Au sud, la crise dans la crise

«Un pays comme l'Afrique du Sud, où l'on craint énormément l’impact du virus dans les immenses bidonvilles, risque de ne pas se remettre de crise actuelle», mentionnent les auteurs.
Photo: Phill Magakoe Agence France-Presse «Un pays comme l'Afrique du Sud, où l'on craint énormément l’impact du virus dans les immenses bidonvilles, risque de ne pas se remettre de crise actuelle», mentionnent les auteurs.

Chaque jour et chaque heure, la pandémie s’infiltre partout après avoir traversé la Chine, l’Iran, une partie de l’Europe. Elle est maintenant ici, en Amérique du Nord. En Afrique, en Asie du Sud, en Amérique centrale et du Sud, la situation, en apparence, n’a pas atteint les mêmes niveaux. Mais est-ce une illusion ? En Tunisie, un pays qui a, relativement parlant, une infrastructure de santé meilleure que dans bien d’autres pays maghrébins et africains, une infime proportion de la population a été testée, quelques centaines tout au plus (au Québec, on fait maintenant 5000 tests par jour !). C’est évidemment pire dans plusieurs pays où les services sanitaires sont minimaux, comme au Burkina Faso, au Burundi, en République démocratique du Congo.

Une autre problématique est reliée aux conditions de vie qui prévalent dans les régions les plus pauvres. Dans les favelas (bidonvilles au Brésil), des millions de personnes vivent entassées les unes sur les autres. Ailleurs dans cette immense « planète des bidonvilles » (où on trouve plus d’un milliard de personnes), les logements sont insalubres. L’accès à l’eau et à l’électricité est au mieux intermittent.

À Gaza, la population est enfermée par l’armée israélienne pendant que l’aide parvient au compte-gouttes. Un peu partout, la couverture médicale est minimale. Dire aux gens qu’ils doivent retourner chez eux entassés et sans espace et attendre que la pandémie se calme est totalement irréaliste. Il importe de souligner le cas de populations encore plus vulnérables, comme les millions de réfugiés (notamment les Syriens en Turquie et au Liban et les Rohingyas au Bangladesh), sans compter le nombre encore plus grand de personnes déplacées par les conflits, en République démocratique du Congo, au Burundi, au Soudan, au Venezuela et ailleurs.

Des réponses pas à la hauteur

Québec et Ottawa viennent d’annoncer un train de mesures qui auront des effets à court terme ici. Parallèlement, la ministre du Développement international, Karina Gould, a annoncé une modeste contribution de 50 millions de dollars à l’Organisation mondiale de la santé, qui cherche à constituer un fonds d’urgence de 1 milliard. Des fonds seront mis également de côté pour les ONG canadiennes travaillant dans les camps de réfugiés. Étant donné l’ampleur de la pandémie dans le monde, c’est un pas en avant, mais cela n’est pas suffisant.

Seulement en Afrique du Sud, on craint énormément l’impact du virus dans les immenses bidonvilles. Plus encore, la mise au chômage technique de millions de personnes risque d’être une catastrophe de trop dans un pays où plus de 40 % de la population est sans emploi et sans revenus. Il faut agir très rapidement si on ne veut pas observer une dislocation de la société, qui pourrait faire encore plus mal que l’impact du VIH-sida qui avait causé 350 000 morts dans ce pays dans les années 1990. Également, il faut penser à la période qui s’en vient, une fois la pandémie jugulée. En ce qui concerne l’Afrique du Sud, les revenus tirés de ses exportations proviennent de ressources naturelles qui sont vendues à la Chine et à d’autres pays avec des moyens. Comme il est prévu que le commerce mondial va subir une très importante contraction, il est prévisible que des pays exportateurs soient rudement pénalisés.

Alors que faire ?

Dans le passé, le Canada a pris des initiatives spéciales devant des défis de grande envergure. En 2011 par exemple, on avait mené une campagne auprès des partenaires du G7 pour un programme mondial coordonné concernant la santé maternelle et infantile (l'« initiative de Muskoka »). Ottawa avait consacré plus de 500 millions à ce programme. Il nous semble que la crise actuelle exige une action concertée de grande envergure. À court terme en tout cas, cela pourrait aider plusieurs pays qui manquent d’équipements de base, comme les ventilateurs, les masques et les gants. On a aussi besoin de personnel médical. Le fait que des pays comme Cuba et la Chine, qui n’ont pas les mêmes ressources que le Canada, déploient plusieurs centaines de médecins et d’infirmières un peu partout dans le monde pourrait nous inspirer.

Un autre secteur où il est possible d’intervenir, c’est en aidant les pays le plus démunis à mettre en place des systèmes d’information d’urgence pour informer les gens. Cela peut être aussi simple que de financer la mise en place de centres d’information communautaires.

