Les régions rurales sont-elles dans notre angle mort?

«Ainsi, près de 60 % des hôpitaux ruraux sont à plus de 150 km d’un centre de traumatologie secondaire ou tertiaire», dit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Ainsi, près de 60 % des hôpitaux ruraux sont à plus de 150 km d’un centre de traumatologie secondaire ou tertiaire», dit l'auteur.

Mardi dernier à l’Hôtel-Dieu de Lévis, notre groupe de médecins et d’infirmières était à se préparer pour les pires scénarios. Les nouvelles qui nous proviennent de l’Italie et de New York sont claires, nous aurons possiblement à faire face à une vague de patients assez importante pour devoir activer notre protocole de « mass casualties », ce qui nous forcera potentiellement à faire des choix déchirants pour cibler qui a les meilleures chances de survie aux soins intensifs.

Nous sommes l’une des urgences les plus performantes de la province et nous avons peur. Peur de manquer de matériel pour les patients et d’équipement de protection pour nous-mêmes. Peur que trop de membres du personnel tombent au combat et ne puissent pas faire ce qu’ils ont toujours fait : soigner les gens.

Et là, ça me frappe : les régions, sont-elles prêtes ? J’étudie depuis une dizaine d’années ces petites urgences qui traitent plus de 400 000 patients par année au Québec et 3 millions au Canada. Ces urgences sont le filet de sécurité pour 20 % de la population. Déjà, dans un contexte où aucune pandémie ne sévit, il y a une mortalité plus élevée pour les patients ruraux pour plusieurs conditions médicales. Les régions sont vulnérables.

Forte pénurie

Les urgences rurales ont accès à peu de spécialistes sur place 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. La pénurie de personnel (infirmières, services psychosociaux, etc.) sévit en milieu rural encore plus fortement qu’ailleurs. De plus, plus de la moitié des urgences rurales comptent sur des médecins dépanneurs (des volontaires qui viennent des grands centres) pour assurer jusqu’à plus de la moitié de leurs gardes. Est-ce que ces médecins seront encore au rendez-vous s’ils sont retenus dans leur milieu ?

En plus du personnel, les ressources matérielles et les infrastructures sont minimales dans les milieux ruraux. Par exemple, les hôpitaux éloignés qui ne comportent que quelques lits de soins intensifs ont-ils suffisamment de ventilateurs ? Assurément pas pour faire face à cette crise.

L’éloignement des milieux ruraux les rend aussi très vulnérables. Ainsi, près de 60 % des hôpitaux ruraux sont à plus de 150 km d’un centre de traumatologie secondaire ou tertiaire ; 150 km pour transférer un patient. C’est 300 km aller-retour pour des ressources ambulancières limitées. Tout cela si l’on part du principe que les centres receveurs ont la place et le personnel pour accueillir ces patients.

Face à ces inquiétudes, nous convoquons un groupe de réflexion pancanadien, le « groupe de réflexion sur les angles morts », une initiative inspirée par l’International Masters in Health Leadership de l’Université McGill.

De ces discussions a émergé une constatation : les urgences rurales ne sont pas toutes aussi prêtes à faire face à la vague. Certaines régions avec des leaderships locaux forts ont su s’organiser rapidement, alors que d’autres semblent désorientées, ne sachant pas par où commencer. Dans les régions les mieux organisées, les médecins peuvent compter sur la polyvalence et le généralisme inhérents à la pratique en milieu rural, alors que d’autres milieux ne semblent pas avoir compris la gravité de la situation.

Quelques solutions

Voici donc des pistes de solutions prioritaires qui pourraient être mises en place dès maintenant, en plus de la fermeture des régions annoncée, qui est une excellente mesure, afin d’optimiser au maximum le peu de temps que nous avons pour minimiser la vulnérabilité des milieux.

Attitude et leadership

a. Il faut d’abord faire confiance au leadership de leaders des régions rurales reconnus pour leur volonté d’agir et leur attitude proactive, rassembleuse et positive. Il faut s’assurer d’inclure des experts au fait des multiples réalités des milieux ruraux et éloignés dans les différentes tables décisionnelles provinciales. L’Association des médecins d’urgence du Québec, l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec et l’Association des médecins d’urgence du Canada doivent pouvoir éclairer les décideurs. Les associations d’infirmières ou d’autres professionnels peuvent aussi aider.

b. Les milieux universitaires et les régions se doivent de partager en toute liberté leurs formations, connaissances, inquiétudes, protocoles et innovations locales documentées via une plateforme accessible à tous les milieux en région.

