Moi aussi

«De plus en plus, quelques pancartes frénétiques rétablissent des tribunaux populaires dans toute leur sauvagerie», affirme l'autrice.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «De plus en plus, quelques pancartes frénétiques rétablissent des tribunaux populaires dans toute leur sauvagerie», affirme l'autrice.

Chaque jour, la liste des œuvres d’art interdites s’allonge, comme une écharpe qu’on ne sait plus comment arrêter de tricoter, et qui finira par nous étrangler. Pour certains, il ne faudrait pas appeler cela de la censure. Ils désirent même censurer ce mot.

Pourtant, cette bête féroce a bel et bien repris du service avec l’affaire Claude Jutra à qui l’on a fait un procès post-mortem, débaptisant à toute allure rues et parcs à son nom. Puis, on a lâché un drôle d’animal hybride venu d’universités américaines appelé « appropriation culturelle » sur SLAV et Kanata. J’allais acheter mes billets quand quelques pancartes ont fait fermer les salles pour ces spectacles. Maintenant, je ne pourrai pas voir J’accuse de Polanski, ni le dernier film de Woody Allen, ni peut-être lire les mémoires du créateur de Manhattan. J’ai acheté L’amante de l’Arsenal uniquement en guise de protestation contre le geste de retrait des livres de Matzneff par les éditions Gallimard, tout comme j’avais acheté à l’époque Les versets sataniques en appui à l’éditeur et aux librairies que certains menaçaient de faire sauter. Et Les fées ont soif et d’autres…

Tout cela, empêcher l’Autre d’avoir accès à des œuvres, c’est de la censure. Dans des universités prestigieuses, on annule des cours d’histoire de l’art, pour cause de trop d’œuvres de peintres trop blancs, trop hommes, trop genrés. On y annule aussi des conférences, des forums de discussions, parce que certains sujets ne plaisent pas à certains qui menacent de perturber ces échanges pourtant salutaires à la démocratie. Ira-t-on aussi sortir de leur salle de classe des professeurs pour cause de certaines œuvres à l’étude !

De plus en plus, quelques pancartes frénétiques rétablissent des tribunaux populaires dans toute leur sauvagerie. La tyrannie de la rectitude veut nous enfermer dans un justaucorps taillé dans la morale de la victimisation.

Moi aussi, je me réjouis de voir Weinstein et ses semblables croupir en prison. Mais si le combat contre ces infâmes doit s’accompagner de restrictions de nos droits et libertés chèrement gagnés, alors je n’en suis plus. Serons-nous plus heureux avec des musées, des bibliothèques, des librairies, des cinémas, des festivals, des universités, remplis d’insignifiances consensuelles ! Autour des autodafés de livres !

Moi aussi, j’ai été victime à répétition de gestes déplacés brutaux, humiliants, lorsque j’étais une jeune femme. Moi aussi, j’aimerais bien balancer mes porcs. Mais des décennies ont passé, des décennies d’enfouissement sous des couches de honte et de déni, et surtout je n’ai pas conservé les dates précises des agressions dont j’ai été victime. Tout le reste demeure intact. À jamais indélébiles la tache et la flétrissure immonde. Alors, je suis de tout cœur avec celles qui peuvent aller devant les tribunaux avec tout ce qu’il faut pour que leur témoignage fasse enfin arrêter cette spirale infernale.

Mais cela ne nous donne pas le droit de censurer des œuvres d’art, de baliser les rencontres de nos contemporains avec l’art. Le fait de m’être sentie comme un morceau de viande entre des mains agressantes (pas baladeuses) ne me donne aucune autorité pour rétablir le duplessisme.

Réagissons avant que les corbeaux de la censure n’aient notre « âme au bec » ! Vivre sous ses diktats ne nous rendra pas plus heureux ni beaux dans cette « camisole de force imposée au vital » !

27 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 13 mars 2020 06 h 34

    Tout à fait d'accord ....

    avec vous; je n'ai qu'une certaine gêne envers 'l'oeuvre' de matzneff qui s'est écrite sur le dos d'une femme mineure. Mais pour le reste, j'avoue que nous retournons à l'époque de duplessis, donc à la noirceur, avec tous ces bien-pensants gaugauches.

    • Danielle Dufresne - Abonnée 13 mars 2020 09 h 24

      Bonjour,
      Nous retournons bien avant Duplessis. Car dans les années 1940 et 1950 toute la lumière des années 60 et 70 étaient déjà en germe pour cette révolution que nous avons dites tranquille et qui a changé considérablement le monde.
      Aujourd'hui en 2020 nous sommes revenus à bien des égards au Moyen àge. Censure, violence, anti-science, autoritarisme, intégrisme,...
      À mon avis tout recule. Je mets beaucoup de faute aux religions pour ces reculs. J'accuse aussi le manque de connaissance de l'histoire des peuples. L'ignorance des beaucoup jeunes est vraiment époustouflantes. Quand l'ignorance est associée à de la condescendance et bien, on ne sait pas comment on va s'en sortir. Cette noirceur actuelle est vraiment déprimante. Désolée si je vous décourage ce matin.

