COVID-19 et démocratie, la rétraction du politique

«La crise de la COVID-19 a ceci de particulier qu’elle entraîne, pour la première fois de l’histoire moderne, une désertion de masse du politique, non comme phénomène collatéral, mais comme objectif même de la lutte contre le nouvel ennemi public numéro un: le virus.», explique l'auteur.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne «La crise de la COVID-19 a ceci de particulier qu’elle entraîne, pour la première fois de l’histoire moderne, une désertion de masse du politique, non comme phénomène collatéral, mais comme objectif même de la lutte contre le nouvel ennemi public numéro un: le virus.», explique l'auteur.

La crise créée par le coronavirus a transformé de manière radicale, en l’espace de quelques jours, les conditions politiques et sociales du Québec, du Canada, et du monde entier. Frédéric Mérand, chercheur au CERIUM, analysait dans les pages de ce journal le retour de l’État, c’est-à-dire le constat fait par plusieurs que l’État est et demeure le lieu de pouvoir vers lequel se rétracte le politique lorsqu’il est menacé.

Or, les conséquences de la réponse publique à la COVID-19 sont uniques en leur genre. Le politique ne se contente pas de se replier vers les mécanismes institutionnels de l’État, mais est évacué de force de l’espace public, l’espace commun où il peut prendre racine. En ce sens, la crise de la COVID-19 a ceci de particulier qu’elle entraîne, pour la première fois de l’histoire moderne, une désertion de masse du politique, non comme phénomène collatéral, mais comme objectif même de la lutte contre le nouvel ennemi public numéro un : le virus.

[…] Les humains, pour apparaître devant le monde, pour se définir en tant qu’agents, doivent agir politiquement, de concert avec autrui. La démocratie en ce sens permet à tous de se définir, de prendre forme dans le monde par les possibilités offertes d’apparaître publiquement, d’agir. Cependant, les mesures d’isolement et de santé publique prises par les autorités pour combattre la COVID-19 vont dans le sens d’un effacement des espaces publics. Il est nécessaire, pour combattre, de s’abstenir, de s’isoler, de s’enfermer, de disparaître. Hormis un substrat de militantisme en ligne, toute autre forme de participation à la vie politique est proscrite. L’Assemblée nationale est fermée, les manifestations sont ajournées, les journalistes sont pour la plupart incités à travailler à domicile, les assemblées syndicales sont annulées ou déplacées en ligne, les organisations civiles et associations volontaires suspendent leurs activités, etc.

Ces mesures extraordinaires visent directement la rétraction du politique. Les citoyens doivent se retirer dans le privé, dans les confins de leur domicile, réservé dans la plupart des cas à leur famille nucléaire. On propose le télétravail, l’isolement préventif, l’éloignement social. On suggère de se retirer de tout ce qui permet à la démocratie, et à la vie politique plus largement, d’opérer. Pendant ce temps, les gouvernements prescrivent chaque jour de nouvelles mesures sanitaires, chaque jour plus sévères, centralisant par le fait même un pouvoir laissé vacant sur la totalité de l’espace public.

La comparaison avec la Seconde Guerre mondiale est attrayante. Toutefois, même durant cette crise, où les pouvoirs étatiques ont été centralisés et la dissidence prohibée pour faciliter l’effort de guerre, l’individu avait accès au politique. Il pouvait agir de concert avec autrui : la preuve étant l’opposition du Québec à la conscription, ou la Résistance française. Certaines mesures, telles que l’interdiction de se rassembler ou l’instauration d’un couvre-feu, limitaient cet accès, mais ces décrets étaient eux-mêmes politiques, c’est-à-dire contestables et contestés. Défier les interdits était un acte politique, non pas un enjeu de santé publique.

C’est là que se trouve la particularité de la crise de la COVID-19. La lutte contre l’ennemi requiert, pour le bien commun, que tous disparaissent, au moins momentanément. Et cette nécessité est admise comme scientifique, apolitique. Les rues autrefois pleines des échos des contestations populaires sont des avenues silencieuses où seuls volent quelques pages de journaux. Les sièges des chambres législatives accumulent la poussière. Les locaux habituellement réservés aux assemblées syndicales et étudiantes sont vides si ce n’est de quelques tasses de café mal lavées et des chaises empilées dans un coin. Les parcs et agoras, lieux d’échanges et de rencontres, sont devenus le domaine quasi exclusif des rongeurs et des oiseaux, les statues érigées là étant comme en isolement préventif au grand air.

Le danger est donc double. D’une part, comme lors de maintes situations d’exception, le pouvoir se centralise entre les mains de ceux qui doivent prendre les décisions. Le souci de rapidité, de réactivité et d’efficacité prime sur les préoccupations d’égalité, de délibération, de participation et de liberté chères à la démocratie. Ce constat n’est pas nouveau. Les Romains, à l’époque de la république, reconnaissaient ce phénomène, et leur Constitution permettait l’élection temporaire d’un dictateur pour prendre en charge la protection de la cité. De manière semblable, la Loi sur les mesures d’urgence, anciennement Loi sur les mesures de guerre, permet de centraliser le pouvoir au niveau de l’exécutif fédéral au Canada.

D’autre part cependant, et c’est ce qui est inédit, alors que le pouvoir se centralise, les citoyens sont contraints de s’effacer. Il y a donc une double force antidémocratique qui opère. Et même si l’on croit que la crise est temporaire et que tout rentrera dans l’ordre lorsqu’elle prendra fin, il est de notre devoir de réfléchir aux répercussions qu’un isolement de plusieurs mois pourrait avoir sur la vie démocratique d’une société libre. Qu’advient-il, à long terme, d’une démocratie, lorsque ses citoyens se voient forcés, pour le bien de tous, de disparaître ?

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