Repenser l’éducation publique à l’heure du confinement

   L’apprentissage à distance est possible en cette période, mais soulève    bien des inquiétudes, comme celle de la capacité à travailler en autonomie, qui jouerait contre les étudiants qui requièrent davantage d’encadrement.
Getty Images L’apprentissage à distance est possible en cette période, mais soulève bien des inquiétudes, comme celle de la capacité à travailler en autonomie, qui jouerait contre les étudiants qui requièrent davantage d’encadrement.

L’isolement nous offre une occasion de prendre du recul sur nos vies, en particulier sur nos vies professionnelles, plus spécifiquement encore sur nos pratiques en matière d’éducation. J’aimerais susciter ici quelques réflexions au sujet de l’interruption des cours théoriques, réflexions qui pourront être généralisées afin de mettre en évidence les difficultés d’adaptation du cadre scolaire aux circonstances de notre ère.

Les disciplines que nous nommons « théoriques » sont fondamentalement différentes des disciplines nommées « pratiques ». Cependant, les deux constituent une variété de la praxis, car la théorie est en fait une « pratique de l’esprit », une activité et un savoir-faire intellectuels. Après tout, « théoriser » est un verbe d’action. De même pour « penser », « argumenter », « expliquer », « analyser », « évaluer », « synthétiser », « se remémorer » et ainsi de suite pour l’ensemble des verbes qui désignent l’exercice d’une compétence propre au domaine cognitif.

Mais à la différence des disciplines dites pratiques, celles que nous considérons comme théoriques ne requièrent pas pour leur exercice d’autre instrument que l’esprit du théoricien qui converse avec lui-même et, idéalement, ceux d’autres théoriciens avec lesquels échanger. À Athènes pendant l’antiquité, la philosophie, qu’on enseigne encore aujourd’hui, se pratiquait au gymnase, à l’agora, à la stoa, au banquet, au jardin.

Or, et c’est là que je veux en venir, la cognition, la parole, la lecture et l’écriture, comme instruments de pensée et de dialectique — tout cela nous est donné même à l’heure du confinement. Pourtant, les cours théoriques au cégep et à l’université, y compris mon cours d’éthique, sont pour la plupart suspendus. Peut-être jusqu’en avril ? Jusqu’en mai ? En juin ?

Une étudiante en soins infirmiers m’a écrit hier pour me proposer que le cours se poursuive malgré l’isolement. Ce serait entièrement possible. J’enregistre déjà certains cours. Mes présentations sont disponibles en ligne. Les textes pourraient l’être aussi, et les étudiants ont déjà leur recueil de textes. Pour recevoir de l’aide individualisée, on peut me joindre par courriel, par texto, par téléphone. On peut me transmettre une dissertation par courriel. Rien ne m’empêche d’offrir mon cours à distance et de terminer la session à la mi-mai, comme prévu. Et l’étude à la maison n’accroît pas les risques de transmission du virus. Donc pourquoi ne pas continuer les cours ?

L’apprentissage à distance soulève bien des inquiétudes. Pourra-t-on assurer l’intégrité universitaire, si les étudiants peuvent plus aisément sous-traiter la rédaction de leurs travaux ? Les échanges intellectuels et les enseignements dispensés en personne sont certainement plus riches qu’en ligne ou à l’écrit. La présence régulière en classe, les horaires de cours, le calendrier scolaire et les évaluations à date fixe imposent une discipline à laquelle peut se soustraire l’étude autonome, au détriment des étudiants qui requièrent davantage d’encadrement.

Reste que la situation actuelle nous force à admettre que la structure scolaire ne s’adapte pas aussi facilement aux crises que d’autres secteurs d’activité. J’ajouterais même qu’elle ne s’adapte pas facilement aux changements sociaux, économiques et culturels plus graduels des dernières décennies. À l’heure de la baladodiffusion, des manuels numérisés, des encyclopédies en ligne, des applications éducatives, des conférences vidéo et ainsi de suite, l’apprentissage théorique est sérieusement handicapé par la structure scolaire.

Le principal handicap scolaire imposé à l’apprentissage est sans contredit le calendrier scolaire et le cycle d’études annuel qu’il engendre. Le semestre ne risquerait pas d’être annulé et le début du suivant d’être reporté si les semestres n’existaient pas ; s’il ne fallait pas attendre le mois de septembre pour entamer ses études. Pourquoi n’est-il pas permis aux étudiants de faire leurs études théoriques quand, où et avec qui ils veulent — y compris leurs enseignants — puis de s’inscrire à des séances d’évaluation, ouvertes toute l’année ? Des assouplissements analogues sont envisageables pour les horaires et les programmes.

