La violence et l’oeuvre totale

Avec la victoire de Polanski, ce que vous nous demandez, c’est d’embrasser avec reconnaissance la fusion complète de l’homme, du violeur, de l’artiste, et du célébré.
Lucas Barioulet Agence France-Presse Avec la victoire de Polanski, ce que vous nous demandez, c’est d’embrasser avec reconnaissance la fusion complète de l’homme, du violeur, de l’artiste, et du célébré.

Le texte de Virginie Despentes fut « coup de poing ». Un « uppercut ». En face de la violence illustrée sur la scène des César en cette soirée du 28 février, l’image mentale que nous impose la métaphore est trop juste. Trop faible aussi.

Les mots de Virginie Despentes, d’autant plus frappants lorsque lus en parallèle et superposés au texte coécrit par Guillaume LeBlanc et Fabienne Brugère Césars : ce que veut dire quitter la salle, ne peuvent apparaître simplement comme un déversement de fiel en solidarité avec la levée de « masse » — permettez-moi ici d’ironiser sur l’épatant volume de sorties outrées qui ont suivi celle d’Adèle Haenel — à la suite de la victoire de Roman Polanski pour la meilleure réalisation. Ce que nous a révélé Despentes, ce n’est pas seulement l’absurdité complète de l’encensement d’un violeur avoué au sein d’une industrie déjà sclérosée d’un continent à l’autre par son refus de vérité pour une œuvre où celui-ci met en scène son propre procès, et, ultimement, le vernissage final de son impunité.

Non. Despentes, parce qu’Adèle Haenel s’est levée ce soir-là, nous livre cette violence comme fondamentalement idéologique parce que réfléchie, orchestrée, et totalisante. L’invitation est au dépassement du symbolisme : « On se lève et on se barre » rend compte de l’entreprise d’œuvre totale en place, entreprise où la femme ne continuera à exister que dans son mutisme. « Venez m’expliquer comment je devrais m’y prendre pour laisser la fille violée devant la porte de mon bureau avant de me mettre à écrire, bande de bouffons », écrit-elle.

Fusion de l’artiste et du violeur

Alors qu’on demande explicitement à toutes les survivantes d’enterrer le violeur pour pouvoir décerner dans un confort crasse un trophée doré qu’on renvoie en pleine figure à chaque spectatrice assise dans son trauma, on cristallise la violence hors des corps, hors du privé, pour la construire et l’affirmer comme idéologique, comme une fin et comme un moyen d’enracinement d’un système qui ne cédera pas devant la colère méprisable de ses dominés(e)s. Bien au contraire, nous saisissons désormais la cohérence parfaite entre l’artiste et son milieu ; cette relation de cautionnement jusque dans les derniers soubresauts d’un silence mortifère. L’analogie de l’auteure s’ancre maintenant encore plus profondément dans le bas-ventre de chaque femme et chaque jeune fille qui percuteront ses mots. Ce que vous nous demandez, c’est d’embrasser avec reconnaissance la fusion complète de l’homme, du violeur, de l’artiste, et du célébré ; la distinction entre les différents visages n’était qu’une question de rhétorique pour asséner un coup final en grande pompe, devant toute la France, devant le monde entier. Alors oui, la violence est totalisante. Mais elle ne sera pas totalitaire.

Et qu’est-ce qui justifie ce prix ? L’esthétique ? L’art pour l’art ?

C’est ici que le concept d’œuvre d’art totale développé par Richard Wagner en 1850 — la Gesamtkunstwerk — vient éclairer le statement de l’Académie des César comme miroir non seulement du septième art, mais aussi d’une société faisant le choix quotidien de l’immobilisme. Avant tout une esthétique de l’opéra voulant ultimement réhabiliter la tragédie grecque antique comme l’œuvre d’art idéale, complète et trônant seule comme véhicule d’expression du drame humain dans toute sa complexité, l’œuvre d’art totale de Wagner suggère plus qu’une coexistence entre texte, musique et performance. La Gesamtkunstwerk se veut un modèle de fusion entre toutes les composantes et les facettes de la performance, et son audience : la relation entre celui qui livre l’art et celui qui le reçoit s’exprime dans la catharsis la plus complète, la plus pure. Les différents médiums de l’œuvre deviennent indissociables. On dépasse alors la complémentarité pour un résultat esthétique dont l’emprise sur le spectateur est tout aussi totale.

