«Chers cousins français»

«Nous sommes tous appelés à nous inventer une nouvelle vie, à nous sentir proches même si nous sommes éloignés», écrit la romancière qui défend le maintient d’un lien social même en période de confinement, comme ça a été le cas avec le «flash mob<i>» </i>du 15 mars «Italia Patria Nostra» (Italie notre pays), cellulaire aux fenêtres, à Rome.
Photo: Andreas Solaro Agence France-Presse «Nous sommes tous appelés à nous inventer une nouvelle vie, à nous sentir proches même si nous sommes éloignés», écrit la romancière qui défend le maintient d’un lien social même en période de confinement, comme ça a été le cas avec le «flash mob» du 15 mars «Italia Patria Nostra» (Italie notre pays), cellulaire aux fenêtres, à Rome.

Chers cousins français,

Si on arrive à survivre, le problème, en Italie, sera de comprendre si les couples, avec ou sans enfants, les femmes et les hommes seuls, résisteront à l’enfermement dans leur maison, s’ils réussiront à rester ensemble, à jouir encore de la compagnie réciproque ou de la solitude choisie, après une convivance forcée et ininterrompue d’un mois entier. Le décret du gouvernement dit que nous pouvons sortir pour faire une promenade, mais seulement avec ceux qui vivent déjà avec nous, pas d’amis ou d’amies, pas même de visites à des parents qui vivent dans d’autres maisons. Seule la famille proche, ou personne si nous sommes seuls. Pas de cinémas, pas de théâtres, concerts, musées, restaurants, bureaux, écoles, universités. Seul un membre de la famille peut aller faire les courses. Devant les supermarchés, il y a des queues silencieuses de gens portant le masque, chaque personne doit être à 1 mètre de distance d’une autre, qui attend la sortie de quelqu’un pour pouvoir entrer à son tour. Même chose devant les pharmacies. Dans la rue, on fait un écart quand on croise un autre passant.

Beaucoup d’entre nous ont pensé au Décaméron de Boccace. Vers l’an 1350, fuyant la peste, un groupe de jeunes, sept femmes et trois hommes, se réfugient hors les murs de Florence et, pour passer le temps, se racontent des nouvelles, substituent un monde imaginé au monde réel, en train de s’écrouler. D’autres relisent La peste,d’Albert Camus, ou les pages des Fiancés, d’Alessandro Manzoni, qui décrivent une autre épidémie de peste, celle de 1630, au cours de laquelle tous les nobles qui pouvaient le faire fuyaient Milan, comme cela s’est passé ces jours-ci, dès que la ville a été classée « zone rouge ». Comme si on pouvait fuir sans apporter les dégâts dans les lieux où l’on se réfugie, ou en considérant que le sort des autres nous est indifférent.

Les journalistes écrivent qu’il ne faut pas nous plaindre et nous rappellent ce qu’ont subi nos parents durant la guerre. D’autres accusent les jeunes de ne pas respecter les règles parce qu’ils sortent le samedi soir, n’ont pas peur, sont jeunes et pensent que les vieux sont les seuls qui tomberont malades. Un acteur italien d’un certain âge leur a demandé s’il était juste de faire mourir tous les grands-pères en même temps. On voudrait qu’un poète vînt à la maison pour nous raconter des histoires, et amuser nos enfants. Jamais Internet n’a été aussi important. Les chats en ligne entre amies, sœurs, membres de la famille, sont très fréquentés. Dans les jours qui ont précédé la fermeture de tout, on s’échangeait des milliers de gifs et d’images amusantes sur le virus, des vidéos désopilantes tirées de vieux films. À présent, l’atmosphère est plus lourde, nous restons dans le silence — avec l’ordre intimé par le gouvernement : ne bougez pas ! Ça a l’air facile. Dans l’un des posts drôles qui circulent, on lit : « Ça n’arrive pas tous les jours de sauver l’Italie en restant en pyjama. » On rit — mais jaune.

Est arrivé le moment de la vérité, pour les couples qui ne se supportent pas, pour ceux qui disent s’aimer, ceux qui vivent ensemble depuis une vie entière, ceux qui s’aiment depuis peu de temps, ceux qui ont choisi de vivre seuls par goût de la liberté ou parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix, pour les enfants qui n’ont plus école, pour les jeunes qui se désirent mais ne peuvent pas se rencontrer… Nous sommes tous appelés à nous inventer une nouvelle vie, à nous sentir proches même si nous sommes éloignés, à régler nos comptes avec un sentiment que nous évitons à tout prix : l’ennui. Et la lenteur aussi, le silence, les heures vides — ou pleines des cris des enfants enfermés à la maison. Nous avons en face de nous la vie que nous nous sommes choisie, ou que le sort nous a donnée, notre « foyer » — non celui de la maladie, mais celui que nous avons construit au cours des années. Je nommerais cela une épreuve de vérité. Ces jours-ci, ce qui gagne, c’est aussi la vie virtuelle, étant donné que nous ne pouvons pas nous toucher. Les films à la télévision, les séries, Netflix, Amazon, Google… Nous passons encore plus d’heures devant nos ordinateurs, ou la tête penchée sur nos portables.

