Les temps étranges nous ont trouvés

«En un temps record, un ennemi commun et microscopique en fait plus pour la décroissance et l’environnement que tous les discours sur la menace des changements climatiques», estime l'auteure.
Photo: Spencer Platt Getty Images / AFP «En un temps record, un ennemi commun et microscopique en fait plus pour la décroissance et l’environnement que tous les discours sur la menace des changements climatiques», estime l'auteure.

« Ça va (bien) aller. » Dans les films, c’est ce qu’on dit à la personne qui vient de recevoir une balle dans un organe vital ou de perdre un être cher. Comme message d’espoir, il y a mieux. Mais pour les enfants, ça, puis les arcs-en-ciel dans les fenêtres, ça semble fonctionner. Pour nos aînés, c’est une autre histoire. Ils sont directement menacés par la maladie et isolés de force. Leur crainte de se savoir atteints sans avoir d’assistance chavire les cœurs. Sans parler de l’angoisse générale créée par de nouvelles expressions comme la distanciation sociale, par la fermeture des commerces et par la longueur des files d’attente pour les tests de dépistage dans certaines villes.

La quiétude mentale est franchement difficile à atteindre quand le temps disponible pour se tenir au fait d’une pandémie surpasse celui des cabrioles destinées à accumuler des biens et de l’argent.

Inutile de penser que les choses vont reprendre comme avant. Le seul visionnement des pubs télé nous fait prendre conscience à quel point elles sont ancrées dans une autre époque. La déstabilisation des systèmes est trop importante et la peur a gagné beaucoup de terrain. Ça prendra du temps à remettre de l’ordre dans ce chaos. Les survivalistes sont aux aguets. Un nouveau monde naîtra, qu’on souhaite plus juste et plus respectueux de l’environnement.

Or, l’idée que l’effondrement appréhendé (il était déjà minuit moins une selon les collapsologues) proviendrait d’un virus était loin d’être généralisée. On s’attendait plutôt à une leçon liée à la déforestation, à la contamination des sols, à la pollution de l’air, à l’acidification des océans, aux courants marins inversés, à la fonte des glaces, telle une catastrophe naturelle amplifiée par les changements climatiques, une crue des eaux soudaine ou une tempête dévastatrice à grande échelle.

Ou encore à une guerre mondiale de l’eau, à une crise planétaire du pétrole. Solastalgie ou pas, beaucoup souhaitaient que le désastre parle bien fort de nos abus personnels et collectifs qui ont mené à une hausse globale des températures et à la disparition d’une part énorme de la biodiversité sur Terre (dont 60 % des espèces sauvages en 40 ans).

En creusant un peu, on se rend compte toutefois que la pandémie, à la base issue d’un virus dont l’existence est le fruit d’un certain hasard, est intimement liée au mode d’existence de l’espèce humaine sur la planète. Cette infection virale s’est propagée à la vitesse grand V grâce aux déplacements aériens et à la mondialisation. Le dérèglement du climat et la destruction des écosystèmes — et par conséquent de la biodiversité — ont aussi favorisé sa propagation. Tant de virus inconnus existent dans la nature. De la mise à mal des habitats autrefois naturels résulte une abondance d’animaux « hôtes » et un rapprochement inévitable entre les possibles agents pathogènes et l’homme. « Lorsque nous érodons la biodiversité, nous assistons à une prolifération des espèces les plus susceptibles de nous transmettre de nouvelles maladies; en outre, il est également prouvé que ces mêmes espèces sont les meilleurs hôtes des maladies existantes », confirme Felicia Keesing, professeure de biologie au Bard College de New York.

Notre intrusion massive dans ce qui reste de milieux naturels nous rebondit au visage sous la forme de nouvelles zoonoses, ces maladies transmissibles des animaux à l’homme et inversement. « On pourrait penser qu’en détruisant la biodiversité, plein d’agents pathogènes vont disparaître, mais ce n’est pas ça qui se produit », affirme l’épidémiologiste et vétérinaire Cécile Aenishaenslin.

La maladie qui nous concerne en ce moment nous parle donc d’insouciance. Nous avons assez chanté, assez dansé. Elle n’est pas une arme biologique inventée par des complotistes. Son apparition est liée à des facteurs comme la destruction des habitats et sa propagation est en lien avec notre bougeotte incessante à la surface de la Terre et peut-être même liée avec la pollution atmosphérique, grâce aux fines particules qui la composent. Cette pandémie n’est peut-être même qu’une pratique pour la suivante, qui pourrait s’avérer encore plus meurtrière. Il n’y a pas de raison pour qu’un prochain virus ne soit pas encore plus meurtrier et plus contagieux.

L’ironie veut toutefois que la nature en profite. L’homme produit moins, ne voyage plus, s’occupe de sa famille, de son nombril, du temps qui passe, pendant lequel l’eau s’éclaircit à Venise, que les dauphins nagent dans les ports, que la qualité de l’air s’améliore en Asie, que les singes envahissent les rues thaïlandaises, que les animaux retrouvent leur liberté dans les parcs et qu’on entend les oiseaux chanter dans les grandes villes. En un temps record, un ennemi commun et microscopique en fait plus pour la décroissance et l’environnement que tous les discours sur la menace des changements climatiques, lesquels ne sont pas assez rapides pour être considérés sérieusement par nos politiques. La transition écologique devient possible.