Tout cela aiderait beaucoup, même si, parallèlement, il faut penser à la façon de soutenir des économies qui sont en train de s’effondrer. Une mesure immédiate et relativement facile à réaliser serait la suspension des paiements de la dette extérieure, qui grève terriblement les budgets dévolus à la santé dans plusieurs pays africains et latino-américains.

Face à la pandémie et à ses effets à court, moyen et long terme, on pourra faire face si, et seulement si, on décide d’utiliser les grands moyens. Le Canada et les autres pays donateurs devront s’engager de manière sérieuse et urgente, en se montrant capables de flexibilité, en permettant aux acteurs sur le terrain d’avoir accès à de l’aide sans de grandes complications bureaucratiques. Il en va de nos engagements éthiques, mais aussi de nos intérêts. Dans l’univers mondialisé dans lequel on vit, on va s’en sortir, comme nous le répète François Legault, mais on va le faire tout le monde ensemble !

*Les auteurs signent ce texte à titre personnel.

9 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 26 mars 2020 04 h 03

    Virus libre

    Ben, là on va bien voir si le virus se propage aussi bien dans les pays chauds.

  • Hélène Lecours - Abonnée 26 mars 2020 08 h 54

    Une vue d'ensemble

    Oui, il est absolument nécessaire d'avoir une vue d'ensemble et de penser en termes de solidarité internationale. Le ferons-nous? Le feront-ils? On fait payer à certains pays des "dettes" totalement injustes qui reviennent dans nos poches sous forme de remises et nous faisons mine d'en redistribuer une partie sous forme d'aide. Tout ce système honteux devrait être démantelé pour que la réalité, la vérité, remontent à la surface. Nous sommes "riches" sur le dos des autres depuis trop longtemps. C'est dans ce sens que je demande aux journalistes d'analyser la pandémie actuelle. Elle est globale et nous devons la voir globalement.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 27 mars 2020 13 h 50

      Entièrement d'accord avec vous.

  • François Beaulé - Inscrit 26 mars 2020 09 h 22

    Un Occident submergé par la crise ne peut rien pour les pays pauvres

    Les auteurs ne réalisent pas l'ampleur de la crise sanitaire en Europe et en Amérique. Les ressources médicales en personnel, en lits d'hôpital et en respirateur ne suffisent pas en Italie et en Espagne. Alors que tout l'Occident risque de se trouver dans la même situation dans quelques semaines. Suggérer que l'Occident à genoux est capable de protéger les citoyens des pays pauvres contre l'infestation est irréaliste.

    Ils évoquent l'OMS et son rôle dans le transfert de ressources des pays riches vers les pays pauvres. C'est pourtant cette même OMS qui n'a pas alerté à temps les gouvernements du risque de propagation du coronavirus à partir de la Chine. Dès le mois de décembre, elle aurait dû enjoindre les États à fermer leurs frontières et à mettre en quarantaine obligatoire (et non pas volontaire) tous les voyageurs rentrant dans leur pays. Au contraire, l'OMS a continué de prétendre que le contrôle des frontières n'avait que peu d'impact pour prévenir la contamination ! L'idéologie mondialiste de l'OMS doit être dénoncée. À cause des conseils insuffisants et beaucoup trop tardifs de l'OMS, l'Occident est dépassée par la pandémie et n'a pas les ressources pour aider les pays pauvres.

    Actuellement, les pays pauvres n'ont d'autres choix que de confiner leur population, ce que font la plupart des pays riches. Il n'est pas certain que les pays pauvres s'en tirent plus mal que les pays riches. Tout simplement parce que leurs populations sont nettement plus jeunes que celles des pays riches. Et que le coronavirus n'affecte que marginalement les jeunes.

  • Pierre Jasmin - Abonné 26 mars 2020 09 h 45

    Merci pour votre cri d'alarme, messieurs, que vous devez hélas publier à titre personnel...

    $50 millions annoncés pour l'OMS par la ministre du Développement international, Karina Gould, le calcul montre que c'est 14 X mille fois moins que ce que le Ministère de la Défense a décidé, contre l'avis des Artistes pour la Paix, de consacrer à la construction de bateaux de guerre Irving/Lockheed Martin à la suggestion de l'OTAN (qui, selon la Stockholm International Peace Research Institute, est 16 fois plus armée que la Russie).
    Pierre Beaudet le sait bien puisqu'il a eu le courage d'éditer mon chapitre sur le militarisme dans Enjeux et défis du développement international (Presses de l’Université d’Ottawa, août 2019). Lire aussi mon dernier article sur le courage d'Antonio Guterres sur http://www.artistespourlapaix.org/?p=18303 sans oublier de lire le premier commentaire qui y a été inscrit.

  • Gaétan Dostie - Abonné 26 mars 2020 11 h 47

    Puisse votre appel être non seulement entendu mais permette l'agir dans l'immédiat. Puissiez-vous être appuyés de partout. Merci de nous alerter ainsi.