L’insoutenable légèreté de l’être occidental

«Alors que l'Italie connaissait une crise grave, la France n'était placée qu'au niveau 2», rappelle l'auteur.
Photo: Piero Cruciatti Agence France-Presse «Alors que l'Italie connaissait une crise grave, la France n'était placée qu'au niveau 2», rappelle l'auteur.

L’épidémie actuelle de COVID-19 restera comme une illustration de la faillite morale de l’Europe. Je suis médecin psychiatre à Trois-Rivières, Français d’origine. Je suis cette crise sanitaire depuis le début, avec une curiosité un peu lointaine dans sa phase asiatique, puis une attention plus personnelle et inquiète depuis sa phase italienne, ayant un voyage prévu au mois de mai sur la côte Amalfitaine.

J’ai été un témoin dubitatif du développement de cette crise, perplexe devant l’écart entre les mesures vigoureuses entreprises par les pays asiatiques pour contenir l’épidémie et l’apparente décontraction du monde occidental face à ce virus. Si le drame de Wuhan interpellait déjà, la crise en Lombardie représentait à mes yeux un signal de gravité certain.

Mais tout au long du développement de la pandémie, l’Occident nous offrait des signaux de réassurance et de diversion, parfois subliminaux : le virus n’était qu’une « grosse grippe », il ne tuait que les personnes malades ou âgées, l’influenza tuait aussi par milliers chaque année dans l’indifférence générale, la dictature chinoise n’avait que ce qu’elle méritait, les Italiens comme toujours étaient des gens irresponsables…

Les recommandations de voyage du gouvernement du Canada ont été en cela une parfaite illustration de l’indigence du monde occidental. Lorsque l’épidémie s’installa en Lombardie, l’Italie restait pourtant au niveau de risque 1 — « Il n’existe pas de préoccupations importantes sur le plan de la sécurité. » Alors qu’elle commençait à toucher l’ensemble de la péninsule italienne, le site gouvernemental était certes passé au niveau 3 — « Éviter tout voyage non essentiel » — pour la Lombardie, mais conservait le niveau 1 pour le reste de l’Italie.

Quand la France est entrée à son tour dans le stade épidémique, elle a été placée, elle, au niveau 2 — « Faites preuve d’une grande prudence » — mais pour le risque terroriste ! La même insouciance régnait en France, pourtant voisine de l’Italie. Le gouvernement autorisait la venue de milliers de partisans de la Juventus de Turin à Lyon pour un match de la Ligue des champions, alors que l’Italie du Nord était en pleine éclosion. La France parvenue elle aussi au stade épidémique, on organisait des élections municipales dans un climat surréaliste, avant de déclarer le lendemain le confinement général et leur annulation.

Désormais, en France, le compte à rebours est lancé et les médecins français craignent le même raz de marée de malades et la même hécatombe que ceux que vivent leurs confrères lombards, mais à une échelle possiblement inédite.

Complètement irresponsables

Maintenant que le monde se barricade et que le tabou de la fermeture des frontières a volé en éclats, on ne peut que s’interroger sur la réaction initiale des démocraties occidentales, européennes en particulier. Celles-ci ont été complètement irresponsables face au péril épidémique et semblent avoir péché par mercantilisme et pusillanimité. Le politiquement correct est tombé dans une absurdité criminelle lorsque le fait de confiner les voyageurs venant des régions infectées, qui sont par définition dans ce type d’épidémie à transmission interhumaine, les seuls et uniques vecteurs de la maladie, a été apparenté à du racisme ou de la xénophobie.

Aveuglement idéologique, naïveté, faiblesse de l’autorité, par peur de braquer les populations, pensée magique (le virus aurait pu en effet, par un heureux hasard, perdre de lui-même sa virulence), mépris des autres peuples (chinois et italiens), abandon de la souveraineté politique au profit d’opinions scientifiques bien mal inspirées, tout cela a concouru à ce naufrage civilisationnel.

