Aux frontières de l’enfance

Le 2 septembre 2015, le corps du petit Alan Kurdi fut découvert, échoué sur une plage de Turquie.
Photo: Justin Tallis Agence France-Presse Le 2 septembre 2015, le corps du petit Alan Kurdi fut découvert, échoué sur une plage de Turquie.

Le 2 septembre 2015. Un corps sans vie, échoué sur une plage de Turquie, non loin de la ville de Bodrum. Le monde fut pris d’effroi à sa découverte dans d’innombrables articles de presse. Bien loin d’exposer pour la première fois le public, notamment occidental, au spectacle macabre de corps non occidentaux gisant sur un rivage ou, dans d’autres circonstances, jonchant les rues de villes meurtries par la guerre, les images du drame de la fin de l’été 2015 eurent néanmoins le pouvoir d’ébranler, en apparence du moins, des consciences mêmes réputées endurcies.

Des années d’un matraquage politique et médiatique accoutumant l’Européen à constituer en menace l’« étranger » — celui bien sûr dont le tort est de n’être point blanc — ne parvinrent effectivement pas à empêcher l’onde de choc provoquée par l’image de ce corps inanimé, vraisemblablement parti rejoindre l’Europe en qualité de « migrant ». Ajoutons à cela l’effet produit par la présence d’un seul corps et non de plusieurs, l’empathie répondant plus aisément à la singularisation de la tragédie migratoire. L’expression répétée et assumée du rejet de la « masse » étrangère n’a alors d’égale que la compassion abondamment étalée lorsqu’un individu et son histoire particulière sont aux yeux du monde présentés. L’irruption sur la scène internationale de cette vie perdue, par l’étalage de son corps photographié, remettait donc au jour un procédé par lequel figures politiques, médias et sociétés civiles occidentales tentent épisodiquement d’expier leurs responsabilités dans la catastrophe migratoire : pleurer des vies dans des circonstances bien particulières, au moyen de dispositifs eux aussi bien particuliers, tels que l’image, alors que les politiques créées et soutenues rendent chaque jour impossible que ces vies soient dignement vécues. Précisons tout de même que, dans ce cas précis, l’indignation suscitée avait une particularité expliquant l’intensité de la controverse qui suivit. C’est que les vagues qui propulsèrent ce corps sur la plage d’Ali Hoca Burnu firent remonter à la surface du monde une vérité que celui-ci aurait préféré enfouir dans les profondeurs de son hypocrisie : le « migrant » aussi pourrait bien être enfant.

L’émotion engendrée par la mort — ou plutôt par les images de la mort — de ce petit garçon, dont on apprit ensuite l’origine syrienne et le nom, Alan Kurdi (initialement orthographié « Aylan »), donnait implicitement à voir une des dimensions de la conception eurocentrée de ce qui fait l’humain et son « en dehors » ; dit autrement, qui en fonction des circonstances peut être ou non considéré comme humain, et dès lors susciter ou non de l’empathie à son égard. C’est ainsi que le « migrant », parce que dans ce corps échoué on reconnaissait les traits de l’enfant, fut temporairement humanisé. Humanisation dont le caractère précaire nous fut si amèrement rappelé dans un journal français, innommable dans tous les sens possibles : « Que serait devenu le petit Aylan [sic] s’il avait grandi ? Tripoteur de fesses en Allemagne », écrivait-on, accompagnant le titre d’une caricature du même acabit. Tout est dit. Derrière l’innocence de ce petit corps se cacheraient la vérité de l’Autre et son impossible adaptation aux normes de la Civilisation. Malgré le caractère ignoble de la question comme de la réponse, force est de constater qu’elles mettent en lumière les liens entre racialisation et enfance, ainsi que l’hypocrisie autour de cette affaire : quand bien même ils furent nombreux parmi les Européens à dénoncer cette publication, l’enfant qu’ils pleurèrent serait devenu l’adulte, et en particulier l’homme, dont ils ne voudraient effectivement pas. En ce sens, bien qu’abjects, la caricature et son titre ne font que dire de manière éhontée ce que beaucoup pensent déjà… tout haut. Ce qui a choqué, c’est d’associer des discours parfaitement normalisés dans les sociétés européennes — « les migrants sont dangereux » / « les Arabes représentent une menace pour les femmes » — à l’histoire douloureuse d’une personne dont la mort a été représentée par l’image, et qui a bénéficié d’une humanisation temporaire parce qu’elle était enfant. Mais sans cette association, des discours et des images renforçant la racialisation des crimes sexuels et la représentation des hommes migrants en agresseurs sont quotidiennement déversés. À notre tour, donc, de poser une question, motivée non pas cette fois par les pulsions racistes confirmées de certains médias, mais plutôt par la volonté d’exposer à nouveau le vrai visage de l’Europe, à mille lieues de ce qu’elle prétend être : que serait devenu le petit Alan, s’il avait grandi ? Très probablement une énième victime des politiques migratoires, des discriminations à l’école, de la police, de la ségrégation spatiale et, plus généralement, du racisme ambiant dans les sociétés européennes, et tout cela, sans même avoir besoin de devenir adulte, le racisme le confirmant tous les jours. Dans ce jeu truqué d’avance, l’âge, finalement, ne compte pas. […]

  
 

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Des idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Liberté, printemps 2020, no 327.

