Le grand retour de l’État

«Lorsqu’une crise éclate, seul l’État peut agir avec l’autorité nécessaire et demeure en pleine possession de ses moyens», observe l'auteur.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Lorsqu’une crise éclate, seul l’État peut agir avec l’autorité nécessaire et demeure en pleine possession de ses moyens», observe l'auteur.

On le disait désuet. Dépassé par la mondialisation. Arc-bouté sur d’illusoires frontières. Incapable d’agir contre les forces économiques et culturelles de notre temps. C’était une erreur : en 2020, l’État fait son grand retour.

Les conséquences économiques du coronavirus sont difficiles à prévoir. Quand les marchés rebondiront-ils après leur effondrement ? Une politique budgétaire expansionniste suffira-t-elle à éviter que se prolonge l’inévitable récession ? Tout dépendra de la réaction des agents économiques et de notre capacité collective à juguler la pandémie.

Sur le plan politique, en revanche, une double observation s’impose déjà : lorsqu’une crise éclate, seul l’État peut agir avec l’autorité nécessaire et, à l’inverse de ce qui a souvent été dit ou souhaité, celui-ci demeure en pleine possession de ses moyens.

Sa main gauche, sa main droite

Ce ne sont pas les médias sociaux ou la société civile qui apporteront des solutions collectives à la propagation du virus. Ce ne sont pas les marchés qui fourniront la couverture sanitaire aux patients. Malgré leur contribution à l’émancipation des individus, ces vecteurs transnationaux ont plutôt tendance à aggraver le problème en diffusant de fausses nouvelles, sinon le virus lui-même, ou en inhibant l’action publique au nom de la confiance économique.

Les agences de santé publique, les hôpitaux et l’aide sociale d’urgence sont autant de structures qui forment ce que Pierre Bourdieu appelait la « main gauche » de l’État, celle qui protège les individus contre les vicissitudes de la vie, de la société ou de la nature. La COVID-19 ne pourra être vaincue que grâce à ces structures construites sur plusieurs siècles par des administrateurs, des partis politiques et des mouvements sociaux.

Même si la protection sociale et sanitaire est fondamentale, il ne faut pas non plus négliger la « main droite » de l’État, celle de la contrainte, du « monopole de la violence légitime » (Max Weber). Si la main gauche coûte cher, la main droite peut nous paraître lourde. Mais sans contrôle aux frontières, sans discipline collective, il est impossible de mettre en œuvre l’action vigoureuse d’éloignement social que recommandent les experts.

La force de l’État

L’État est donc plus que jamais essentiel. Mais est-il toujours capable d’agir ? L’expérience des dernières semaines laisse entendre une réponse affirmative, avec des nuances. Un État autoritaire comme la Chine, après avoir caché le problème, a mis en œuvre des moyens considérables. Des États démocratiques mais « forts », comme Taiwan et la Corée du Sud, ont aussi montré leur efficacité.

Ailleurs, comme en Iran et en Italie, le constat est plus mitigé. Partout, il est néanmoins frappant de constater la rapidité et l’ampleur de l’action publique envers et contre un dogme que l’on disait inattaquable à l’ère de la mondialisation : la liberté des marchés, du transport international et de la mobilité.

Vers la démondialisation ?

Chaînes de valeur déployées sur plusieurs continents, augmentation fulgurante des déplacements touristiques et d’affaires : dans une tribune du Monde, Roman Lecler a montré que la pandémie est un produit de la mondialisation. En sera-t-elle, paradoxalement, le fossoyeur ?

La dernière décennie a été marquée par la montée des populistes, dont le mot d’ordre est de « reprendre le contrôle », c’est-à-dire de rétablir les frontières. De l’Allemagne à l’Afrique du Sud, l’immigration et le libre-échange sont devenus des sujets souvent toxiques.

Depuis 2017, Donald Trump mine l’infrastructure institutionnelle de la mondialisation, en commençant par l’Organisation mondiale du commerce. Surtout, il a déclenché une guerre commerciale avec la Chine visant en principe à rétablir, mais en réalité à diminuer, les échanges de biens et de personnes entre les deux principales économies de la planète.

