Sortir du capitalisme fossile

«Il faut comprendre que cette coalition
Photo: Getty Images «Il faut comprendre que cette coalition "fossile" est la principale force d’opposition au mouvement de transition écologique au Canada», dit l'auteur.

Selon le scénario 2040 de la Régie de l’énergie du Canada, l’extraction de pétrole au pays devrait croître de 49 % au cours des vingt prochaines années, une croissance essentiellement attribuable aux sables bitumineux albertains. De 4,8 millions de barils par jour (Mb j) en ce moment, la production s’élèverait à 7,1 Mb  /j en 2040. L’autre grande tendance qui confirme l’emprise de l’extractivisme sur l’économie canadienne est le boom gazier en cours dans la formation géologique Montney, située à cheval entre l’Alberta et le nord-est de la Colombie-Britannique. […]

Le Canada n’est pas uniquement un important extracteur et exportateur d’hydrocarbures, il figure aussi parmi les plus importants consommateurs d’énergie fossile par habitant. […] Ainsi, rien ne laisse présager que le Canada puisse tenir ses engagements de réduction des émissions de GES d’ici le milieu du XXIe siècle.

Cette situation est liée à l’existence d’un oligopole formé d’une douzaine de grandes entreprises monopolistiques contrôlant l’essentiel de l’extraction de pétrole et de gaz, auxquelles s’ajoutent une poignée de transporteurs, dont TransCanada et Enbridge, qui contrôlent une part significative des gazoducs et des pipelines de l’Amérique du Nord. […]

Il faut comprendre que cette coalition « fossile » est la principale force d’opposition au mouvement de transition écologique au Canada. Elle peut compter sur l’inertie sociale et culturelle d’une société dont le mode de vie a été profondément modelé par le capitalisme fossile et qui fait paraître un monde sans hydrocarbures comme étant une utopie. […]

Démanteler le complexe industriel

Le mouvement pour une transition juste est devenu une force sociale puissante et significative dans plusieurs régions du Canada, particulièrement au Québec, où le Front commun pour la transition énergétique réunit l’essentiel des mouvements syndical, étudiant, environnemental et écologiste. […]

Incapable d’intervenir directement au point d’extraction des hydrocarbures dans l’Ouest canadien, ce mouvement concentre son action sur deux nœuds stratégiques : limiter l’accès des extracteurs de pétrole et de gaz au marché international en bloquant les projets de pipelines et de gazoducs, et limiter l’accès de ces entreprises au marché de capitaux par le truchement de campagnes de désinvestissement. […] Or, la sortie définitive de la dépendance aux sables bitumineux exige bien davantage, à savoir l’expropriation et le démantèlement planifié du secteur des hydrocarbures ainsi que la restauration socioécologique du territoire où a lieu l’extraction. […]

La stratégie d’expropriation […] vise, à moyen terme, la prise de contrôle publique de ses ressources et de son capital dans une perspective de décroissance planifiée de l’activité extractive. À court terme, il s’agit d’éliminer les assises économiques du pouvoir de l’industrie fossile et de ses alliés. […]

Peut ensuite s’enclencher la phase de démantèlement […] C’est un travail immense, car il ne faut pas seulement défaire les infrastructures matérielles, mais également entreprendre un vaste programme de restauration écologique du territoire extractif. Comme la notion de transition juste exige que les travailleurs du secteur […] ne payent pas le prix de ce démantèlement, on doit donc aussi planifier la reconversion professionnelle de cette main-d’œuvre. L’effort de restauration écologique peut aussi devenir un levier économique et politique pour la restauration de l’autonomie et de la souveraineté des peuples autochtones […].

Imaginer une économie postcapitaliste

[…] Comme toute société capitaliste avancée, [le Canada] a une trajectoire et un mode de vie modelés par une logique de croissance qui repose sur la combustion d’hydrocarbures. C’est une illusion bien québécoise que de penser sortir de cette dépendance […] en misant sur une transition purement technologique — le remplacement, joule pour joule, de notre consommation d’énergie par de l’hydroélectricité —, qui, malheureusement, ne réussit pas le test de la justice environnementale et sociale. D’abord parce que l’énergie hydroélectrique n’est propre qu’une fois oubliés les rivières aménagées, les hectares inondés ainsi que les territoires soustraits aux peuples autochtones. Ensuite, parce que, même si le Québec adoptait un métabolisme énergétique carboneutre, il ne ferait qu’externaliser ses contraintes environnementales, puisque notre mode de vie énergivore est aussi basé sur une importation massive de biens et de services produits dans des pays moins bien dotés en énergie renouvelable. […]

Sortir de la dépendance aux hydrocarbures nécessite de s’attaquer à notre propre inertie sociale et culturelle et d’imaginer une économie postcapitaliste qui ne dépend pas, pour sa stabilité et sa viabilité, du principe de croissance, qui aura toujours besoin de plus d’énergie. Un projet de transition juste doit incorporer l’ensemble de ces dimensions et tenir compte du fait que le capital fossile et son complexe hégémonique ne pourront que résister de toutes leurs forces à cette transition et tenter d’imposer leur « scénario 2040 ».