 

13 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 17 mars 2020 08 h 54

    La bonne vieille cassette

    Bon. On nous refait le coup du petit garçon mort sur une plage turque. Enfin, plus de 11, 5 millions d’enfants meurent à toutes les années de causes évitables selon OXFAM. Ce n’est pas en culpabilisant les gens que vous allez changer la donne. Ils nous ont rejoué ce film ad infinitum.

    Il va falloir comprendre un jour que les capacités d’absorption des migrants ont été atteintes partout en Occident. Il va falloir aussi que tous ces migrants se prennent en main et changent les conditions de vie chez eux, vous savez, s’attaquer aux cause qui les poussent à aller voir ailleurs. Mais ce n’est pas notre responsabilité de dire aux autres pays comment s’organiser et vivre en harmonie.

    Ceci dit, c’est la surpopulation qui est au cœur de ces mouvements migratoires. Peut-être et on dit peut-être que de faire des enfants ad infinitum sans avoir la capacité de prendre soin de seulement un convenablement est possiblement la cause de leur dilemme. La population de l’Afrique doublera d’ici 2050. Idem pour Haïti. Cela n’est pas de notre faute, mais on veut que ce soit nous qui en soient responsables. Ridicule.

    Enfin, la plupart de ces gens sont des migrants économiques qui envient la richesse des autres. Petite nouvelle, en 2020, c’est la fin de l’abondance en Occident avec la crise du coronavirus et il faudra que tous ces migrants commencent à regarder ailleurs. Aussi, traiter les gens de racistes parce que leurs capacités d’absorption sont saturées, eh bien, cela fait longtemps que nous avons joué dans ce film. Et en 2020 avec la fin de cette crise causée par un organisme de seulement quelques nanomètres, nous allons avoir d’autres chats à fouetter bien plus urgent comme prendre soin des gens de chez nous.

    • Pierre Desranleau - Abonné 17 mars 2020 14 h 00

      @Cyril Dionne : "Il va falloir aussi que tous ces migrants se prennent en main et changent les conditions de vie chez eux, vous savez, s’attaquer aux cause qui les poussent à aller voir ailleurs. Mais ce n’est pas notre responsabilité de dire aux autres pays comment s’organiser et vivre en harmonie."

      - Pourtant, si nous cessions de soutenir des dictateurs corrompus au nom de la stabilité de ces pays pour sauvegarder nos intérêts économiques et géopolitiques au détriment de la démocratie et de la prospérité des peuples de ces régions, peut-être que votre suggestion serait plus facile à mettre en place.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 mars 2020 23 h 27

      Cher M. Desranleau,

      Ce n'est pas nous qui supportons les dictateurs corrompus, en tout cas, pas moi. Personne n'a demandé à ce que nos industries soient délocalisées afin de faire travailler une main d'œuvre de bon marché dans les pays du tiers monde. Personne. Bien au contraire, nous sommes contre le libre-échange qui ne profite qu'aux mieux nantis de la planète tout comme nous sommes contre une mondialisation sans conscience. La Chine peut garder ses « cossins » et ses virus.

      Ceci dit, pourquoi des pays demeurent-ils enchaîner à des systèmes anti-démocratiques où les droits les plus élémentaires sont bafoués? Est-ce que la cause principale pourrait être leur attachement à des dogmes patriarcaux culturels et religieux? On apprenait récemment que beaucoup de gens dans plusieurs pays dans le monde ne considèrent pas la femme égale à l’homme, et ceci, dans des proportions qui approchent le 99% (voir le Pakistan et plusieurs pays d’Afrique et d’Asie). Tant et aussi longtemps que la moitié de l’humanité sera considérée comme des citoyens de deuxième ordre, rien ne changera en ce bas monde et on verra des hordes gens venant de pays surpeuplés voulant immigrer ailleurs pour avoir la richesse, la sécurité et la liberté. Vous saviez aussi que la guerre civile en Syrie était surtout due à un manque d’eau potable dans un pays surpeuplé combinée à des croyances religieuses datant de l’an 800?

      Et le plus important, c’est que les vrais changements viennent toujours de l’intérieur. Maintenant, pensez-vous que les mentalités vont évoluer d’une manière drastique alors que les plupart des pays pauvres croient encore dans les superstitions politico-religieuses que sont les religions organisées qui carburent aux amis imaginaires, magiques et extraterrestres? On attend patiemment pour vos réponses pratiques et pragmatiques.

    • Pierre Desranleau - Abonné 19 mars 2020 12 h 43

      @ Cyril Dionne

      Bravo pour votre opposition à la mondialisation sans conscience, mais reconnaissez au moins que nous sommes bien peu nombreux dans ce camp. C'est de l'aveuglement volontaire d'affirmer comme vous le faites que les occidentaux ne supportent pas les dictatures, la délocalisation de leurs industries et l'exploitation des travailleurs du tiers monde.