  • Françoise Labelle - Abonnée 13 mars 2020 07 h 23

    L'art et la vie

    La censure existe de facto. Mais on peut télécharger J'accuse en moins de trois minutes. Et on doit le faire pour une quantité importante de films du monde parce que la distribution au Québec est majoritairement contrôlée par les américains. À l'heure d'Internet, la censure est impossible et l'exclusion des «trop blancs trop genrés» aura l'effet contraire.

    Vous avez pu acheter un produit de Matzneff qui fait l'éloge de la pédophilie, une relation dominant-dominé s'exerçant sur des êtres immatures. Mon oncle Antoine est loin de cette motivation. Comme J'accuse d'ailleurs. Les films d'Allen ne sont pas censurés et la décision de ne pas publier est celle d'Hachette. Je n'ai pas tout lu Gide mais les insignifiances consensuelles (sic) que j'en ai lues ne portaient pas sur la pédophilie. Corydon est accessible en pdf et coûte 13$ en librairie. À l'époque, la maturité légale était fixée à 13 ans. On faisait peu de cas de la psychologie de l'adolescence et plusieurs enfants vivaient dans des conditions telles qu'ils vieillissaient prématurément. On a longtemps absous les monstres en soutane des pensionnats en invoquant leur oeuvre de bienfaisance.

    Les auteurs ne sont pas des vaches sacrées et l'opprobe peut viser leur comportement et non l'oeuvre, si vous faites la distinction.
    Vous avez été victime de ce type de relation pénible et vous approuvez la condamnation de Weinstein, qui n'a pas produit que des navets. J'en connais qui n'ont pas survécu à l'expérience. Et vous dites qu'une oeuvre d'art est plus importante? Dans le jazz, que je pratique, l'oeuvre est éphémère et toujours renouvelable. Bach aurait dit la même chose.

    • Jean-François Trottier - Abonné 13 mars 2020 10 h 31

      Madame Labelle,

      c'est bien J'accuse qui a été primé, pas la vie de Polanski, ni son sens moral, ni son contraire.

      C'est pourtant bien l'académie (je suppose que l'organisation des Césars se pare de ce titre) et Polanski qui ont reçu les huées.

      On parle de condamner le décernement d'un prix au nom de son auteur. C'est de la censure sans le moindre doute. Le résultat est, entre autres, que pas une salle ne daignera afficher ce film sauf sous volonté de scandale.
      Il reste comme vous dites qu'on peut le télécharger. Chez soi. Quasi en catimini. Comme on lisait autrefois les oeuvres du marquis de Sade caché dans sa garde-robe, ou la Bible, hé oui!
      C'est ça, la censure. Pas l'impossibilité de lire ou voir, mais l'opprobe qui les accompagne.

      On peut lire Mein Kampf en tout lieu sans la moindre gêne. La morale est à géométrie variable.

      Le moralisme, tout comme votre intervention, est spécieux et donc dans tous les cas soutient, sinon avance, une injustice bien pire que ce qu'il prétend défendre.

      Parce qu'il suit la mode et "choisit ses combats". C'est sa façon privilégiée de "soulever les foules" tout en prétendant transcender la vie.

      Surtout, parce qu'il place la morale au-dessus de l'être humain, du choix individuel qui accompagne chaque instant de l'existence, en musique comme ailleurs.
      Le moralisme est la base de pas mal tous les anti-humanismes.

      Le moralisme est une vengeance qui nie autant la victime que le coupable sous le regard du "bien" et du "mal".
      Il arrache à certains individus leur droit d'être des humains. Enlever le droit d'être un humain, c'est ça, la peine de mort.

      Et puis... tout bêtement je suis écoeuré de voir tant de bonnes personnes se posent en "défenseurs" de victimes et au bout du compte leur fermer la gueule ben raide.
      La moindre des décences serait de se taire et de les écouter, pas de les aider à se "venger" sans même savoir s'ils veulent se venger.

  • Claude Paradis - Abonné 13 mars 2020 08 h 10

    Non à la censure, oui à l'éthique

    Il ne faut pas confondre censure et éthique, méfiance et prudence. Entre l'œuvre et l'artiste, on doit savoir mettre un mur. Cependant, nous savons que certaines œuvres d'art emmêlent l'expression à l'idéologie. Ce semble avoir malheureusement été le cas de Gabriel Matznef, qui a cherché dans certaines de ses œuvres à élever la pédophilie au rang d'expression artistique. Est-ce de la censure d'écarter aujourd'hui les œuvres les plus explicites de cet individu pour le moins louche? On peut plutôt se demander quelle idée avaient les éditeurs d'avoir publié de tels textes, dans lesquels les noms des victimes sont mentionnés! Le cas Polanski comme au Québec le cas Jutra sont différents. Leur cinéma ne fait pas l'apologie de leurs gestes criminels. Il faut donc faire la distinction entre leur œuvre et leur personnalité. Par ailleurs, comme toute reconnaissance officielle a quelque chose de politique (on donne une bonne tape dans le dos de l'individu), il devient normal de remettre en question le fait qu'on accorde des prix prestigieux à un artiste aux prises avec la justice, parce que le prix lance alors le signal qu'on appuie la personne autant que l'œuvre, parce qu'on demande alors à la justice de ne pas oublier que c'est un grand artiste — et tant pis pour les victimes... De la même manière, retirer le nom de Jutra des prix de reconnaissance du cinéma québécois ne me semble pas une censure parce que le nom de l'individu est maintenant trop entaché pour qu'il serve de modèle aux artisans du cinéma. Ce n'est pas de la censure, c'est de l'éthique. Oui, il faut mettre l'art à l'abri de la censure; non, l'art n'est pas au-dessus de tout: il ne faut jamais oublier que des victimes continuent de souffrir sous le poids des statuettes. Si les salauds savent user de leur prestige artistique pour piéger de jeunes filles ou de jeunes hommes, il faut savoir leur répondre en leur refusant d'accroître leur prestige.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 13 mars 2020 20 h 42

