S’adapter pour gérer la pandémie

«La capacité d’adaptation du système reposera en grande partie sur le délestage d’activités non urgentes afin de se concentrer sur les services aigus aux patients urgents», affirment les auteures.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir «La capacité d’adaptation du système reposera en grande partie sur le délestage d’activités non urgentes afin de se concentrer sur les services aigus aux patients urgents», affirment les auteures.

Alors que le gouvernement redouble d’efforts pour aplatir la courbe des contaminations au coronavirus, le système de santé se prépare à gérer des milliers d’hospitalisations. Pour répondre à la demande, le ministère et les établissements de santé déploient déjà des mesures inédites. L’objectif consiste à permettre au réseau de gérer cette situation exceptionnelle tout en continuant à offrir les services de santé les plus essentiels, sans quoi des patients urgents souffrant d’autres maladies graves pourraient s’ajouter aux victimes de la pandémie. Il faut donc aplatir la courbe pour ne pas dépasser la ligne représentant la capacité du système de santé. Mais en quoi consiste cette capacité ?

La capacité du système de santé à gérer un afflux massif de patients repose sur la combinaison de quatre facteurs : le personnel, le matériel, les espaces physiques et le système en place. Une combinaison mieux connue dans le jargon sous l’appellation des 4 « S » (staff, stuff, structure/space, system). Comprendre comment le système s’adapte permet aux citoyens de participer à l’effort collectif d’adopter les comportements de prévention, comme la distance sociale, afin de ne pas augmenter indûment la pression sur le réseau.

Délestage d’activités

Pour faire basculer le réseau de la santé en « gestion de pandémie », les efforts des décideurs publics et des gestionnaires sont incommensurables, car de nombreux détails doivent être gérés. Pour ce faire, le gouvernement compte sur un plan de gestion de pandémie de grippe depuis 2006 en plus des apprentissages tirés de la gestion du A H1N1.

Le défi pour la Santé publique consiste à comprendre, en temps réel, l’évolution de la contamination pour fixer des orientations et permettre au système de santé ainsi qu’à l’ensemble de la société de se réajuster. Mais des problèmes de capacités retardent ce suivi. Par exemple, la capacité limitée de la ligne téléphonique spéciale conjuguée au comportement de certains citoyens asymptomatiques appelant ce service pour être rassurés retarde la détection des cas. Les délais d’analyse des tests en plus de leur nombre limité décalent aussi l’analyse de la situation.

Le directeur de la santé publique, le Dr Arruda, a raison d’affirmer qu’il est préférable de prendre des décisions rapidement même si la mise en œuvre demeure imparfaite et que des ajustements s’avèrent nécessaires. Pour matérialiser ces décisions, plusieurs centaines de gestionnaires et de professionnels procèdent aux ajustements, trouvent des solutions adaptées et gèrent les nouveaux défis que cela soulève. Alors que le personnel soignant agit comme nos anges gardiens, pour reprendre la formule du premier ministre Legault, les gestionnaires et professionnels forment la cheville ouvrière de la réponse gouvernementale.

Les exemples d’adaptation rapide sont nombreux. L’appel aux retraités et le traitement rapide de plus de 10 000 CV constituent une opération réussie. Et la décision de la Santé publique de Montréal et de la Ville d’ajouter des services aux douanes est un exemple d’adaptation à une situation complexe entre plusieurs juridictions. Pensons également aux services de garde pour les employés de la santé et de services essentiels, récemment ouverts à d’autres employés essentiels à la bonne marche de notre société.

Dans peu de temps, la capacité d’adaptation du système reposera en grande partie sur le délestage d’activités non urgentes, comme les chirurgies électives, afin de se concentrer sur les services aigus aux patients urgents. Ce délestage se répercutera sur les conditions de vie de ces patients qui souffriront indirectement des effets de la COVID-19. Il s’agit de décisions éthiques difficiles, surtout si le délestage doit s’accentuer. Toutefois, ces mesures visent à éviter la situation vécue en Italie, où le manque d’équipement et de personnel a nécessité la prise de décisions éthiques déchirantes quant aux patients à traiter en priorité.

Personnel, matériel et structure

Le personnel de la santé est à l’avant-plan de la gestion des pandémies. Les cas récents, comme le SRAS, démontrent toutefois qu’il figure fréquemment parmi les victimes. La décision du gouvernement québécois de privilégier les soins aux personnels de la santé qui seraient atteints par la COVID-19 envoie le message rassurant aux professionnels qu’ils seront soutenus en reconnaissance de leur aide à la population.

Alors que la gestion des lits constitue déjà un défi quotidien du système de santé, qui bénéficie de peu de marge de manœuvre, la pandémie souligne également le problème de la gestion des stocks. Cela demeure un risque complexe pour tous les gouvernements, au moment où le système d’approvisionnement mondial de matériel, comme les masques N-95, risque de ne pas suffire à la demande. Pour l’instant, Québec se veut rassurant, mais la gestion régionale des équipements est souvent difficile.

En matière d’espace, les plans québécois prévoient déjà le déploiement de « sites non traditionnels de soins », ce qui demandera des adaptations majeures.

Les décisions prises par le gouvernement démontrent la capacité de l’État de s’adapter dans des situations exceptionnelles. Cette capacité devra toutefois durer, car l’ensemble des ministères devra s’ajuster pendant plusieurs mois. Cet effort soutenu doit être planifié comme un marathon afin d’éviter l’épuisement du personnel. Tout cela démontre combien il est important pour toute la population de respecter la distance sociale afin de permettre au système de santé de déployer toute sa capacité et d’éviter les choix tragiques.