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons des extraits d’un texte paru dans la revue Relations, mars-avril 2020, no 807.

15 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 24 mars 2020 09 h 02

    L’utopie du mirage gauchiste, Québec solidaire oblige

    Bon, en pleine crise d’une pandémie mondiale, l’extrême gauche plurielle et tonitruante à la Québec solidaire en remet. Oui, il y aura une croissance des produits fossiles au Canada une fois que le prix du baril sera profitable, une éventualité qui risque de prendre plusieurs années. L’économie est en dépression et les gens perdent leur emploi par milliers et on vient nous faire la morale.

    Encore une fois, il faut le dire, le Québec n’est pas le Canada. Nous sommes responsables de 12% des émissions de GES canadiennes avec plus de 23% de sa population. L’Ontario produit autant de GES par année que le Québec en alimentant seulement ses centrales au gaz naturel pour produire 10% de son électricité. Bien sûr, ils ne veulent pas acheter de l’hydroélectricité du Québec.

    Ceci dit, la transition énergétique est un leurre. C’est la richesse des produits fossiles qui subventionne les énergies vertes. Chaque fois que vous faites le plein, vous subventionner les moulins à vent où le kWh coûte en moyenne 30 cents. L’Allemagne a dépensé plus de 650 milliards pour sa transition énergétique et n’a même pas rencontrer les cibles qu’elle s’était fixées durant l’Accord de Paris. En passant, plus des deux tiers des gens ont affirmé qu’il ne voulait pas dépenser plus de 100$ pour contrer les changements climatiques par année. Si on augmente le montant à 200$, c’est 75%. Lorsqu’on arrive à 500$, c’est plus de 90%.

    Vous pouvez imaginer une économie postcapitalisme présentement puisque les bourses dégringolent partout avec les avoirs de la Caisse de dépôt du Québec, vous savez, le bas de laine des Québécois. Et si cela n’était pas assez, les gens perdent leur emploi par centaines de milliers.

    Évidemment, pour nos ultra-gauchistes, l’hydroélectricité n’est pas propre. Misère. C’est la forme d’énergie la plus verte sur la planète qui utilise la gravité et l’énergie potentielle de l’eau. On imagine que nos émules de Québec solidaire aimeraient bien nous retourner au Moyen-Âge.

    • Jean Langevin - Abonné 24 mars 2020 13 h 13

      Je suis d'accord avec vous. Lorsque je lis des textes tels que celui de M. Pineault ,il y a un passage qui invariablement revient dans ces exposés. D'abord, c'est la transition doit être rapide et le point où on avance que cette transition s'accompagnera de pertes d'emplois et que l'on devra rediriger ces travailleurs vers "la nouvelle économie verte" ou encore mieux...que ces pertes d'emplois seront largement compensées par des emplois créés dans ladite "économie verte".
      Mais au fait, mise à part 2 ou 3 compagnies (avec peu d'employés), je n'ai pas encore entendu parler de cette manne de compagnies vertes prêtes à prendre la relève et embaucher cette main-d'œuvre. Prenez bien note que ces pertes d'emplois (bien rémunérées) reliées à l'élimination de ce pan de l'industrie énergétique seront grandes. Donc si quelqu'un peut me donner la liste de ces compagnies vertes prêtes à prendre la relève, je vous serais reconnaissant. De plus, si vous pouvez me donner une idée des salaires versées aussi?
      Ayant fait carrière dans le milieu industriel, j'ai une bonne idée des salaires versées dans l'industrie énergétique. Je pourrais faire un comparatif. Merci à l'avance.

    • Bernard Plante - Abonné 24 mars 2020 14 h 01

      Rengaine habituelle M. Dionne. Au-delà de nous écrire inlassablement les mêmes commentaires en mode copier-coller, j'aimerais bien un jour savoir ce que vous proposez. En tant qu'ancien professeur, vous avez sûrement la capacité de nous suggérer une piste de réflexion et d'apprentissage? Car à vous lire, à part de savoir que vous haïssez la gauche et que le Québec ne peut rien faire on n'apprend pas grand chose.