L’esthétique wagnérienne, vous direz, ne verse pas dans le politique. Vrai, l’œuvre totale ne concerne pas exclusivement la relation entre l’artiste et son propos. Cependant, elle fournit la métaphore toute désignée pour révéler la portée du texte de Virginie Despentes.

La violence minutieusement mise en scène le 28 février dernier ne se retrouve plus dans la demande réitérée de l’Académie française de défaire le cinéaste du violeur. Elle s’incarne dorénavant dans l’affirmation que les deux figures peuvent s’unir, et que l’artiste continuera d’être adulé, parce que l’art et la violence ne font qu’un. C’est dans l’affront d’une récompense non pas sur la base du talent, mais de la politique que tout devient limpide. C’est dans l’aveu qu’une statuette n’a pas été décernée, mais enlevée des mains des femmes, et deux fois plutôt qu’une, que le geste se révèle comme idéologique. C’est dans la réalisation que les César n’ont pas, comme l’a titré Le Figaro le soir même, remis «#MeToo à plus tard », mais l’ont bel et bien écrasé du talon sans un regard vers l’avant ni l’arrière. C’est tout cela qui porte bien haut le César de Polanski comme une agression à l’endroit d’Adèle Haenel, de Samantha Geimer, de Valentine Monnier, de toutes les autres, industrie, genre, et témoignage confondus. C’est ce moment politique puissant qui dévoile l’entreprise idéologique d’œuvre totale.

À ceux qui souhaitent dans leur malaise une accalmie, sachez que la condamnation d’Harvey Weinstein n’étanchera en rien la soif. Les cérémonies ne décernent pas de prix de consolation : elles désignent les puissants, et se foutent de la gueule des vulnérables dans le confort et l’indifférence. Nous ne nous satisferons pas de la reconnaissance de la pathologie d’un seul représentant désigné, tant que la pathologie du système ne sera pas elle aussi mise à procès. Tant que la totalité de l’œuvre n’apparaîtra pas quedans le geste de protestation, déjà anecdotique pour certains, d’une survivante au sein de la masse. Adèle et Virginie, et bien d’autres encore, nous ont livré un message.

Le régime d’impunité ne sera pas totalitaire. Et face à la violence totale, la réponse sera totale.

6 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 13 mars 2020 07 h 57

    À noter que ce texte ne s'en prend qu'à la remise du prix et à la reconnassance de l'artiste.

    Ne propose pas le boycott ou la non-diffusion de l'œuvre.

    De façon plus générale, la question de savoir si une œuvre doit être prise pour elle-même ou bien être considérée aussi au regard de la personne de l'artiste, est difficile.

    La solution serait peut-être de n'attribuer des prix qu'aux œuvres, et non aux artistes...

    De façon encore plus générale, on peut même se poser la question de l'attribution de prix... peut-on vraiment évaluer objectivement une œuvre d'art pour déterminer laquelle est la meilleure... Oui, certaines sont nettement meilleures que d'autres, mais déterminer ZE œuvre, laquelle est la plus meilleure... Se demander si l'œuvre de Baudelaire est meilleure que celle de Rimbaud ou de Poe est une fausse question, même s'il est clair qu'il s'agit de grandes œuvres qui se distinguent du lot.

    Est-ce que vraiment "Les misérables" (dont le réalisateur a fait de la prison pour enlèvement et séquestration d'ailleurs) est un meilleur film que "J'accuse" - j'en doute. Mais ce n'est pas le jury des Césars qui va nous dire la véritable réponse à cette question, s'il y en a une. "1917" est-il un meilleur film que "Joker"? Est-ce qu'on peut vraiment répondre à cette question? Personnellement, je trouve que "Parasite", encensé de toute la critique et primé de tous côtés, est un mauvais film, scénario facile, répétitif, caricatural et gratuit (oui, je sais, on évoque les inégalités sociales, mais on presse beaucoup le citron, c'est présenté de façon simplette - et la psychologie des personnages est très superficielle, lorsqu'existante) - ai-je raison, seul contre tous?

    De façon plus générale, d'où nous vient cette volonté de donner des prix?

    C'est un autre problème, mais relié.

    La compétition met du piquant, prétexte à soirées médiatiques pour créer suspense et mousser la forme d'art, et à ceci s'ajoute, le besoin d'idoles...

    On pourrait seulement identifier ce qui se distingue beaucoup.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 13 mars 2020 09 h 05

    La génération montante réclame la totale.

