications culturelles en arguant qu'en la matière, l'Occident et l'Asie sont différents. L'Occident met trop en avant l'individu, tandis que l'Asie, avec des citoyens doués d'un civisme supérieur, parvient à un meilleur équilibre entre le souci du groupe et celui de l'individu.

    « Il semble que la performance des uns ou des autres en matière de lutte contre l'épidémie n'ait pas de rapport direct avec leur système politique. La Chine « autoritaire » a fait du bon travail. Les « démocraties » asiatiques aussi. L'important, c'est le substrat culturel. Les pays asiatiques, dont la Chine, ont été particulièrement performants dans leur lutte contre le Covid-19 parce qu'ils ont ce sens de la collectivité et du civisme qui fait défaut aux démocraties occidentales. »

    Source : http://www.amb-chine.fr/fra/zfzj/t1762848.htm

    • Marc Therrien - Abonné 1 avril 2020 18 h 17

      Et vous avez confiance en les données auto-rapportées par la Chine et qu'elle n'a aucun intérêt à ne pas dire toute la vérité afin de prouver que sa dictature est efficace?

      Marc Therrien

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 1 avril 2020 18 h 36

      @ Marc Therrien - Est-ce parce que vous faites plus confiance aux propose de Trump? Pourtant c'était selon la hiérarchisation américaine un général libéral qui s'était promené à l'ONU avec des fioles devant contenir de l'Anthrax supposément produites par l'Irak... Alors pour ce qui concerne le pifomètre de la duperie, on est bien servi par nos voisins, sans oublier les vignettes fédéralistes du gouvernement fédéral et je pourrais même remonter jusqu'au coup de la Brink's.

    • Pierre Fortin - Abonné 1 avril 2020 19 h 01

      Monsieur Therrien,

      J'ignore sur quoi vous fondez votre confiance. En ce qui me concerne, je fonde mes estimations et mon jugement évolutif sur les faits, et non sur les opinions, surtout lorsqu'elles exsudent le pathos.

    • Marc Therrien - Abonné 1 avril 2020 23 h 01

      M. Fortin,

      Vous portez votre jugement évolutif sur les faits que vous avez-vous même observés ou sur les faits qui vous sont rapportés? Depuis Machiavel qui a dit que « gouverner, c’est faire croire », je suis d’abord sceptique avant d’accorder ma confiance. Exposé au continuum de la communication politique qui va des simples stratégies de relations publiques jusqu’à celles de la propagande, je me demande : qu’est-ce qu’on veut me faire croire et dans quel intérêt. Quand je décide de croire, je suis conscient que je crois en ce que je veux croire. Dans un système complexe incertain et imprévisible, en général, je doute davantage que je ne crois.

      Marc Therrien

    • Pierre Fortin - Abonné 2 avril 2020 11 h 58

      Monsieur Therrien,

      Si vous avez bien lu mon commentaire, je ne fais que présenter les points de vue de certains politiques européens et la mise au point consécutive de l'ambassade de Chine en France. Sachez que je ne présume pas de la sincérité ou de la malveillance d'un auteur à partir des préjugés que je peux entretenir quant à ses actions, ses appartenances ou ses origines. Je n'ai surtout pas la prétention de croire que tout ce qui vient de Chine est de facto trompeur ou erroné parce que son régime politique peut déplaire.

      La vérification des faits ou des informations se confirme pas à pas par recoupement avec d'autres sources crédibles, ainsi que par leur cohérence, et permet d'affiner la perception de ce qu'on imagine être la réalité. Je n'ai aucune prétention à la certitude comme c'est trop souvent le cas dans ces pages; je demande cependant des arguments valables avant de modifier mes estimations.

      Comme source crédible parmi d'autres, je vous suggère le site du Financial Times ( https://www.ft.com/coronavirus-latest ) et je vous invite à vous demander pourquoi la courbe relative à la situation chinoise y sert de référence.

      Bonne journée Monsieur Therrien.

  • Marc Therrien - Abonné 1 avril 2020 18 h 29

    Avant de juguler, d'abord ne pas engendrer


    Maintenant que la Chine a démontré, à ce qu'on dit et à ce qu'on en croit, son efficacité à juguler une épidémie virale, si la liberté de ces citoyens s’arrête là où commence leur responsabilité, peut-on s’attendre maintenant à ce qu’elle soit plus efficace dans sa capacité à ne pas engendrer une telle épidémie?

    Marc Therrien

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 2 avril 2020 08 h 38

      Pour répondre à votre question, j'en reviens aux différences culturelles qui existent entre les nations. L'Asie et sa tradition plus ou moins empreinte selon les nations du confucianisme mise en parallèle avec des différences avec nos voisins anglophones qui se trouve enfouie au sein de notre propre culture .

      C’est qu’en droit d’origine britannique depuis la Magna Carta au XIIIe siècle, ce sont les droits individuels qui ont été portés sur un pinacle. Il n’existe rien de tel comme des droits collectifs. C’est d’ailleurs au nom de ces mêmes droits individuels qu’au XVIIe siècle la noblesse du Royaume-Uni s’est engouffrée dans “l’enclosure”, terreau du capitalisme moderne, en se reconnaissant des droits individuels sur les “communs” et en décidant de louer “ses terres” aux métayers en mesure d’assumer les loyers exorbitants demandés par ces “Landlords”.

      Plus près de nous, c’est prétextant de l’inexistence des droits collectifs en 2002 à Johannesburg en Afrique du Sud, 10 ans après le premier sommet de la Terre de Rio, que l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et les USA, tous héritiers de la même tradition juridique, s’opposèrent à la reconnaissance de droits collectifs… sur l’eau, l’air et la Terre-mère… au nom des droits individuels élargis des personnes physiques aux personnes morales (dont les multinationales)!

      Je vous invite à visionner cette capsule toujours pertinente: https://bit.ly/2JwJ