      Doit-on comprendre que selon vous l'humanité devrait cesser de se poser des questions et continuer béatement à vivre dans un système pétrolier capitaliste imparfait jusqu'à ce que la planète nous élimine? Savez-vous qu'il y a 150 ans l'humanité vivait sans pétrole? Et que cela prévalait depuis des milliers d'années? Serions-nous aujourd'hui devenus plus bêtes qu'il y a 150 ou 1500 ans? Peut-être. Mais avec tous les moyens et connaissances dont nous disposons aujourd'hui, n'y aurait-il pas moyen de commencer à réfléchir à comment faire pour passer à un mode de fonctionnement plus sobre en énergie fossile? Pas du jour au lendemain bien entendu, mais de commencer au moins à imaginer un plan de diminution progressive de notre dépendance collective à la cocaïne pétrolière?

      Surprenez-moi M. Dionne. Je suis certain que quelque part au fond de votre être se cache une idée constructive dénudée d'agressivité.

  • André Savard - Abonné 24 mars 2020 09 h 28

    Amortir la décroissance

    Il y a un point qui manque dans cette démonstration qui prône à juste titre la décroissance. L'auteur ne parle des conséquences d'une suppression abrupte de l'alimentation énergétique d'une civilisation alimentée à plus de 80% par le pétrole et dont dépend une population qui ne peut être nourrie sans des sources d'énergie abondante. Fatalement il faut penser à des amortisseurs comme le nucléaire et l'hydroélectricité dans un processus de décroissance qui se doit d'être graduel si on veut éviter la famine dans tous les coins du globe. Quant à l'éolien et au solaire, ces deux sources énergétiques reposent sur des installations qui demandent cimenterie, acier, forage, technologie de haute précision, vaste espace pour le stockage.

  • Robert Bernier - Abonné 24 mars 2020 09 h 35

    Article arrêté là où il devait commencer

    Le début de l'article est un rappel de tout ce que nous connaissons déjà. Et, comme nous y sommes habitués de plus en plus, il s'arrête sur l'exhortation à "imaginer une économie postcapitaliste".

    Mais c'est là qu'il devrait commencer. Parce que c'est là qu'est la difficulté. Commencer par dire de quel capitalisme on parle, parce qu'il y a plusieurs sortes de capitalismes présentement en marche dans le monde. Ensuite nous dire ce que l'on envisage. Une social-démocratie? : on y est déjà pas mal ici au Québec, un peu moins dans le reste du Canada, beaucoup en Europe de l'Ouest. Qu'est-ce qui ne va pas? Un socialisme bienveillant? Ça n'a réussi à exister nulle part sur la planète. Un communisme totalitaire? Qui, à part ce qu'il reste encore de "En Lutte" -et qui sont probablement tous chez QS- pourrait encore nous souhaiter ça?

    Encore une fois, et fort malheureusement, on ne dépasse pas l'étape des voeux pieux.

    • Jacques Patenaude - Abonné 24 mars 2020 12 h 02

      "En lutte" et les ml ont le dos large. Ils ont au moins reconnu qu'ils étaient dans le champs et se sont dissous. Il faudrait plutôt parler de ce qui reste de la période des '70: les anarchistes qui malheureusement eux n'ont pas tiré les conclusions de leur erreurs d'analyse.

  • Jacques Patenaude - Abonné 24 mars 2020 10 h 29

    "imaginer une économie postcapitaliste"

    Votre analyse est très intéressante. Il se dessine une crise économique qui était de toute façon prévisible avec ou sans la pendémie. Oui une fois de plus c'est une occasion de sortie du capitalisme. Mais pour qu'on puisse en sortir il faut justement que soit imaginé une économie "post-capitaliste". Pour moi tout est là. Le socialisme tel qu'on l'a imaginé dans les deux derniers siècles? les recettes anarchistes toute aussi imaginées au court des siècles passé? Ou une solution orginale propre à notre siècle. Lorsqu'on utilise le préfixe "post" comme dans "postmodernisme" c'est qu'on est incapable d'identifier une suite. Personnellement un modèle de société à imaginer doit regrouper des éléments qu'on retrouve déjà dans la société. Par exemple l'État social, l'économie sociale, comme moteur économique, de crise en crise, un nouvel équilibre entre droits individuels et bien commun etc.. Comment nommer cela? je ne sais pas mais sans établir une vision d'ensemble pouvant rallier la population nous resterons de crise en crise comdammné à espérer qu'un postcapitalisme arrive.

  • Marcel Vachon - Abonné 24 mars 2020 10 h 30

    Très bien monsieur Éric Pineault. Je suppose que vous êtes un exemple de ce que vous prêchez, que vous n'avez pas d'auto, habitez sous un arbre avec votre famille, vous chauffer avec le soleil, mangez le poisson attrapé à la main dans la rivière voisine, etc. etc. ? Si non monsieur Éric Pineault, svp, taisez-vous.

    • Bernard Plante - Abonné 24 mars 2020 13 h 22

      Pus capable d'entendre les gens sans imagination demander à ceux qui essaient de réfléchir de vivre comme des moines cloîtrés. Si vous avez une idée valable M. Vachon on aimerait la connaître.