Et si nous démarrions nos semis…

«L’agriculture urbaine a gagné en popularité lors de chacune des grandes crises de l’humanité», soutient l'auteur.
Photo: iStock «L’agriculture urbaine a gagné en popularité lors de chacune des grandes crises de l’humanité», soutient l'auteur.

Le Québec se questionne aujourd’hui sur ce qui est essentiel et sur ce qui ne l’est pas à l’ère de la COVID-19. Le milieu agroalimentaire fut rapidement reconnu sans grande surprise comme une activité manufacturière prioritaire, et donc essentielle au fonctionnement de la société — le contraire aurait été surprenant, mais vous en conviendrez, nous vivons des moments hauts en rebondissement.

Cela m’a par contre permis de rafraîchir ma mémoire sur le sens du mot « manufacture ». Recherche rapide sur mon bon vieux téléphone intelligent : « provenant du latin, le mot signifie “fait à la main” ». D’accord, plus grand-chose n’est fait à la main aujourd’hui. La révolution industrielle aura ainsi permis d’automatiser et de robotiser l’ensemble de nos biens de consommation — l’alimentation n’y échappe pas — diminuant ainsi les coûts de production et indirectement les prix pour le consommateur. Bien que plusieurs rêvent d’une agriculture opérée majoritairement par des robots afin de nous émanciper de cette tâche passéiste, force est de constater que l’agriculture incarne encore aujourd’hui — et encore pour longtemps — le sens profond du mot « manufacture », fait à la main. Ce sont ainsi des milliers d’hommes et de femmes qui nous nourrissent jour après jour, malgré la tempête qui sévit jour après jour.

C’est en grande partie grâce à eux que l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement (de la fourche à la fourchette) fut préservé dans son intégralité. Nous pourrons ainsi continuer à importer et à exporter nos denrées alimentaires à travers le monde sans compromettre les stocks des grandes bannières, qui auront tout au plus « de légers bris d’inventaire pour certains produits et sur de très courtes périodes » nous assure-t-on. À ceux et à celles qui voyaient en la COVID-19 l’occasion de revoir en profondeur nos modes de production et d’approvisionnement alimentaire, le système est résilient et très bien structuré — et c’est en partie une très bonne chose.

Cela étant dit, la COVID-19 sera certainement l’occasion de prendre un peu de temps ce printemps pour nous questionner sur notre relation au système alimentaire. La solution du prêt-à-manger et de la livraison à domicile pourra répondre en partie à nos besoins dans l’immédiat, mais qu’en diriez-vous si nous commandions des aliments directement des fermes d’ici — et pourquoi pas urbaines puisqu’il y en a de plus en plus ! Qu’en diriez-vous si nous nous engagions à mettre un peu plus de Québec dans notre assiette ? Qu’en diriez-vous si nous tentions de nous réapproprier un peu plus notre système alimentaire ? Qu’en diriez-vous si nous démarrions nos semis cette année ?

Nous pourrions en faire une activité quotidienne seul.e, en famille ou en colocation. Nous émerveiller devant cette nature qui peut être à la fois dévastatrice et nourricière. Nous pourrions ensuite cultiver nos fruits et nos légumes sur nos balcons, dans notre cour arrière ou sur nos toits, signe de notre résistance en démontrant nos capacités d’autoproduction. Nous pourrions fièrement récolter les fruits de notre travail et constater certaines lacunes dans nos apprentissages — une plante a minimalement besoin d’eau, de soleil et de minéraux — l’amour est optionnel mais conseillé. Finalement, que diriez-vous qu’on organise de grands banquets de ruelles à l’automne — lorsque la crise sera derrière nous, loin de moi l’idée de vous inciter à la désobéissance. Nous pourrons ainsi nous partager avec fierté les prouesses de notre isolement involontaire et, qui sait, en faire une tradition bien de chez nous.

À ceux et à celles qui y voient une utopie, je vous informe que le monde a toujours été ainsi. Nous sommes des centaines de milliers d’agriculteurs urbains et d’agricultrices urbaines à démarrer nos semis cette semaine. L’agriculture urbaine a gagné en popularité lors de chacune des grandes crises de l’humanité, des grandes guerres jusqu’au krach boursier, en passant par les blocus économiques et les pandémies. C’est donc un rendez-vous dans une ruelle près de chez vous à l’automne !

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