Les droits de la personne en temps de pandémie

«Le caractère exceptionnel de cette crise sanitaire ne doit pas pour autant nous faire perdre de vue l’importance cruciale des droits de la personne, dont le droit à la santé est un élément clé», disent les auteurs.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Le caractère exceptionnel de cette crise sanitaire ne doit pas pour autant nous faire perdre de vue l’importance cruciale des droits de la personne, dont le droit à la santé est un élément clé», disent les auteurs.

Partout dans le monde, les gouvernements intensifient avec raison leur action en matière de santé publique en réponse à la pandémie de COVID-19. Le caractère exceptionnel de cette crise sanitaire ne doit pas pour autant nous faire perdre de vue l’importance cruciale des droits de la personne, dont le droit à la santé est un élément clé. Il importe de rappeler que le droit à la santé ne se limite pas au fait de ne pas être malade ou à l’accès au système de santé. Le droit à la santé vise le bien-être global de la personne et doit ainsi se comprendre dans sa relation avec les autres droits dont il dépend et qui, à leur tour, dépendent de lui, qu’il s’agisse des droits au logement, à la protection sociale ou encore à ne pas être traité de manière discriminatoire. Les droits de la personne ne sont pas de simples principes que l’on pourrait mettre de côté lorsqu’ils nous encombrent ou invoquer au cas par cas. Les droits de la personne forment bloc et trouvent tout leur sens lorsqu’ils nous permettent d’y voir clair par temps sombres.

La crise sanitaire actuelle requiert des moyens exceptionnels. Les mesures annoncées par les gouvernements provincial et fédéral, bonifiant les programmes sociaux existants et en créant de nouveaux, doivent être saluées, bien que leur mise en œuvre soit compliquée par des décennies d’affaiblissement de l’État social. Certaines de ces mesures, présentées comme nécessaires en temps de crise sanitaire, devraient pourtant être la norme. Les mesures exceptionnelles de santé publique doivent quant à elles être compatibles avec l’exercice des droits de la personne et ne devraient jamais porter atteinte de façon disproportionnée ou discriminatoire aux droits, par exemple en privilégiant le droit à la santé de certains segments de la population au détriment de celui des autres.

La crise sanitaire actuelle implique une responsabilité à multiples paliers. Les appels à la responsabilité individuelle ne veulent rien dire sans moyens d’organisation étatiques et institutionnels pour la soutenir. Inversement, ces mêmes moyens sont insuffisants sans relais pour que les informations atteignent l’ensemble des citoyennes et citoyens, ainsi que sans les liens de confiance et la solidarité nécessaires à la mise en œuvre des recommandations de santé publique. On ne peut s’en remettre à un discours moralisateur où chaque personne y va de sa vision des choses en jugeant les actions des autres, par exemple les comportements de certains dans les magasins. Laver ses mains ou respecter ses distances est une chose. Veiller au respect des plus vulnérables, des plus démunis ou de toutes celles et ceux qui sont le plus souvent oubliés en est une autre. Voilà pourquoi il est de notre responsabilité à toutes et à tous de veiller au respect des droits de chacun.

C’est pour cette raison que la Ligue des droits et libertés veut rappeler au public et au gouvernement les droits de personnes marginalisées de différentes façons. En aucun cas les décisions qui leur sont imposées ne devraient les mettre en danger. Pensons aux droits des personnes détenues, à toutes ces personnes en attente de procès, ou à leurs conditions de détention. Pensons aussi aux conditions de vie des travailleuses et travailleurs précaires, mal protégés, qui n’ont pas la possibilité de s’isoler et qui doivent continuer le travail à grand risque. Pensons au profilage social et au sort réservé aux personnes itinérantes, qui n’ont nulle part où aller et qui peuvent difficilement être tenues informées des précautions à prendre. Au lendemain de la fermeture de la frontière par le gouvernement fédéral, pensons enfin aux droits des personnes réfugiées, qui fuient des réalités bien plus hostiles que la nôtre, car, comme nous tendons à l’oublier, les guerres et la misère se poursuivent malgré la pandémie. Assurer le droit à la santé de ces personnes nécessite de porter attention à la réalisation des droits dans leur interdépendance, que ce soit le droit à l’égalité, le droit à la sécurité au travail ou le droit d’asile.

Enfin, le caractère exceptionnel de la situation ouvre la porte à une rhétorique martiale ou militaire. On distingue temps de paix et temps de guerre, puisant dans ce dernier les images du combat contre le virus. Ce faisant, nous oublions deux choses : d’une part, la guerre tue et, d’autre part, elle nie les droits et l’existence même des personnes. La métaphore guerrière ne sied pas à ce qu’on vise en ces temps de pandémie : le personnel soignant préserve la vie, la solidarité apaise les détresses et les institutions publiques coordonnent les efforts et garantissent le respect des droits de toutes et de tous. Au nom de la santé, il ne faudra pas prendre prétexte de l’exception pour développer des réflexes autoritaires.


 
6 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 24 mars 2020 01 h 20

    Merci!

    Je vous remercie pour ces rappels salutaires.