La mondialisation a contribué à ce que les frontières soient abolies pour favoriser cette contamination à très grande échelle. Aujourd’hui, dans un mouvement intuitif de recul, les peuples se replient dans les frontières qu’ils avaient fait tomber, mais l’ennemi est partout. La santé planétaire, « qui se concentre sur les liens de plus en plus manifestes entre le bien-être des humains, d’autres êtres vivants et des écosystèmes entiers », comme l’explique John Vidal dans The Guardian, est le nouveau défi des scientifiques de tout acabit. Pour que demain soit un jour vraiment meilleur où l’homme aura mis fin à son idéal de progrès et de croissance qui cause maintenant sa perte de façon brutale.


 
13 commentaires
  • Paul Toutant - Abonné 26 mars 2020 06 h 14

    Une répétition générale

    Chère madame Tanguay, je crois comme vous que la crise de la Covid-19 n'est qu'une répétition générale de ce qui nous attend dans les années qui viennent. Les scientifiques ont trouvé dans le pergélisol du cercle arctique, cette terre gelée depuis des millénaires et qui fond à vue d'oeil, des microbes inconnus jusqu'ici. Des tueurs des temps anciens qui n'attendent que le réchauffement du climat pour « s'épanouir » en toute liberté. Comment l'humanité fera-t-elle face aux prochaines pandémies? On peut souhaiter que le monde apprenne de ses épreuves, mais le « business as usual », tel que prôné par Trump et ses semblables, me laisse penser que la prochaine épidémie nous trouvera tout aussi dépourvus que celle de la Covid-19. Il se pourrait aussi que les jeunes générations profitent de l'après-pandémie pour créer un monde meilleur, avec ses richesses mieux réparties et dans le respect de la faune et de la flore. Les jeunes lèveront-ils le nez de leur portables pour créer ensemble ce monde meilleur, le seul en fait qui pourrait assurer leur survie? La réponse leur appartient.

  • Claude Bariteau - Abonné 26 mars 2020 06 h 14

    Le défi n'appartient pas aux scientifiques, mis aux citoyens des États auto-piégés par les règles internationales du commerce et la structuration d’un univers d’États pro-capitalistes qui a remplacé le monde de Yalta après la chute du mur de Berlin auquel a contribué
    Le GATT et l'OMC.

    En découlèrent une banalisation des pouvoirs des États indépendants et ceux en devenir et des dérèglements planétaires de l'environnement déjà identifiés dans les années 1980 comme porteurs de risques majeurs.

    Quarante ans plus tard, ces risques sont plus néfastes. La pandémie actuelle les révèle. Hier, l'AFP signalait qu'en Italie et en Espagne, aussi là où il y a confinement, la pollution atmosphérique a chuté parce qu'a chuté celle de la hausse des GES autour de 50 % avec les mesures de lutte contre le Coronavirus entraînant la chute du système boursier international dans lequel sont injectés des milliards pour stopper la crise financière.

    Dans ce contexte, pénible, dont la sortie est incertaine et la reproduction déjà annoncées, la structuration capitaliste international, devenu celle d'une guerre chaude annonciatrice d’un niveau de risque en forme de bombe à retardement, est à un tournant majeur.

    Son moteur, qui demeure le citoyen et la citoyenne, est en réflexion intense là où il a la parole et où il entend la prendre. C'est ce moteur qui construira le monde de demain. D'ici là, il y aura des tâtonnements, des essais et des erreurs, surtout des innovations heureuses, des réalignements au sein d'États et entre eux sur des bases autres que celle du rendement économique empoché par une poignée de décideurs.

    Ce monde ne sera pas celui de Shanghai remplaçant New York même s’il est imaginé tel, mais un monde différent du premier avec comme bolide des Nations-Unies réinventées et des circuits de vie associées à des modes de vie inédits conscients de la pérennité de la planète.

    • Paul Toutant - Abonné 26 mars 2020 06 h 20

      Vous avez raison. Rêver est à la portée de tous.