Considérant tout ce temps que nous avons présentement pour réfléchir à nos façons de faire, j’invite mes collègues du réseau à se demander comment les Québécois pourraient s’offrir entre eux des services éducatifs plus souples, réactifs et capables de s’adapter promptement aux circonstances imprévisibles de notre siècle. Nous devons cesser de confondre l’éducation et la scolarisation : cette dernière n’est pas nécessairement le meilleur instrument pour soutenir cette première, comme le prouve la situation actuelle.

 
11 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 23 mars 2020 03 h 12

    Peut-être pour le cégep et l'université...

    ...mais pour le primaire et le secondaire, une présence physique est préférable. Même l'école à la maison implique une présence physique. Le regroupement est aussi un apprentissage de la vie sociale, une prise de contact avec d'autres éléments que son milieu d'origine. De plus, l'apprentissage autonome est peut-être plus difficile dans certains milieux que d'autres, l'école augmente les chances de tout le monde.

    Et le Cégep constitue un élément important de rencontres et de développement social dans cette période transitoire importante de la vie.

    Et même à l'université, qu'il y ait l'occasion avec une certaine fréquence de brasser des idées en personne doit bien aider au développement de la connaissance, même quand on suppose aussi une plus grande autonomie individuelle.

    • Raymond Labelle - Abonné 23 mars 2020 17 h 36

      En guise d’autocritique, cet article de Christian Rioux d’aujourd’hui même (23 mars ‘20) sur comment, concrètement, en France, l’école continue à distance – avec les professeurs engagés aussi dans le processus. Ici : https://www.ledevoir.com/monde/europe/575544/pas-de-conge-pour-les-ecoliers-francais

    • Raymond Labelle - Abonné 23 mars 2020 17 h 38

      Mais même l'autocritique s'applique à une situation de crise - et ça se discute. Chose certaine: il ne s'agit pas de procéder de cette façon en temps normaux, en tout cas au primaire et au secondaire.

  • Josée Duplessis - Abonnée 23 mars 2020 08 h 41

    J'espère que votre analyse n'inclut pas le système scolaire au niveau du primaire. Les jeunes enfants ont besoin d'avoir un contact avec leur enseignant. La rétroaction est importante à ce niveau. On ne veut pas avoir des futurs citoyens asocialement formés par un système qui aurait évacué cette notion. La motivation, la valorisation et l'estime de soi sont aussi des éléments déterminants à l'intérieur de tout système scolaire primaire et secondaire.
    Ne l'oublions pas.
    Il y a aussi les matières autres que le français et les mathématiques. L'enseignement des arts demandent une mobilisation du groupe.
    La musique en classe se fait pour et par le groupe. Le partage du plaisir d'apprendre et de faire de la musique est contagieux en groupe et non de façon virtuelle...
    La preuve est que les spectacles qui sont présentés sur des plateformes virtuelles en ces temps d'isolement n'ont pas le même impact qu'un spectacle sur scène avec spectateurs.
    L'art se vit par le contact, le partage et l'émotion.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 mars 2020 22 h 24

      Vous avez raison Mme Duplessis. Au primaire, la première notion importante pour un apprenant est l'intelligence émotive et ses repères comme la motivation, la valorisation et l'estime de soi. Ensuite viennent l'intelligence sociale et l'intelligence cognitive en dernier lieu. Si on saute la première étape au primaire, l'enfant souffrira de dissonance cognitive et bonjour trouble d'apprentissage et comportemental qui se termine souvent par le décrochage plus tard surtout si le milieu familial n’est pas idéal.

  • Gilbert Turp - Abonné 23 mars 2020 09 h 00

    Qu'est-ce qui presse tant ?

    Moi aussi, je me suis demandé ce que je pouvais faire pour mes étudiants : rendre disponible des documents et résumés, ouvrir un dialogue virtuel, etc...
    Puis je me suis dit que ma motivation était mon besoin de faire quelque chose, de me sentir utile plutôt qu'impuissant ou attentiste.
    Et ensuite, je me suis dit : mais qu'est-ce qui presse tant ?
    Alors, je me suis souvenu que j'enseigne à des jeunes de 20 ans qui, souvent, manifestent des symptomes de performance sous pression qu'ils ont accumulé depuis des années.
    Cette pression à la performance, dans le contexte actuel, il vaut peut-être mieux l'éviter.

    À chacun de faire ce qu'il pense être bien, mais en faisant attention à ne pas ajouter du stress au stress ambiant déjà présent.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 mars 2020 22 h 39

      D'accord avec vous M. Turp. Rien ne presse et l'année scolaire est maintenant terminée.