      Merveilleuse réponse, merci:)

  • Gilles Delisle - Inscrit 13 mars 2020 08 h 47

    Un cri du coeur nécessaire

    Dans ce monde un peu fou de pédophiles et de fornicateurs de toutes sortes, des voix s'élêvent pour dire tout haut que la censure de l'art, sous toutes ses formes ne doit pas s'implanter dans notre soicété. Bravo Mme Poitras, pour votre témoignage.

    • Claude Paradis - Abonné 13 mars 2020 09 h 54

      Si un artiste entre dans votre domicile pour y violer votre compagne ou votre fille et s'empresse ensuite exprimer son goût du viol dans une belle œuvre d'art ou de littérature, allez-vous consentir à lui remettre un prix pour souligner son magnifique travail? Les œuvres de Gabriel Matzneff semblent construites sous ce modèle... Autant je suis d'accord pour combattre la censure, autant je suis réticent à ensencer la personne derrière l'œuvre, surtout si je sais que la personne derrière l'œuvre a commis des actes graves. Au moment où on reconnaît enfin l'existence des victimes, il ne faudrait pas s'emmêler dans les fleurs du tapis des arts ni surtout se mettre les pieds dans les plats trop finement glacés d'artistes malfaisants.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 mars 2020 09 h 24

    L’œuvre et l’artiste

    Chez les artistes, je ne fais pas de distinction entre l’être humain et le créateur. Mais je fais une distinction entre celui-ci et son œuvre.

    L’œuvre possède une existence qui lui est propre et qui survit à son géniteur.

    Vouloir condamner une création artistique à l’oubli afin de punir son créateur est aussi futile que de vouloir arrêter le vent.

    L’œuvre est le fruit de l’artiste comme l’enfant est le fruit de ses géniteurs. Ostraciser un enfant pour les crimes commis par ses parents — pensons à l’enfant d’un officier nazi — est injuste.

    Et dans le cas d’une création artistique brillante, s’en priver est aussi une punition qu’on s’impose à soi-même. Parce que les créations artistiques nous font grandir.

    Ceci étant dit, dans un gala, honorer une création artistique, c’est aussi rendre hommage à son géniteur. Ce qui est gênant en dépit du fait qu’un film (pour donner cet exemple) est toujours une œuvre collective puisqu’elle est le résultat combiné des talents d’une multitude de personnes.

    • André Labelle - Abonné 13 mars 2020 18 h 31

      Les artistes ne sont pas des ordinateurs. Les oeuvres artistiques valables, pas les peintures par numéro, prennent naissance intimement de l'artiste.
      Combien de chef-d'oeuvre anonymes connaissez-vous ? À part les oeuvres pariétales et certaines sculptures préhistoriques il n'existe pas beaucoup de chef d'oeuvre qui ne sont pas associés à leurs auteurs.

      Quant aux géniteurs monstrueux vous ne devriez pas passer sous silence toutes ces femmes violées qui n'ont pas hésité à se faire avorter, étant incapables de supporter fabriquer en leur sein un fruit issu d'un monstre. Croyez-vous que ces femmes l'on fait de gaieté de coeur ?

      «La vérité est comme le soleil. Elle fait tout voir et ne se laisse pas regarder.»
      [Victor Hugo]

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 14 mars 2020 14 h 44

      @ JPM...Tout à fait d'accord avec votre début de commentaire...sauf que votre dernier paragraphe ressemble à un désaveu ...de ce qui vient avant. Rester sur la ligne médiane...est lâche et/ou hypocrite. Ce qui n'est pas votre cas...j'en suis fort aise.

      Ici, la question et le sujet portent sur un film ...point à la ligne. Ce film, dans son sujet, raconte l'histoire Dreyfus: racisme et haine du juif.
      Ce film, dans la question , nous fait réfléchir à la facilité du lynchage dans la sphère publique...dans ces temps-là et... encore auourd'hui.

      Polanski, on s'en balance...Un autre aurait pu réaliser,aussi bien, ce film .....et la polémique n'aurait pas eu lieu. Ce film doit être vu... pour les bonnes raisons et non pour satisfaire les egos de chacun.

      Laissons aux remords..sinon à la justice....le soin d'agir.
      "Les dernières ombres de la liberté s'effacent à l'horizon quand les humains abandonnent le pivilège de penser." Thomas Paine