Ressources humaines

a. Favoriser les régions rurales pour le déploiement des finissants sur le terrain. Ces jeunes infirmières, médecins, spécialistes pourraient aider les médecins locaux. Ils doivent être déployés sur le terrain de façon urgente. Finissants : êtes-vous prêts à faire vos valises ? Vous serez accueillis à bras ouverts par une population qui vous sera reconnaissante à jamais.

b. Mandater la banque provinciale de dépannage pour la couverture des bris de services en région. Plusieurs petites urgences pourraient manquer de médecins quand ceux-ci tomberont malades. Il faut un mécanisme rapide de déploiement et un nombre suffisant de médecins dépanneurs prêts à être déployés à court terme.

c. Créer une centrale de soins critiques en soutien aux régions via la télémédecine en prenant exemple sur la Colombie-Britannique. Les professionnels en isolement pourraient alors être récupérés pour soutenir les régions.

Optimiser le transfert des patients

Il faut s’assurer que le système préhospitalier est prêt pour les régions. Ces régions ont accès à un nombre limité d’ambulances et de paramédicaux, qui risquent aussi de tomber malades. Les transferts vers les grands centres étaient déjà compliqués avant la crise. C’est le temps de créer des liens avec les compagnies aériennes et d’hélicoptères pour optimiser le transport des patients. C’est le temps de se doter d’un système robuste d’avions t d’hélicoptères-ambulances pour toujours.

Se préparer au pire : Plusieurs sont d’avis que le système actuel ne sera pas capable de répondre aux besoins de la population. Les régions devraient donner l’exemple et se préparer au pire. Cela inclut un plan concret de victimes de masse (mass casualties) pour maximiser les ressources dans l’éventualité où cette approche deviendrait la seule possible.

Espérons que cet angle mort des régions revienne dans notre champ de vision avant qu’il ne soit trop tard.

* Ce texte est écrit en collaboration avec « Blind Spot » : la cellule créative inspirée par l’International Masters for Health Leadership (IMHL), Université McGill

-Jean-Simon Létourneau, M.D., médecin urgentiste, CISSS Chaudière-Appalaches ; étudiant IMHL 2019-2021

-Simon-Pierre Landry, M.D., médecin à l’urgence de Sainte-Agathe et chroniqueur sur les enjeux de santé -Bernard Mathieu, M.D., médecin d’urgence et président de l’Association des médecins d’urgence du Québec

-Henry Mintzberg, Ph. D., professeur, Management Studies, Université McGill ; Faculty Director, IMHL

-Leslie Breitner, Ph. D., Senior Faculty Lecturer Faculty of Management McGill University, IMHL Academic Director

-Mike Ross, M.A., MBA, fondateur, Juniper – conseil en stratégie, culture et innovation

-Mylaine Breton, Ph. D., Commonwealth Fund Harkness Fellowship 2019-2020, Harvard Medical School, Chaire de recherche du Canada sur la gouvernance clinique des services de première ligne ; Université de Sherbrooke

-Hassane Alami, Ph. D., stagiaire postdoctoral, Centre de recherche en santé publique, Université de Montréal

7 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 31 mars 2020 07 h 36

    Ça devrait pas être si pire


    J'imagine qu'il est inutile voire même futile de vous dire que "ça va bien aller" et qu'il vous faudra simplement compter sur votre intelligence et votre compétence collectives pour réduire les dommages et dire plutôt: "ca devrait pas être si pire".

    Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mars 2020 09 h 44

      Bien M. Therrien, là, je suis d’accord avec vous. Il faut enlever les lunettes roses des gens qui croient que tout ira pour le mieux et faire face à la crise de façon lucide afin d’y faire une différence pour tous. Ce sont des lunettes pragmatiques qu’on entrevoit chez ceux qui décortiquent les problèmes de facon rationnelle qui nous donne le plus de chances possibles dans cette pandémie. Disons que votre discours et posture semble être en mutation puisque vous étiez un des négationnistes de cette épidémie et de la crise économique qui va s’ensuivre.

      Pour répondre à la question : « Les régions rurales sont-elles dans notre angle mort »? Eh bien, c'est affirmatif. Personne n'est préparé à cette pandémie. Personne. Elle touchera partout et personne ne sera épargné.