Mais de temps en temps, on sature, on n’en peut plus de ça, on lève la tête et on découvre plein de choses. Le fils qu’on pensait être encore un enfant est devenu un jeune homme, et on ne s’en était pas aperçu ; il nous dit, en souriant : « Maintenant, t’es bien obligée de rester avec nous, hein ? » On fait frénétiquement le ménage dans les maisons, on nettoie le frigo, on met en ordre les livres — puis on fait une pause, et on remarque que, dans la cour, le cerisier est en fleurs, on reste une demi-heure à le regarder et on a l’impression qu’on ne l’avait jamais vu. On envoie de façon compulsive des messages pour ne pas se sentir seul, et un coup de fil peut durer une demi-heure, comme lorsqu’on était jeunes et que les temps n’étaient pas ceux d’aujourd’hui, qu’on faisait l’amour au téléphone. Il arrive aussi qu’une amie te dise : « Peut-être demain on peut faire une promenade ensemble, en se tenant à distance, qu’est-ce que tu en penses ? » Et l’idée te fait venir un frisson de plaisir interdit. Nous sommes en train de vivre de façon différente des moments de notre vie de toujours, et elle nous paraît nouvelle parce qu’elle est la même mais renversée : les objets, les personnes sont devenus visibles, et l’habitude s’est dissipée, l’« habitude abêtissante, comme l’appelle Proust, qui cache à peu près tout l’univers » (1).

Chers cousins, je souhaite de tout cœur que tout ça ne vous arrive pas, ou, si ça devait arriver, que ce soit une expérience à ne pas oublier. Demain, lorsque la porte de la maison se rouvrira, que nous courrons à la rencontre du temps rapide, des fragments de choses et de personnes seulement effleurées, et que les rêves, l’art, seront la seule et unique partie renversée de notre vie, souvenons-nous qu’une autre couche peut recouvrir les jours et les révéler dans le bien comme dans le mal — une fois surmontés le vide, l’ennui et la peur.

(1) En français dans le texte.

Le nouveau roman de Cristina Comencini, Quatre amours, traduit par Dominique Vittoz, paraîtra mercredi en France aux éditions Stock.

Ce texte, traduit de l’italien par Robert Maggiori, a d’abord été publié dans l’édition du 12 mars de Libération.

10 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 16 mars 2020 06 h 43

    D’abord pas grand monde ne connait Boccace et sans aucun doute possède pas ou si peu de livres parce que justement les écrans font écran depuis pas mal de temps dans notre monde aliéné par la consommation. Voyez la pauvreté des séries et films de Netflix ( je fus abonné pour savoir plutôt que voir, désabonnement fissa). Tout au contraire le réel se fera encore plus remplacer, phagocyter, par le virtuel. L’ennui dans un univers a-culturé agit aussi comme un virus mais celui-ci est déjà dans notre système immunitaire culturel. Et puis les livres coutent terriblement chers. La culture est un luxe. Pour le reste de votre texte c’est d’une banalité a désespérer de l’intelligence humaine car les lieux communs font souvent de mauvais romans, de la littérature de gare comme on le disait jadis ou la culture se dévorait comme des hamburgers ou poutine mais celle-ci, la culture pas la poutine, avait la forme d’un livre.

    • Diane Charest - Abonnée 16 mars 2020 18 h 20

      On se rassure en crachant dans la soupe.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 16 mars 2020 13 h 48

    Quel magnifique texte!

    Hier, sur facebook, j'exprimais ma crainte qu'en ces temps de confinement, augmente la violence conjugale et que les enfants reçoivent des taloches. Ce texte de,Commencini est magnifiquement écrit et voit si juste.
    Irène Doiron

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 16 mars 2020 14 h 32

    « Si on arrive » (Une écri-vaine )


    [Si/on]

    Scions la bonne branche, pour combler l'hiatus.

  • Yves Corbeil - Inscrit 16 mars 2020 15 h 50

    Oui, quel magnifique texte

    Et vous savez quoi Mme Comencini, nous sommes chanceux de vivre cette épreuve à l'époque que l'on est présentement. La science et le progrès nous permettront de s'en sortir, non sans peine et ni perte mais s'en sortir quand même. Et par le fait même notre raison ainsi que notre humanité seront misent à rude épreuves pour au final nous faire grandir encore un peu car à chacunes de ses épreuves homo sapiens grandit et avance dans le temps et j'ai confiance que le gros bon sens viendra à bout de inconvénients temporaires.

    Bonne chance à vous, bonne chance à nous tous.

  • Yves Corbeil - Inscrit 16 mars 2020 17 h 20

    Monsieur Lacoste

    La traduction du texte est d'un philosophe, éditeur, traducteur italien du nom de Robert Maggiori, l'écrivaine Comencini n'a rien à voir avec les fautes. Important a précisé.

    La traduction de l'oeuvre de Comencini est celle d'une traductrice provençal du nom de Dominique Vittoz. Quand vous aurez lu le livre vous nous direz si c'est conforme à la langue française. Sans rancune Mathieu, ça demeure juste entre nous deux.