      Ceci dit, j'ai eu un élève dans une classe de 5e année qui venait de l'Afrique du Sud. Ses parents avaient déménagé là-bas et étaient revenus au Canada trois ans plus tard. Tout simplement pour dire que les écoles là-bas ne sont de la même qualité qu'au Canada. Avec des tests diagnostics au début de l'année, il était évident que l'enfant accusait un retard de presque deux années scolaires selon son âge chronologique. Tous s’étaient mis d’accord pour qu’il suive le programme de 5e année pour ensuite revoir sa progression quelques mois plus tard. Eh bien, au premier trimestre, l’enfant avait progressé beaucoup. Au deuxième bulletin (février), il avait rattrapé sa classe. Au mois de juin, il était au même niveau des élèves qui avaient réussis.

      Pas de panique SVP.

  • Flavie Achard - Abonné 23 mars 2020 12 h 41

    M. Bérubé oublie le sens du mot apprentissage

    La conception de l'éducation de M. Bérubé est assez étroite. Pour moi, remplacer l'échange entre les étudiant-es et la-le professeur par toute la technologie disponible par Internet ne fait pas partie du progrès. Ce sont des moyens à utiliser selon certaines circonstances mais dire que « l'apprentissage théorique est sérieusement handicapée par la structure scolaire », c'est vraiment gros.
    Flavie Achard
    professeure retraitée de biologie au cégep Montmorency

    • Cyril Dionne - Abonné 23 mars 2020 22 h 44

      Mme Archard, l'auteur de cette lettre enseigne au département de philosophie du Collège Montmorency. Que dire de plus?

    • Jacques de Guise - Abonné 24 mars 2020 12 h 52

      Solipsisme et pensée désincarnée

      Vous avez bien raison Mme Achard, la conception de l’éducation de M. Bérubé est désuète. De plus sa conception du savoir disciplinaire relève d’un autre âge, comme preuve sa distinction entre disciplines théoriques et disciplines pratiques. Comme s’il n’y avait que la philosophie qui se préoccupe de « penser », « d’argumenter », « d’expliquer », « d’analyser », « d’évaluer », « de synthétiser », « de se remémorer ». Quelle pensée rétrograde!

      S’il avait moindrement fréquenté les sciences de l’éducation, il aurait appris qu’aujourd’hui, il est tenu pour acquis que toute sphère d’activité humaine génère ses pratiques, ses valeurs, ses croyances et ses formes de pratiques langagières ou genres de discours. Et que tout être humain appartient nécessairement à plusieurs sphères et doit gérer la diversité des pratiques.

      S’il avait moindrement fréquenté les sciences de l’éducation, il aurait appris qu’aujourd’hui l’apprentissage des savoirs disciplinaires est considéré comme tributaire de l’activité langagière qui participe à leur élaboration. L’activité scientifique fonctionne non pas comme une découverte mais comme une invention, une construction répondant à une volonté de comprendre et de transformer le monde.

      C’est cette conception de la philosophie, illustrée par les propos de M. Bérubé, qui hérisse tant de gens (surtout les postmodernes et les socio-constructivistes), car il est facile de n’y voir qu’un futile solipsisme se réfugiant dans la pensée désincarnée.

    • Jacques de Guise - Abonné 24 mars 2020 12 h 52

      Solipsisme et pensée désincarnée

      Vous avez bien raison Mme Achard, la conception de l’éducation de M. Bérubé est désuète. De plus sa conception du savoir disciplinaire relève d’un autre âge, comme preuve sa distinction entre disciplines théoriques et disciplines pratiques. Comme s’il n’y avait que la philosophie qui se préoccupe de « penser », « d’argumenter », « d’expliquer », « d’analyser », « d’évaluer », « de synthétiser », « de se remémorer ». Quelle pensée rétrograde!

      S’il avait moindrement fréquenté les sciences de l’éducation, il aurait appris qu’aujourd’hui, il est tenu pour acquis que toute sphère d’activité humaine génère ses pratiques, ses valeurs, ses croyances et ses formes de pratiques langagières ou genres de discours. Et que tout être humain appartient nécessairement à plusieurs sphères et doit gérer la diversité des pratiques.

      S’il avait moindrement fréquenté les sciences de l’éducation, il aurait appris qu’aujourd’hui l’apprentissage des savoirs disciplinaires est considéré comme tributaire de l’activité langagière qui participe à leur élaboration. L’activité scientifique fonctionne non pas comme une découverte mais comme une invention, une construction répondant à une volonté de comprendre et de transformer le monde.

      C’est cette conception de la philosophie, illustrée par les propos de M. Bérubé, qui hérisse tant de gens (surtout les postmodernes et les socio-constructivistes), car il est facile de n’y voir qu’un futile solipsisme se réfugiant dans la pensée désincarnée.