      Toutes les régions seront touchées et l’adoucissement de l'ampleur de la pandémie sera proportionnelle aux contraintes et mesures draconiennes entreprissent par le gouvernement de François Legault et inversement proportionnelle aux actions qui n'ont pas été faites a priori par le gouvernement de notre bambin national, Justin Trudeau, le citoyen du monde et de nulle part, comme fermer les frontières et mettre en quarantaine tous les voyageurs entrant au pays. Ici, je ne mentionne même pas le chemin de Roxham. Probablement plus de 50% de la population sera infectée et notre seul mécanisme de défense présentement, c’est de répartir cette crise sur une plus longue échéance afin que les services de santé ne soient pas submergés par les malades. La meilleure analogie, c’est celle qui résulte de la fission nucléaire. Repartie sur une plus longue échéance, elle produit de l’énergie électrique et elle est stable et contrôlable dans une centrale. Sur une courte durée, c’est une explosion d’une grande magnitude. C’est le seul choix que nous avons présentement pour un virus qui est en mode de mutation.

      Merci aux scientifiques comme ceux qui ont signé cette lettre; c’est vous qui allez faire une différence.

    • Marc Therrien - Abonné 31 mars 2020 17 h 51

      Et voilà qu'on réalise qu'en plus d'agir pour aplatir la courbe de progression de la COVID-19, il faudra aussi aplatir la structure administrative bureaucratique. Les gestionnaires reconnus pour leur rigidité auront intérêt à développer de la souplesse pour améliorer leur agilité.

      Marc Therrien

  • Yves Corbeil - Inscrit 31 mars 2020 08 h 45

    Sérieux là, nous mais est-ce le temps de la sortir celle-là

    Vous avez eu des occasions surement nombreuses de l'apporter à la table celle-là et vous choisissez de la sortir en pleine crise. Vous faites pas séreux en agissant de la sorte pour des professionnels de la santé.

    Tsé dans le sport national des canadiens quand le coach plante les gens dans les journaux il perd son job et pas grand monde pleure. Ça ne vous arrivera pas bien sûr mais votre cote baisse dans l'estime de certains d'entre nous, le héros. Il y a un temps pour chaque chose et les déficiences de votre système nous sautent au yeux de jour en jour mais on doit faire avec. La rédittion de comptes viendra VITE j'espère quand ce sera dernière nous.

    En attendant comme on dit, «do your job» c'est pour cela qu'on vous paye. Et merci de nous rappeler que vous avez manqué à vos obligations de mieux planifier et prévoir «l'impensable» qui arrive.

    • Marc Therrien - Abonné 31 mars 2020 18 h 03

      Avez-vous pensé à la possibilité que les esprits optimistes flirtant avec la pensée positive puissante et magique (« power positive thinking ») ne soient pas enclins à penser négatif pour se préparer au pire; tsé, genre là, ceux qui disent souvent : "On verra" quand on sera rendu là, ou encore, "on traversera le pont quand on sera rendu à la rivière"?

      Marc Therrien

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 31 mars 2020 10 h 02

    Merci

    Les gens dont le métier est de sauver quotidiennement des vies humaines (ce qui comprend les urgentologues) font partie des rares personnes à qui je voue une admiration sans réserve.

    Je vous remercie de nous sensibiliser aux difficultés rencontrés par ceux qui exercent ‘en région’ et j’espère que les autorités feront tout pour vous simplifier la tâche.

  • Jacqueline Rioux - Abonnée 31 mars 2020 10 h 21

    Nous aussi, nous avons peur

    Je crois aussi que les régions dites rurales sont dans l'angle mort du Québec en général, ce qui est d'autant plus vrai en ces temps de pandémie. Et si, comme le dit M. Corbeil, le temps est mal choisi pour en parler, j'aimerais bien savoir quand ce sera le temps. Les maladies et les morts sont aussi douloureuses dans les régions que dans les grands centres. Si en général, les régions sont moins atteintes, elles ont aussi moins de ressources, qu'elles soient médicales ou autres, et ce, malgré toute l'ingéniosité de nos dirigeants locaux et l'implication de la population. D'ailleurs, ce constat ne se confirme pas toujours, surtout si on regarde les pourcentages.

    C'est ce que j'ai fait en faisant un petit calcul avec les chiffres d'hier pour comparer le pourcentage de personnes atteintes sur l'Île de Montréal et dans ma ville, Rouyn-Noranda parce que, samedi dernier, nous avons appris que tous les cas confirmés dans notre région sont à Rouyn-Noranda. Montréal :1300 cas / 2 000 000 h = 0,065 %; Rouyn-Noranda : 24 cas / 43 000 h = 0,056 %. Nous ne nous inquiétons pas pour rien et sommes très heureux que nos frontièrres soient fermés.