Mais le plus inquiétant reste la philosophie même de l’Occident face à ce péril. Alors que les nations asiatiques se battaient pour contenir et faire refouler le virus, l’Occident faisait le pari de laisser sa population se contaminer pour viser « l’immunité de troupeau ». Bio-ingénierie folle qui condamnait tout un chacun à une roulette russe virale. Rétrospectivement, il apparaîtra tristement ironique que la dictature chinoise, mélange de confucianisme et de totalitarisme, qui considère ses citoyens comme de simples rouages, se sera battue pour éteindre l’incendie alors que l’Europe aura décidé de laisser les siens se consumer. L’exemple à suivre restera l’Asie (Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong, Singapour…), des démocraties qui ont été exemplaires sur les plans de la discipline et de la combativité face à cette abomination. Il est certain que le sentiment d’alerte permanent dans lequel vivent ces nations, face au risque épidémique ou militaire, a favorisé cette réactivité.

Dans le camp occidental, les États-Unis, comme toujours, répondront par les extrêmes, l’inconscience puis la mobilisation générale, et seront, comme toujours, une part à la fois du problème et de la solution. Le Canada, lui, comme à son habitude, restera dans une certaine ambivalence, entre action et passivité. Le modèle en Occident restera, je l’espère, le Québec, et François Legault, qui apparaîtra comme ayant été le seul dirigeant occidental à avoir réussi à porter le lourd costume du père protecteur de la nation, le seul Churchill du moment.

La grande faillite de l’Occident sera l’Europe, de l’Ouest en particulier. Faillite du continent, qui n’a pas réussi à circonscrire l’épidémie contrairement à la Chine. Faillite des nations, qui n’ont montré aucune solidarité, ni considération, les unes pour les autres. Faillite des peuples, inconscients face au danger et imbus d’un individualisme et d’un sentiment d’invincibilité puéril. Faillite du politique, inconséquent tout au long de cette crise, n’ayant que trop tardivement saisi la hauteur des enjeux. Faillite de la morale, enfin, qui a choisi le sacrifice des citoyens sur l’autel de l’économie et de la libre circulation.

Un choix existentiel

Il est certain que l’heure est à la résistance et au combat. Mais viendra l’heure aussi des comptes et des bilans. Cette crise prendra fin, ces prochains mois je l’espère. Et l’Europe fera alors face à un choix existentiel : s’enfoncer définitivement dans son déclin ou reprendre en main son destin.


 
29 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 21 mars 2020 04 h 27

    M. Roucaut, merci d'avoir trouvé les mots justes

    Merci Monsieur Roucaut, d'avoir trouvé les mots justes pour exprimer le sentiment général des Québécois envers leur Premier ministre : « Le modèle en Occident restera, je l’espère, le Québec, et François Legault, qui apparaîtra comme ayant été le seul dirigeant occidental à avoir réussi à porter le lourd costume du père protecteur de la nation, le seul Churchill du moment ».

    • Claude Bariteau - Abonné 21 mars 2020 18 h 36

      Oui, un grand visionnaire ce M. Roucaut.

      Il lit le non-dit des dirigeants européens, américains et canadiens et décode le dit et les gestes du PM Legault, qui aurait fait plus si le PM Trudeau n'avait pas tant attendu pour fermer les frontières, forcer la quarantaine et tester les arrivants.

      Le Dr Arruda a abordé ce virus dans une perspective globale et frontalière en ciblant la santé et la protection des Québécois. Ce fut l'approche qui s'imposait parce que ce virus arrive par avions, bateaux, trains, automobiles, autobus, marcheurs qui ont foulé le sol québécois et se répand par les contacts avec les gens arrivés qui le portent.

