Le patrimoine menacé par les changements climatiques

«La crise des inondations printanières a été traitée comme si la démolition de tout bâtiment en zone inondable était une fatalité», disent les autrices.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «La crise des inondations printanières a été traitée comme si la démolition de tout bâtiment en zone inondable était une fatalité», disent les autrices.

En novembre 2019, à Venise, une acqua alta spectaculaire endommageait la fameuse basilique Saint-Marc. En plus de susciter de vives réactions à travers le monde, cette inondation a exacerbé une crainte de plus en plus partagée : arriverons-nous à protéger notre patrimoine bâti de phénomènes météorologiques appelés à s’intensifier dans un contexte de changements climatiques ?

Difficile de ne pas dresser de parallèle entre l’inondation de Venise et celles qu’ont connues des milliers de Québécois aux printemps 2017 et 2019. Les dommages causés lors des crues printanières ont entraîné la démolition de plusieurs bâtiments, dont certains avaient une valeur patrimoniale. Un an après les dernières inondations au Québec, le temps semble venu de faire le point sur leurs conséquences et les manières de corriger le tir pour les années à venir.

Quand cède l’embâcle

Au printemps 2019, au cœur de la crise, le gouvernement du Québec se voit dans l’obligation de mettre en place une mesure d’urgence. C’est dans ce contexte qu’il met à jour sa zone d’intervention spéciale (ZIS). Celle-ci délimite un territoire à l’intérieur duquel aucune construction ou reconstruction d’un bâtiment n’est permise si la valeur des travaux à effectuer dépasse 50 % de sa valeur à neuf.

La mise en place de la ZIS se base sur un principe simple : réduire les conséquences de futures inondations. Nous réalisons cependant aujourd’hui que cette solution d’urgence écarte l’aspect patrimonial de la problématique. À ce titre, le cas de Sainte-Marie en Beauce est particulièrement évocateur. Le conseil municipal a exigé la démolition de bâtiments dont les dommages représentaient seulement 33 % de l’évaluation foncière. Cette modification apportée aux critères du ministère des Affaires municipales et de l’Habitation (MAMH) a rendu un grand nombre d’immeubles admissibles au programme d’indemnisation. Si bien qu’à l’automne 2019, on recensait environ 300 permis de démolir, dont plusieurs pour des bâtiments se trouvant dans l’ancien noyau villageois.

Bien entendu, la situation est délicate. En ce qui a trait à la problématique des inondations, l’enjeu prioritaire demeure avant tout la sécurité publique. Toutefois, n’aurait-il pas été possible, à Sainte-Marie et ailleurs, de porter une attention particulière à la préservation de bâtiments ayant un intérêt patrimonial ?

Démolir à tout prix ?

La crise des inondations printanières a été traitée comme si la démolition de tout bâtiment en zone inondable était une fatalité. Pourtant, les solutions visant à s’adapter existent. En 2014, avant la création de la ZIS, les inondations avaient forcé près de 300 personnes à évacuer le centre-ville de Saint-Raymond. Des résidents et des représentants municipaux ont alors formé le Comité Rivière pour permettre aux citoyens de participer à la gestion des risques et de formuler des recommandations. Le Comité Rivière a notamment amené la municipalité à se doter, à l’automne 2019, d’un seuil rocheux installé sur la rivière Sainte-Anne. Cet aménagement vise à capter la glace en formation sur la rivière avant qu’elle ne se rende au cœur du village.

La Beauce se démarque elle aussi depuis quelques années grâce à ses mécanismes de surveillance de la rivière Chaudière. À titre d’exemple, la municipalité de Beauceville a installé sur un pont une caméra et une sonde qui transmettent en temps réel les mouvements de la rivière. Un service d’alerte informe par la suite les citoyens de toute anomalie. La municipalité fait d’ailleurs partie d’un regroupement de collectivités engagées dans l’adaptation aux changements climatiques, la Rés-Alliance. Le partage d’expériences qui s’effectue au sein de cette communauté pourrait certainement profiter à plusieurs municipalités québécoises.

La politique gouvernementale de protection des rives, du littoral et des plaines inondables prévoit en outre la possibilité, à certaines conditions bien précises, d’« immuniser » une construction existante contre les dommages que pourrait causer une inondation. Les mesures d’immunisation comprennent, par exemple, l’interdiction de placer des ouvertures à des endroits exposés aux crues. Ces pratiques sont déjà répandues dans les zones de crue de récurrence de 100 ans. Pourrait-on les élargir également aux bâtiments patrimoniaux en zone inondable, sous la supervision conjointe d’experts en sécurité publique, en ingénierie, en urbanisme et en patrimoine ?

La nécessité d’un plan d’action

Le Québec connaîtra certainement plusieurs autres inondations à l’avenir. De même, des zones qui n’ont jamais été touchées par ce problème risquent de l’être, notamment en raison des changements climatiques. Ce constat ne fait que renforcer le besoin de mettre au point des solutions plus durables pour le patrimoine en zone inondable, mais aussi pour un réaménagement réfléchi de notre territoire à la suite de catastrophes naturelles. Loin de vouloir proposer une solution unique, nous appelons à une réflexion d’ensemble sur ce sujet. Dans cette perspective, il est urgent de réunir les différents acteurs et spécialistes, et de réfléchir collectivement à des solutions adaptées à chaque milieu.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans le magazine Continuité, printemps 2020, no 164.