    • Françoise Labelle - Abonnée 26 mars 2020 07 h 17

      Une réflexion sur les années 80 s'impose ailleurs aussi.
      Les années 80 ont marqué un tournant où le rôle de la redistribution des profits a été progressivement démantelé, où les super-riches ont cessé d'être imposés au même taux que pendant les années les plus prospères de l'après-guerre, des taux très conséquents. Les tenants de la dictature du marché, encouragés par les banques et la droite ont imposé au monde la même recette «taille unique»: privatisez même en vendant au bas prix à un monopole privé, laissez entrer les capitaux librement au risque de voir la planification économique des pays à la merci de la spéculation monétaire, ouvrez vos frontières aux produits des pays occidentaux alors que ceux-ci maintiennent leurs barrières douanières. Partout dans le monde, les crises ont éclaté (Russie de Yeltsine, Argentine, Indonésie, etc.). Pour stabiliser l'économie, on pouvait emprunter des millions à 18% aux banques américaines à condition de mettre de côté le même montant placé en bons du trésor américain à 4%. On empruntait aux banques américaines à 18% et on leur prêtait à 4%!!
      Les pays asiatiques qui ont refusé ce pacte inégal (Chine, Japon) en ouvrant leurs frontières à mesure que leur économie se développait ont profité de la mondialisation qui n'est pas mauvaise si elle est contrôlée par l'État censé avoir à coeur le bien de son peuple.
      Par conséquent, l'état doit intervenir dans l'économie, qui est un outil et non une fin, en s'assurant que les besoins essentiels seront comblés et privatiser uniquement quand une vraie compétition est en place, protéger les secteurs clés de son économie, ne pas faire le jeu de la spéculation, qui doit être taxée. Le monde doit se libérer de l'emprise monétaire et politique des banques américaines, y compris la Fed, qui ont failli lamentablement en 2008. Cette crise financière qui n'est pas derrière nous.

    • Claude Bariteau - Abonné 26 mars 2020 09 h 16

      M. Toutant, je ne rêve pas. J'entrevois un changement majeur au cours des dix prochaines années. Si on ne l'imagine pas, il n'adviendra pas par la magie de la main invisible et en préconisant la peur d'agir.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 26 mars 2020 06 h 36

    - Révisé- « nos aînés isolés de force. Sans parler de l’angoisse créée par la fermeture des commerces» (Véronique Tanguay)

    - Commentaire révisé -

    Ah oui! J'angoisse drôlement de savoir le centre d'achats fermé; c'est abominable de fermer ainsi mon u******, je ne saurais plus où arrêter p***** lors de mes marches de santé.

  • Claude Bariteau - Abonné 26 mars 2020 08 h 40


    Au premier paragraphe, lier « le GATT et l'OMC ».
    Au quatrième, lire « annoncée » sans  « s », ajouter des « e » à « international » et « devenu »
    Au dernier paragraphe, lire « du dernier » plutôt que du « premier ».

    Mes excuses.

  • Cyril Dionne - Abonné 26 mars 2020 09 h 36

    On n’est pas sorti du bois

    Oui, un nouveau monde naîtra et ceci, pour le meilleur ou pour le pire.

    Cela dit, la déforestation, la contamination des sols, la pollution de l’air, l’acidification des océans, les courants marins inversés, la fonte des glaces ou toute autre catastrophe naturelle amplifiée par les changements climatiques prennent leur source de la surpopulation, point à la ligne. Oui, cette infection virale s’est propagée très rapidement et grâce à la mondialisation, mais ce virus n’est pas le fruit du hasard, mais bien une crise programmée. La densité de population qu’on retrouve en Chine et autres pays en Asie fait de sorte que la contamination est la norme plutôt que l’exception. Vivre dans un espace restreint et en consommant une nourriture qui fait partie d’une symbiose forcée avec les autres mammifères était un désastre annoncé. Il faut le dire et ceci sans une once de racisme que la plupart des épidémies sont venues de Chine. L’Empire du milieu a toujours eu une densité de population extrême à travers l’histoire humaine.

    Oui les changements climatiques et la destruction des écosystèmes marins et terrestres ont aussi favorisé sa propagation, mais encore une fois, c’est dû à la surpopulation évidente dans certains coins du monde. Ce que beaucoup oublient, c’est que les virus sont des entités vivantes qui ont pour mission naturelle de propager leurs gènes. Bon, pour notre COVID-19, eh bien, les humains sont des hôtes parfaits pour sa prolifération.

    Enfin, un rayon de soleil. Les chercheurs ont trouvé que les mutations du coronavirus sont lentes si on le compare à ceux des influenzas, ce qui présage un vaccin futur qui sera efficace et une immunité peut-être permanente. Nous n’aurons peut-être pas besoin de nous faire vacciner à tous les ans. Mais ce vaccin ou les vaccins ne sont pas encore à notre porte. On parle d’une période de 12 à 18 mois avant qu’ils fassent leur apparition chez nous. Ce qui fait peur, il y aura probablement une autre vague cet hiver.

    • Yves Mercure - Inscrit 26 mars 2020 16 h 10

      "...les virus sont des entités vivantes ..."
      Peut-être un jour seront-ils considérés comme tel, mais pour le moment, il faut les mettre dans une autre classe. Il font partie de la soupe précoce où vint la vie, bien antérieurement à l'humanité. Impotent et sans volonté, ce sont des opportunistes qui prennent vie avec un hôte qu'il utilisent pour prendre le contrôle de certaine manettes et ainsi, le chambrer en vient parfois à tuer son proprio. Le hasard est maître de leur destin jusqu'au moment où le bail est signé. Si le contrat devient plus probable en fonction de l'opportunité d'un hôte disponible, c'est le hasard de rencontre qui mene... plus probable avec la densité des disponibles et plus mobile selon le véhicule du receveur. Et là ça roule et ça vole vite!