  • François Beaulé - Inscrit 21 mars 2020 06 h 49

    Le Dr François-Xavier Roucaut réagit 3 semaines après moi

    Le 29 février dernier, je comprenais ce qu'il dénonce aujourd'hui. On peut lire mes commentaires à la suite de l'éditorial du Devoir de ce jour, intitulé: « Pas de panique ». Deux jours plus tard, le 2 mars, j'ai fait parvenir par courriel cette lettre au Devoir :

    « Les cas d’infection par le coronavirus au Canada sont reliés à des voyageurs rentrés au pays en avion. On constate aussi les nombreux impacts sur la vie des gens et sur l’économie de la propagation de ce virus, par exemple en Italie. Pourquoi la Santé publique attend-elle que le virus s’installe au Canada pour agir ?

    Les voyageurs peuvent ramener le virus ici sans avoir eux-mêmes de symptômes. Pourquoi ne pas restreindre les voyages intercontinentaux aux seuls cas essentiels ou urgents ?

    Encore une fois, les conséquences économiques de la suspension du tourisme seraient bien moindres que celles subies par les pays infectés. Donc, d’abord pour protéger la santé des Canadiens mais aussi pour l’économie, pourquoi attendre ce délai dangereux avant la restriction du tourisme ? Qui sera nécessaire de toute manière. »

    Et, 3 jours plus tard, ceci :
    «J’aurais aimé que vous publiez ma lettre. Mais surtout, je souhaite que mes questions soient posées à des spécialistes de santé publique, à des politiciens et à des économistes. Je sais que le tourisme n’a été que rarement contraint depuis les 50 dernières années ou plus. Mais ce n’est pas une raison pour être à ce point attentiste. Il ne faut pas attendre que l’épidémie se propage au Canada pour restreindre le tourisme.»
    Mais rien dans les médias du Québec n'a répondu à mes préoccupations avant la chronique d'Yves Boisvert dans La Presse du 12 mars.

    Ce ne sont donc pas seulement les gouvernements qui ont tardé à réagir. Ce sont aussi les médecins et les instances de Santé publique, les journalistes et les éditorialistes occidentaux. Le rôle de l'OMS est à questionner au premier chef.

    • Claude Bariteau - Abonné 21 mars 2020 18 h 38

      Si je vous comprends bien, vous avez été un lanceur d'alerte dont les propos furent censurés par Le Devoir. Merci de le rappeler.

    • Serge Pelletier - Abonné 22 mars 2020 04 h 18

      Exact M. Beaulé.
      Ce soir, l'on a une autre démonstration de l'incomptence du GV-F... Le P-M Trudeau, après avoir dit que le GV-F prêterait 5,000$ pour couvrir les frais, ou une partie des frais, du transport aérien de retour... Il s'est rattrapé en disant qu'il y aurait une compensation non remboursable par les bénéficiaires pour couvrir les réels coûts de ce rapatriement...
      Dans une autre partie de l'information télévisuelle (autre chaîne), l'on apprend qu'il y plus de 200,000 "canadiens" ailleurs dans le monde et qu'ils tous être rapatriés... Puis l'on apprend, encore sur une autre chaîne, que pour la journée de vendredi et samedi, Air transat a ramené 10,000 personnes au Québec (lire aéroports du Québec)...
      Que dire de la semaine dernière, où un employé mise à pied d'une compasgnie majeure de transport aérien divulgait, papier de connaissement en pièces de preuves, que durant les deux semaines précédentes plusieurs milliers de passagers sont revenus au Canada, et qu'une proportion significative de ceux-ci était positivement dignagnostée... et qu'aucun système de contrôle n'était en place dans les aéroports canadiens...
      Cela me rappelle la guerre du Sud-Liban... Brusquement en juillet, plus de 20,000 canadiens se trouvaient là et voulaient brusquement être paratriés... Ils étaient sans doute tous là en vacances simultanément... La situation actelle est similaire, mais en pire de par dangerositée...
      Et que dire des deux niaises , entre 25/30 ans, qui disaient, à l'aéroport de Montréal en pleine face des québécois qu"il n'y avait rien là de devenir "bloquer" dans le pays exotique où elles se dirigeaient... le tout avec un beau grand sourire provocateur... Le journaliste intervieweur en était bouche bée de stupeur... Un autre qui partait au soleil du Mexique, c'était simple: "C'est mes vacances, pis y'a de la places en masse dans l'avion pour aller là..." Les canadiens ont élus un irresponsabble (avec sa gang) pour une deuxième fois à la tête du pays...