Tel un catalyseur, la pandémie démultiplie l’effet de ces forces politiques. Pendant les prochains mois, à tout le moins, le monde connaîtra l’érection de frontières dures entre la plupart des pays, la diminution radicale des échanges commerciaux, la rupture brutale des chaînes d’approvisionnement, la chute probable des investissements étrangers, la renationalisation des opérations financières, sans oublier l’annulation de toutes les rencontres scientifiques, sportives et culturelles. À l’heure de l’éloignement social, la sociabilité internationale sera en berne.

Une possibilité, pas une certitude

À terme, la démondialisation, appelée de ses vœux par Walden Bello, sociologue philippin, et reprise par des politiciens de gauche comme de droite, est une réelle possibilité, mais pas encore une certitude. Il est possible que, dans 10 ans, on indiquera l’année 2020 comme le début d’une période de ressac. L’équivalent, toutes proportions gardées, de la Première Guerre mondiale qui a mis fin à la « première mondialisation ».

Ce serait un scénario délétère. Le retour de l’État ne doit pas signer la fin de la coopération internationale. Au contraire, le spectacle désolant de gouvernements incapables de s’entendre sur une réponse coordonnée et de Donald Trump utilisant la COVID-19 pour distinguer ses amis de ses ennemis doit faire place à une véritable concertation des États. C’est justement parce que les problèmes sanitaires ne connaissent pas les frontières qu’un regroupement d’États comme l’Organisation mondiale de la santé, par exemple, a été créé. Ne l’oublions pas.

5 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 14 mars 2020 08 h 37

    La régionalisation a bien meilleur goût

    Oui, il y aura une démondialisation parce que pour 98% des gens, cela ne les favorise certainement pas. Les grands prêtres néolibéralistes ont remplacé la monarchie et le clergé d’antan, vous savez, le 2% de la révolution française d’avant 1789. Si vous êtes un citoyen du monde et de nulle part postnational « trudeauesque », qui est-ce qui vous protéger contre une menace invisible, sournoise et meurtrière en seulement quelques jours? Certainement pas Justin.

    L’Italie et ses gouvernements faibles justement à cause de proportionnelles qui divisent le pouvoir en tellement de parties que les dirigeants élus n’ont aucune autorité et ne peuvent pas réagir rapidement à des crises d’une telle ampleur. L’Iran, avec ses leaders des croyances divines qui carburent aux amis imaginaires n’est pas équipé pour comprendre la portée de ce qui les frappe. Ceux qui banalisent la science le font à leur dépends.

    La libre circulation des personnes, comme dans l’axiome du libre-échange, a permis, permet et permettra à ce virus de contaminer la planète à une vitesse folle où probablement la moitié de la population sera atteinte. Vous savez que le coronavirus n’a aucun moyen de locomotion à part des humains et leurs machines volantes qui traversent les continents presqu'à la vitesse du son.

    Tous devraient fermer leurs frontières pour faire face à cet ennemi invisible et meurtrier. L’heure n’est plus à l’ambivalence, mais bien aux réactions rapides et intelligentes afin de repartir cette crise sur une échelle plus longue afin que les services essentiels puissent répondre à la demande croissante de service de toute sorte pour qu'il n'y est moins de décès. Tout ce qu’on peut faire présentement, c’est de contrôler le taux de contamination tout comme on fait dans les centrales nucléaires qui utilise la fission nucléaire contrôlée pour produire de l’énergie électrique. Sinon, c’est une explosion nucléaire virale et sociétale qui se produira comme en Italie.

  • Claude Bariteau - Abonné 14 mars 2020 08 h 40

    Mise en contexte dont il faut intégrer la crise de l’environnement, qui s’annonce pour 2030 et celle des fluctuations boursières qui s’accentueront d’ici 2030.

    Je cible 2030 parce que vous avancez qu’il est possible que, dans dix ans, l’année 2020 paraisse le début d’une période de ressac équivalente de la première guerre mondiale qui mit un frein à la mondialisation alors en cours.

    Cette guerre fut suivie du krach de 1929, de mesures protectionnistes partout dans le monde et d’un début de réalignement de l’économie par des ententes sur les tarifs douaniers.

