Un défi sans ambiguïté morale

«Cette crise nous aidera, espère l'auteur, à affronter les prochains grands défis qui se réservent à nous».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Cette crise nous aidera, espère l'auteur, à affronter les prochains grands défis qui se réservent à nous».

Si vous m’aviez demandé il y a un mois ou deux de vous nommer les plus grands défis de l’humanité des décennies à venir, je vous aurais parlé des changements climatiques, des questions identitaires, des inégalités économiques et de l’intégration de toutes nouvelles technologies. Jamais — et je pense qu’il en est de même pour plusieurs personnes — je n’aurais mentionné le risque d’une pandémie causant la mort de milliers ou même de millions de personnes, sans parler des restrictions majeures — mais assurément nécessaires — mises en place par les divers gouvernements.

La différence entre les défis nommés précédemment et le danger actuel qui se propage est la nature profondément biologique (et non sociale) de l’événement en cours. Malgré certaines incompétences gouvernementales un peu partout dans le monde, et malgré certaines personnes qui ne sont toujours pas portées à respecter les consignes quant à l’isolement volontaire et à la distanciation sociale, je ne pense pas qu’il existe une très grande ambiguïté morale quant à la menace de la COVID-19. On ne se trouve pas face à un conflit de valeurs particulièrement complexe ; si nous le pouvions, nous ferions disparaître ce virus en claquant des doigts.

Défis humains

On ne peut pas en dire autant des autres défis qui touchent l’humanité. Ces défis sont profondément humains, sociaux et moraux, car on peut rattacher à chacun d’entre eux des coûts et des bénéfices.

Tous les risques et dangers liés aux changements climatiques émergent à la base de progrès humains et sociaux réalisés au cours des derniers siècles. L’exploitation du charbon ou du pétrole, par exemple, a pendant longtemps permis aux êtres humains de bénéficier des gains liés à ces industries, que ce soit pour le transport automobile ou aérien, ou bien pour une consommation qui a contribué à une forme ou une autre de bien-être.

Les questions identitaires liées à la coexistence des groupes ethniques, linguistiques ou religieux viennent avec leur lot de zones grises. Certes, une société peut se féliciter de recevoir de nombreux immigrants et d’offrir une meilleure vie à ces derniers, mais plusieurs se posent des questions parfaitement légitimes sur la manière dont ces groupes vont coexister et sur la façon dont les nouveaux arrivants seront intégrés. Plusieurs politiciens s’entre-déchirent justement là-dessus et jusqu’à l’éclatement de la crise de la COVID-19, c’était le cas au Québec.

Quant aux inégalités économiques, ce défi est justement causé, d’abord et avant tout, par une grande création de richesse et par l’augmentation substantielle du niveau de vie chez certains membres de la société, une réussite contre laquelle il est difficile de s’insurger. Le défi, par contre, se pose quand on constate qu’une part importante de la société n’a pas bénéficié de ces gains en richesse.

Enfin, les nouvelles technologies, qu’il soit question des réseaux sociaux ou bien de la robotisation de la production économique, peuvent avoir des effets sur notre psychologie ou bien sur l’accès à l’emploi, mais elles offrent aussi des possibilités importantes quant à la communication et à l’accès à l’information, ou bien en ce qui concerne une économie de plus en plus productive.

Tirer des leçons de la crise

Nous ne pouvons qu’espérer que, grâce à l’expertise de la communauté scientifique et médicale, et à un public solidaire (du moins, au sens figuré) qui respecte les consignes d’isolement volontaire et de distanciation sociale, et grâce à un peu de chance, l’humanité pourra se sortir de cette crise des plus angoissantes. Puisque tout le monde est d’accord sur ce point : l’ambiguïté morale n’est pas une option dans le cas présent.

C’est ainsi — on l’espère — qu’on pourra à nouveau aborder les questions pour lesquelles les réponses morales ne sont pas évidentes, tout en se rappelant les paroles de l’ancien chef de cabinet de Barack Obama, Rahm Emanuel, prononcées en janvier 2009 : « Il ne faut pas gaspiller une crise comme celle-là ; il faut en faire bon usage. » Et possiblement, nous pourrons tirer quelques leçons de cette crise, sur le long terme. Allons-nous repenser un système économique beaucoup trop dépendant des marchés financiers ? Nous rendre compte des bénéfices permanents du télétravail ? Nous rappeler que l’État est notre meilleur allié dans ce genre de circonstances extraordinaires ?

Le fait de tirer ces conclusions pourrait nous aider grandement lorsque nous aurons à affronter, en tant qu’espèce, les prochains grands défis que l’avenir nous réserve.

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