      Aussi, si je vous comprend bien, la religion serait à la base de tous les maux de la Terre. Pourtant, à ce que je sache, les dictateurs du passé et actuels qui oppressent leurs peuples tels que Xi Jinping, Vladimir Poutine, Kim Jong Un - et dans une moindre mesure Donald Trump dont le populisme devient une menace à la démocratie - ne sont pas tout à fait des grenouilles de bénitier.

      Je n'ai pas de réponses pratiques et pragmatiques pour mettre fin aux inégalités qui entretiennent la misère sous toutes ses formes. Je sais par contre que votre anticléricalisme presque maladif vous inspire des solutions beaucoup trop simples à des problèmes complexes.

  • André Savard - Abonné 17 mars 2020 09 h 02

    Le premier devoir

    L'article parle de "devoirs" et reste muet sur les problèmes que rencontre un pays qui ne sélectionne pas les réfugiés et qui s'exacerbe par le rejet du modèle d'intégration que stipule le communautarisme. Ce n'est pas une question de couleur de peau. Il importe peu de s'enquérir du teint de celui qui réclame sa police de la charia dans un quartier de Londres. Le migrant qui sauve son corps n'entendra pas nécessairement négocier ses schémas culturels. Les exemples de conflits ethniques qui se transportent dans le pays hôte sont nombreux. Le premier devoir d'un gouvernement est de contrôler ses frontières et de protéger son monde.

  • Léonce Naud - Abonné 17 mars 2020 09 h 31

    Mauvais temps pour les « transfrontiéristes »

    Tiens ! Un « transfrontiériste », sans doute apparenté à l’ectoplasme qui sévit à Ottawa pour le malheur du Canada.

    Bien au contraire, il parlait sagement en matière d’immigration, cet historien Québécois d’origine autochtone qui a écrit : « Si nous, autochtones, avions su à l’époque ce que nous savons maintenant, notre politique d’immigration eût été fort différente. »

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 mars 2020 09 h 42

    Complément d'information :

    Wikipédia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Alan_Kurdi#Controverses) :

    Les réinterprétations ou détournements de l'image d'Alan Kurdi sur la plage ont également suscité des controverses. Dans son édition du 9 septembre 2015, Charlie Hebdo publie deux dessins de Riss qui provoquent l'émoi dans la presse étrangère. L'un d'eux montre Jésus marchant sur l'eau et un enfant en train de se noyer avec pour légende « La preuve que l'Europe est chrétienne. Les chrétiens marchent sur les eaux, les enfants musulmans coulent. » (27)

    Le second dessin reprend l'image d'Alan Kurdi étendu sur la plage mais en le plaçant sous un panneau publicitaire pour McDonald's présentant une promotion pour les menus enfant, avec pour titre « Si près du but... » (28).

    En janvier 2016, Riss récidive avec un dessin présentant un homme courant bras tendus après une femme, avec en médaillon la représentation de l'enfant allongé sur la plage, et une légende une nouvelle fois provocatrice : « Que serait devenu le petit Aylan s'il avait grandi ? Tripoteur de fesses en Allemagne », allusion aux agressions sexuelles du Nouvel An en Allemagne. (29) (...)

    Par ailleurs, une photo d'Ai Weiwei dans la même position que le garçon sur une plage de Lesbos, prise début 2016 par Rohit Chawla, photographe à India Today, provoque le malaise (31). (...)


    27 : https://www.arretsurimages.net/articles/aylan-charlie-incomprehensions-dans-la-presse-etrangere

    28 : https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/09/16/01016-20150916ARTFIG00112-les-dessins-de-charlie-hebdo-sur-la-mort-d-aylan-ne-font-pas-rire-tout-le-monde.php

    29 : https://www.huffingtonpost.fr/2016/01/17/aylan-kurdi-charlie-hebdo-riss-dessin-caricature_n_9002386.html

    31 : https://www.liberation.fr/planete/2016/02/01/ai-weiwei-en-aylan-malaise-et-realite_1430374

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 mars 2020 23 h 08

      Je suggère à l'auteur d'aller voir le film franco-algérien « Papicha » sur grand écran lorsque les salles de cinéma rouvriront. Il m'en donnera des nouvelles. L'islam traverse une période ingrate et il faudrait que les pays occidentaux paient pour cela. Non merci ! Que les musulmans règlent d'abord leurs problèmes avec leur religion « dure » (Sarkozy), puis nous verrons.

  • Hélène Lecours - Abonnée 17 mars 2020 09 h 49

    Et on nous refuse de les parainner

    Le scandale est là aussi. Le Canada, le Québec, refuse la bonne volonté de ceux qui auraient les moyens et la capacités de soulager un certain nombre de ces "migrants" involontaires. Il y en a trop, on ferme les portes. On n'en a "pas besoin". C'est ça une nation chrétienne ?