    "Le régime d’impunité ne sera pas totalitaire. Et face à la violence totale, la réponse sera totale." - Éléonore Paré

    En effet Madame Paré, ce ne sera pas le régime d'impunité qui sera totalitaire, mais la réponse intolérante des fanatiques qui le sera. Et vous en êtes, j'en ai bien peur.

    La bien-pensance sans complexes se déchaîne de plus en plus. Si on doit commencer à juger les créateurs sur la moralité de leur existence plutôt que sur leurs mérites artistiques, il ne restera bien vite plus grand-chose sur les tablettes de la culture, à part les homélies prétentieuses des collets montés et autres grenouilles de bénitier en mal de notoriété comme Virginie Despentes.

    Il est quand même ironique que vous évoquiez Wagner, un tombeur de femmes et un antisémite déclaré. Vous devriez plutôt vous tourner vers Savonarole, Robespierre et les Talibans. Vous vous y sentirez plus à l'aise à fréquenter des gens prétendument vertueux qui pensent comme vous.

    D'ailleurs, le fait que vous vous disiez étudiante universitaire en sciences politiques a de quoi inquiéter en ce qui fera la marque d'une génération montante qui se révèle de plus en plus incapable de faire la part des choses. Si la tendance se maintient, ce sera vraiment la totale.

    Avec un peu de chance, les gens de ma génération ne seront plus là pour contempler ce désastre.

    • Hélène Paulette - Abonnée 13 mars 2020 09 h 48

      Comme je suis d'accord, monsieur Morin...

  • Michel Edmond - Inscrit 13 mars 2020 09 h 45

    En joue. Feu…

    L'auteure manie avec dextérité les armes du militantisme auquel elle tente de soumettre les ressources de l'Art . C'est un appel à la guerre, à un affrontement perpétuel, aux sons de tambours des répétitions scandées : total, totalité, totalitaire.

    Elle a choisi le camp des Amazones ; celui de V. Despentes et d’A. Haenel.

    Elle oublie, car elles sont des ennemies inavouées, toutes les autres beaucoup plus nuancées : les Fanny Ardant, les Natacha Polony, etc.

    Je me rallie volontiers à ce texte de Nicolas Bedos: «Cet extraordinaire mouvement de révolte mérite une vaste réflexion de fond. Car un autre danger nous menace, celui que l'indignation légitime des oppressés rentre en collision avec un autre combat qui, tous, nous a soulevé le cœur en janvier 2015: la liberté d'expression artistique et le refus de la moralisation de l'art. On peut être Adèle et Charlie».

  • Raymond Labelle - Abonné 13 mars 2020 12 h 25

    Totalitarisme - Wagner: une fréquentation peu recommandable.

    Invoquer une totale pour opposer une totale et... justifier le totalitarisme.

    Wagner avait tort. Ce concept d'oeuvre totale est une lubie. Culte (et pour Wagner, auto-culte) idolâtre de l'artiste. Narcissisme. Culte de la personnalité. Ça rentre bien avec le flon-flon de son oeuvre.

    L'oeuvre se défait de l'artiste une fois créée. Elle est jetée en pâture au public. Elle a sa vie propre. Bien sûr, on y reconnaît l'auteur.e, son style, sa marque (comme le narcissisme de Wagner dans son oeuvre par exemple), mais l'oeuvre est partie.

  • Jacques de Guise - Abonné 13 mars 2020 12 h 45

    Fragmentation insidieuse de la vérité

    Je souscris à vos propos Éléonore Paré.

    Comme Aurélie Lanctôt l’indiquait si bien, le 6 mars dernier, dans son texte éclairant intitulé « La vie est ailleurs », je n’en peux plus qu’on nous dise qu’il faut séparer l’homme de l’artiste ou l’artiste de l’œuvre, car ceci relève d’une séparation analytique qui n’existe pas dans la vraie vie en chair et en os. Comme si la vie n’alimentait pas l’œuvre, comme si les effets sur l’humain n’avaient aucune importance.

    Cette fragmentation en différentes sphères imperméables ne sert qu’à réduire la qualité et la texture de la vérité publique, qui ne profite qu'aux hiérarchies établies uniquement. Ces dichotomies schizophréniques nous étouffent et nous empêchent d’articuler ce qui devrait l’être.

    Cette schizophrénie galopante sclérose nombre de domaines autres que les arts et mènent à des aberrations. Une telle pratique entache la notion même de vérité.