    Après la Deuxième Guerre mondiale, le monde se structur en deux pôles à l’issue des Accords de Yalta (1945), peu après ceux de Bretton Woods, et avant ceux du GATT. Cet ordre se fissure après la chute du Mur de Berlin et un nouvel ordre mondial se met en place avec l’OMC, la Banque mondiale, des rivalités inédites, des guerres, des mouvements majeurs de population et un capitalisme de multinationales.

    Ce monde s’est structuré avec des ententes régionales structurantes, dont l’Union européenne et toutes celles, économiques, qui le créèrent, atténuant les pouvoirs des États indépendants et limitant leur autonomie pourtant au cœur de ce qui a conduit aux Nations Unies et à l’apparition de nouveaux États indépendants.

    Cet ordre ressort fragilisé avec la pandémie actuelle et les mesures prises par des États indépendants pour stopper son irradiation. Cet ordre sera aussi la cible des démarches face à la crise de l’environnement. Et c’est l’ordre économique et politique mondial actuel qui deviendra la cible de pressions pour le revoir.

    Aussi 2020 annonce moins un ressac qu’une période de reconstruction sur d’autres bases que celles après la chute du Mur de Berlin. Au cours de cette période, de nouveaux États indépendants verront le jour parce que les nouvelles bases émergeront des États indépendants qui chercheront à s’associer par affinités autres qu’économiques.

    • André Labelle - Abonné 14 mars 2020 16 h 32

      Votre texte est très intéressant. Mais il ne faudrait pas oublier 2008 et ses leçons dont selon moi la principale est qu'on ne retient pas leçons. Les grands intervenants financiers de la planète se sont empressés de soutenir les principaux responsables de cette crise (celle de 2008) voire même sous la table, de les récompenser. N'oublions que dans les mois qui ont suivis cette crise les grands patrons qui ont été sortis du trou se sont empressés de se voter des bonus faramineux alors même que les proprios floués perdaient encore leurs maisons et leurs emplois.
      Peut-être que la COVID-19 sera l'étincelle faisant éclater la bulle financière.
      Peut-être que la crise sanitaire du COVID-19 montrera aux États qu'ils peuvent exercer un réel pouvoir sur les évènements se produisant sur leur territoire.
      Mais c'est sans compter que le néolibéralisme permettant toujours à 1 % de la population la plus riche de contrôler plus de 90 % de la richesse mondiale, ne se laissera pas damer le pion aussi facilement. Je suis même persuadé que chez ceux qui appartiennent à ce 1% des stratégies sont déjà établies et actualisées à cet effet et que 2020 sera vu comme une opportunité.
      J'aimerais bien assister à la restructuration que je crois vous souhaitez. Mais tant que les populations ne décideront pas de réellement se prendre en main comme l'ont fait les Français et les Russes à une autre époque, les forces et intérêts occultes du néolibéralisme resteront à l'œuvre protégeant becs et ongles le système qui les favorisent outrancièrement.
      L'allégorie de la Caverne de Platon est toujours d'actualité. Mais nous savons très bien que ceux qui entretiennent le feu pour nous confondre ne sont pas des dieux ; aujourd'hui on peut même mettre des noms et des visages sur ces responsables. On n'a qu'à consulter la liste des membres de la Société du Mont-Pèlerin.

      « Une des raisons pour lesquelles la main invisible est invisible, c’est peut être qu’elle n’existe pas. »
      [Joseph Stiglitz, Qu

    • Marc Therrien - Abonné 14 mars 2020 22 h 22

      M. Labelle,

      S'il y a une chose que nous fait ressentir profondément la crise du COVID-19, c'est bien que « nous sommes liés de plus près à l'invisible qu'au visible. » comme l'a écrit De Novalis.

      Marc Therrien

  • André Labelle - Abonné 15 mars 2020 12 h 59

    M. Therrien

    Vous avez bien raison. Mais n'oublions que tout est relatif. Avec la puissance de la technologie actuelle, ce qui était invisible hier l'est aujourd'hui. On a même réussi à voir, en labo, une pensée avec de puissantes techniques d'imagerie.

    Alors ...