  • Marc Therrien - Abonné 21 mars 2020 10 h 11

    Non, non, non, c'est pas comme ça, regarde les Chinois


    Je ne sais pas si cette crise pandémique aura pour conséquence de tuer le désir pour l’exotisme qui a rendu l’industrie du tourisme international si florissante. S’il faut admirer la Chine pour sa gestion de la propagation du COVID-19, il sera intéressant de voir si dorénavant nous saluerons avec révérence les Chinois qui reprendront le goût de prendre des vacances de leur dictature pour venir nous visiter.

    Marc Therrien

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 21 mars 2020 11 h 25

    Bravo !

    Dans toute l’histoire de l’Humanité, le seul temps où les riches ont accepté de partager substantiellement leur fortune avec les pauvres, c’est sous la menace du communisme.

    Depuis que cette menace a disparu, c’est le retour de la règle du ‘au plus fort, la poche’.

    Dans le cas du Covid-19, que seraient les efforts des pays capitalistes à protéger leur population respective si la Chine n’était pas l’étalon contre lequel ils doivent se mesurer ?

    Comment seraient qualifiés les efforts remarquables du gouvernement Legault (appuyé par tous les partis d’opposition) si notre gouvernement était le seul à prendre les mesures appropriées ?

    Sans souhaiter la venue du communisme au Québec, je suis heureux que ce pays soit là pour donner mauvaise conscience aux gouvernements corrompus et affairistes de l’Occident.

    Pour terminer, permettez-moi de féliciter l’auteur pour son texte, le meilleur (à mon avis) parmi les excellents articles parus jusqu’ici dans les pages du Devoir.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 mars 2020 15 h 34

    Une lettre parfaite et... virulente. Bravo !

    Le 10 février, un Donald Trump détaché avançait que l’épidémie du nouveau coronavirus allait probablement s’éteindre en avril à cause de la chaleur. Un mois plus tard, il déclarait l’état d’urgence sanitaire pour enrayer une désormais pandémie, pour ensuite serrer des mains autour de lui, anémiant de la sorte son message principal. Et c’est cette caricature de président qui veut se faire réélire le 3 novembre.

    Le 4 mars, j'écrivais cette lettre : « Le COVID-19 n’est pas la tourista. Le gouvernement libéral conseille aux Canadiens d’éviter tout voyage non essentiel (niveau 3) vers la Chine, l’Iran et l’Italie du Nord, où le COVID-19 se fait particulièrement menaçant. À mon humble avis, il devrait faire plus, à savoir interdire tout voyage touristique vers ces destinations. Qui casquera si un touriste ramène au Canada le COVID-19 après avoir admiré les merveilles historiques de Téhéran ? Pas seulement la personne infectée, car la prise en charge d’un malade coûte très cher à la société. Pour finir, si le COVID-19 gagne l’Afrique profonde, ce sera l’hécatombe. »

    Le 8 mars, j'écrivais cette lettre : « Interdire le tourisme vers les pays à risques. L’Organisation mondiale du tourisme estime que le nombre de touristes dans le monde diminuera de 1 à 3 % en 2020. C’est trop peu. Réussirons-nous à contrer la propagation du COVID-19 avec un tourisme aussi florissant ? J’en doute. Souvenons-nous qu’il y a environ 100 ans la grippe espagnole faisait 50 000 victimes au Canada (dont 14 000 au Québec) à la suite d’un Congrès eucharistique tenu à Victoriaville, auquel assistaient 40 000 catholiques venus du monde entier. Dans cette seule petite ville, 119 personnes décédèrent en cinq semaines. Le tourisme vers les pays à risque devrait tout bonnement être interdit (pas déconseillé, interdit), et cela, tant et aussi longtemps qu’un vaccin ne sera pas trouvé. »