Le nouveau visage de Tinder

«Paradoxalement, la crise de la COVID-19 entraîne de l’hyperactivité sur les sites de rencontre tout en forçant à ralentir les étapes qui précèdent le face-à-face. Ce changement de rythme amène des usagers à réfléchir aux types de relations qu’ils souhaitent investir», écrivent les auteurs.
Photo: Joe Raedle Getty Images Agence France-Presse «Paradoxalement, la crise de la COVID-19 entraîne de l’hyperactivité sur les sites de rencontre tout en forçant à ralentir les étapes qui précèdent le face-à-face. Ce changement de rythme amène des usagers à réfléchir aux types de relations qu’ils souhaitent investir», écrivent les auteurs.

« Tinder est une place géniale pour rencontrer de nouvelles personnes […], mais se protéger du coronavirus est encore plus important. » C’est le message que Tinder envoie depuis peu à tous ses usagers en train de swiper des profils. Il y a à peine deux semaines, ils pouvaient échanger leurs « produits biologiques » en toute liberté. Mais la COVID-19 plonge le Québec dans un état d’urgence sanitaire, ce qui crée une tension entre l’isolement des individus et la recherche de liens sociaux. Comment cette crise affecte-t-elle les relations qui se déploient sur les applications de rencontre ?

Depuis le début de la pandémie, plusieurs sites de rencontre notent une hausse significative des inscriptions. Une étude menée par Happn montre que la crise prolonge la fréquence et la durée des échanges en ligne tout en diminuant les rencontres physiques. Au Québec, la progression du virus s’accompagne d’un resserrement des règles qui changent l’univers du dating. La fermeture des bars et le rangement des chaises dans les cafés ont vite rayé de la carte les lieux de rendez-vous habituels. La semaine dernière, il était encore envisageable de faire connaissance en allant se promener dans un parc. Or, le décret du 21 mars interdit tout rassemblement intérieur ou extérieur aux personnes qui n’habitent pas la même résidence (à quelques exceptions près). Ces décisions politiques déplacent les frontières de la séduction.

Des rapprochements à distance

Les applications de rencontre peuvent être comprises comme un marché. Les usagers se mettent en scène pour se vendre et convaincre les autres de leur valeur. Selon leur cote de désirabilité, ils doivent aussi faire des choix stratégiques quant aux discussions à entretenir et aux personnes à rencontrer. Ils sont des consommateurs de relations qui naviguent dans des étapes scriptées, comme dans le film Le jour de la marmotte. Bon nombre d’entre eux se disent blasés de cette routine dont ils peuvent difficilement sortir s’ils veulent atteindre leurs objectifs. Ce désenchantement de la sphère amoureuse est donc un prix à payer dans l’espoir de combler leurs besoins.

Quand deux personnes likent mutuellement leur profil, ils obtiennent un match qui leur permet d’entrer en conversation. En temps normal, l’échange par messagerie n’est qu’une première étape qui sert à poser les bases d’un rendez-vous en personne. Mais la COVID-19 change les règles du jeu. Ceux qui respectent la distanciation sociale n’ont plus tellement intérêt à multiplier les discussions de surface, surtout s’ils ne peuvent se projeter dans une réelle rencontre. Des usagers de Tinder remarquent que ce climat modifie les types de profils qu’ils vont aimer. Au-delà des goûts esthétiques, ils priorisent des candidats avec lesquels ils sentent la possibilité d’une connexion authentique.

Le sociologue Georg Simmel dirait que la distanciation actuelle ne fait pas que séparer les individus. Elle crée aussi de nouvelles formes de proximité. Des témoignages d’usagers de Bumble montrent que la pandémie les place dans un état de vulnérabilité qui les amène à avoir des conversations plus profondes, celles-ci étant d’ailleurs facilitées par les références au coronavirus. La correspondance prend de la valeur, comme un retour des échanges épistolaires par la porte du virtuel. Dans un récent tweet, OkCupid souligne aussi le potentiel romantique d’utiliser FaceTime, Skype ou le téléphone. Des sites de rencontre sont déjà en train de changer leur plateforme pour rendre les échanges à distance plus conviviaux.

Quelques leçons de téléréalités

À moyen terme, qu’adviendra-t-il des nouvelles relations développées derrière les écrans ? Des émissions de téléréalité donnent des pistes de réflexion, car elles jouent justement sur le duo proximité/distance pour générer du désir et des sentiments amoureux. Elles produisent, comme la COVID-19, des émotions réelles qui dépendent de circonstances exceptionnelles.

Occupation double sépare des candidats de sexe opposé en offrant aux compte-gouttes des possibilités de rapprochements. Love Is Blind propose quant à elle aux prétendants de tisser des liens à l’aveugle en permettant de ne se voir qu’après s’être fiancés. La lutte contre la COVID-19 proscrit quant à elle d’autres sens : le toucher, l’odorat et le goût. Reste à voir combien de temps un usager de Tinder qui veut satisfaire des besoins (affectifs, sexuels, amoureux, etc.) peut se projeter avec quelqu’un sans faire l’expérience de ces sens. De plus, les dénouements des téléréalités montrent que des attentes créées par un contexte hors du commun sont rarement comblées lors du retour à la vie normale.

La crise de la COVID-19 soulève des questions sur les applications de rencontre, tout comme elle met en doute de manière plus globale le fonctionnement du système économique et les styles de vie qui le soutiennent. Paradoxalement, elle entraîne de l’hyperactivité sur les sites de rencontre tout en forçant à ralentir les étapes qui précèdent le face-à-face. Ce changement de rythme amène des usagers à réfléchir aux types de relations qu’ils souhaitent investir. Qui sait, cette distance critique pourrait transformer durablement leur rapport au « meat market ».