  • Léonce Naud - Abonné 24 mars 2020 06 h 02

    Champlain sur les arcs-boutants des États

    Selon Samuel de Champlain, « les États reposent solidement sur quatre arcs-boutants : la force, la justice, la marchandise et le labourage. » (Marins bâtisseurs d’Empires)

    Quatre siècles ont passé. Aujourd’hui s'agitent des sectes, voire des institutions, vouées à la défense et illustration des droits individuels aux dépens des droits et obligations collectives. On mine ainsi les quatre arcs-boutants dont parlait Champlain, socles millénaires des États. Ces dérives risquent de conduire à l’effondrement des nations si elles ne font face à plus forte contrepartie, celle de la primauté fondamentale des devoirs et obligations de la vie en société.

  • Dominique Boucher - Abonné 24 mars 2020 08 h 20

    Dʼaccord

    Je ne peux quʼêtre complètement dʼaccord avec cette lettre, en particulier le dernier paragraphe, à condition que par «personnes réfugiées» les auteurs entendent celles qui sont DÉJÀ au pays et non celles qui essaient dʼentrer illégalement PENDANT la crise. La fermeture temporaire des frontières est un droit fondamental que tout pays peut exercer lorsque les conditions lʼexigent

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • Cyril Dionne - Abonné 24 mars 2020 09 h 25

    Le droit à la vie

    Lorsqu’on parle de droits, il faut aussi mentionner les responsabilités. C’est le « yin » et « yang » de la démocratie. Les responsabilités à soi-même, ses proches et à la société. Cela, on l’oublie vite lorsqu’on carbure aux chartes utopiques.

    Nous sommes en guerre présentement avec un ennemi plus redoutable que n’importe laquelle armée. Il est invisible et sournois et utilise les naïfs qui sont des porteurs pour conférer son pouvoir et détruire les sociétés. Petite nouvelle, même en temps de guerre, le personnel soignant préserve la vie, la solidarité apaise les détresses et les institutions publiques coordonnent les efforts et garantissent le respect des droits de toutes et de tous. C’est pour cela que les démocraties sont en guerre.

    Cette guerre avec un ennemi impitoyable et sans merci qui n’a aucune empathie pour la race humaine fait en sorte que nous utilisons toutes nos énergies et ressources pour le combattre. Ne soyez pas surpris si les argents ne sont pas au rendez-vous une fois que la tempête épidémique a passé. L’État social existe parce que les gens paient taxes et impôts. Sans eux, les gouvernements n’existent pas. Et les gens ne peuvent pas payer taxes et impôts lorsqu’ils sont sans travail à cause de la pandémie ou bien que l’économie est détruite.

    Oui pour le droit à la santé et à l’accès au système de santé. Oui aussi pour le bien-être global de la personne qu’il s’agisse des droits au logement, à la protection sociale ou encore à ne pas être traité de manière discriminatoire. Oui, une fois que nous allons avoir traversé la tempête. Chaque hésitation et indécision qui découlent des satanées chartes de tous les gendres coûtent des vies. Les frontières en sont un bel exemple. Les entrées et sorties aux aéroports en sont un autre. Il y a bien des "papis" qui sont morts et vont mourir à cause de cela. Encore une fois, merci Justin (not).

    • Michaël Lessard - Abonné 24 mars 2020 12 h 53

      Dans la logique ou principes des droits humains, un droit/une liberté ne peut pas servir à réprimer un autre droit/liberté.

      Des exceptions sont par contre possibles si justifiées par une nécessité de protection publique. Ce n'est pas facile de trouver l'équilibre.

      Actuellement, vu que bon nombre de personnes décrivent cette nouvelle maladie de manière extrême, comme une « fin du monde » ou le « plus grand défi du sièce », sans considérer les nombreuses personnes qui meurent chaque jour d'autres maladies et problème (en comparaison, il y a un hécatombe à chaque jour, notamment dans les pauvres pauvres), les pressions sont grandes pour agir de manière répressive sans que ce soit réellement rationnelle ou proportionnelle à ce que demande les services de santé.

      Ici, concrètement, la LDL demande surtout de considérer qu'il y a des personnes itinérantes, marginalisées ou parfois destructurées qu'on ne peut pas traiter et isoler comme n'importe qui ou n'importe quoi.

  • Loyola Leroux - Abonné 24 mars 2020 10 h 12

    Pour une conception laïque des ‘’Droits de la personne humaine’’ !

    Un des avantages de la crise du ‘’Virus de Wuhan’’, réside dans la fermeture des églises, qui, contrairement au Moyen-âge, n’ont pas organisé de pèlerinage, prières en groupe ou séances de flagellations publiques, etc. Seule une secte religieuse a organisé un mariage jeudi dernier le 19 mars, en pleine épidémie, à Westmount, avec 350 invités. Seuls quelques individus ont mis de l’avant la prière en groupe pour combattre le virus. C’est un progrès, mais… !

    Mais les représentants de la nouvelle religion des ‘’Droits de la personne humaine’’ prennent le relai, en nous proposant un nouveau raisonnement de type religieux. Ils se servent de leur lutrin pour essayer une fois de plus, de hiérarchiser les droits, en plaçant les leurs au-dessus de ceux des autres.

    Rappelons-nous donc ce qu’écrivait Aristote dans son Éthique a Nicomaque, il y a plus de 2400 ans : ‘’Le bien certes est désirable quand il intéresse un individu pris à part ; mais son caractère est plus beau et plus divin, quand il s’applique à un peuple et à des États entiers.’’