Le collège Gérald-Godin renie sa raison d’être

«L’élan visionnaire donné par le premier ministre Jacques Parizeau et par le collège Gérald-Godin a donc porté des fruits et a répondu à la demande historique de l’Association des francophones de l’Ouest-de-l’Île», pense André Campagna.
Photo: Anne-Marie Dufour Creative Commons «L’élan visionnaire donné par le premier ministre Jacques Parizeau et par le collège Gérald-Godin a donc porté des fruits et a répondu à la demande historique de l’Association des francophones de l’Ouest-de-l’Île», pense André Campagna.

Le journal Le Devoir nous informait le 2 mars 2020 du projet du cégep Gérald-Godin de créer à Vaudreuil-Dorion avec le collège anglophone John-Abbott et le collège Valleyfield, un campus bilingue offrant des DEC dans les deux langues.

C’est oublier que le collège Gérald-Godin a été créé en 1995 par le gouvernement Parizeau non seulement pour offrir aux francophones du « West Island » l’accès aux études collégiales en français à proximité, mais aussi pour endiguer l’anglicisation galopante des non-anglophones par l’accès au seul cégep de la région, John-Abbott. Deux ans plus tard, en 1997, sur proposition du Collège, le gouvernement Bouchard ajoutait une deuxième institution culturelle dans l’Ouest-de-l’Île, la salle Pauline-Julien. Puis en 1998, l’UQAM, à l’invitation du Collège, ouvrait une antenne dans le même secteur. Également en 1998, grâce à la déconfessionnalisation des commissions scolaires par la ministre de l’Éducation, Pauline Marois, advenait la création de la Commission scolaire francophone Marguerite-Bourgeoys, dans le secteur ouest de l’île de Montréal.

En quelques années donc, à la veille du tournant du siècle, l’Ouest-de-l’Île est passé de zéro à quatre grandes institutions de langue française et de culture québécoise, en cet unique milieu minoritaire francophone alors au Québec. L’élan visionnaire donné par le premier ministre Jacques Parizeau et par le collège Gérald-Godin a donc porté des fruits et a répondu à la demande historique de l’Association des francophones de l’Ouest-de-l’Île.

Concernant la région de Vaudreuil-Dorion et le besoin de sa clientèle anglophone minoritaire, elle est déjà bien desservie par le collège John-Abbott situé à Sainte-Anne-de-Bellevue, plus proche de ce secteur que les autres collèges. En ce qui concerne les francophones majoritaires, le collège de Valleyfield a déjà à Vaudreuil-Dorion une antenne et, grâce à une mise en commun avec Gérald-Godin, il serait possible de créer un campus de plus grande envergure dans cette région à majorité francophone (66 % selon le chercheur Frédéric Lacroix), en forte croissance démographique située à l’extrême ouest du Québec, à la frontière de l’Ontario et au coeur du Suroît.

Dans ce contexte, ai-je besoin de dire qu’en lisant l’article du Devoir du 2 mars, je suis presque tombé en bas de ma chaise. Comment le cégep Gérald-Godin, comment sa direction, comment son conseil d’administration, 20 ans après l’ouverture de ses portes, a-t-il pu faire ce virage à 180 degrés pour devenir le porteur et le porte-parole même, semble-t-il, voire le complice, d’un projet qui, dans les faits (les tendances exposées par Lacroix sont si claires), contribuera à accentuer l’anglicisation régionale de la jeunesse, et, à moyen terme, à réduire l’importance de la présence francophone dans cette région limitrophe, déjà exposée à l’influence anglophone.

Et encore plus, le cégep Gérald-Godin risque « d’être le dindon de la farce » dans ce projet. Non seulement, son campus principal à Sainte-Geneviève perdrait une large partie de sa clientèle provenant de Vaudreuil-Dorion, alors que stagnent déjà ses effectifs, mais en plus l’offre de DEC en anglais à Vaudreuil-Dorion, ajoutera l’espace physique manquant à John-Abbott pour accueillir plus d’étudiants non anglophones (allophones et francophones) selon la forte tendance démontrée par Frédéric Lacroix. Le cégep Gérald-Godin participerait ainsi à ce que certains appellent la « westlandisation » du Suroît ! Le collège irait exactement à l’opposé de sa raison d’être ! 

Dans un campus bilingue, la clientèle anglophone serait en croissance continue, comme dans l’île de Montréal, au détriment des francophones.

Et, cela est d’autant plus aberrant de la part du collège Gérald-Godin qu’il y a quelques années, « il s’en est fait passer une petite vite » par le John Abbott College et en subit encore les conséquences. Je connais bien le début de l’histoire pour en avoir été un acteur. Dans la lettre fondatrice du Collège du ministre de l’Éducation Jean Garon, il avait invité le conseil d’administration du Collège à considérer la création d’un nouveau programme technique en relation avec l’importante industrie pharmaceutique de l’Ouest-de-l’Île. Dès 1997, avant même l’ouverture du Collège, la direction en a fait une priorité ainsi que les directions qui s’y sont succédé. Il y a une dizaine d’années, le ministère de l’Éducation autorisait le Collège à offrir le nouveau programme d’études techniques en fabrication pharmaceutique. Un programme à autorisation très limitée vu la dimension relative de l’industrie. Selon la politique historique du ministère de l’Éducation, ce type de programme est limité à un collège, sinon à quelques collèges très distancés pour répondre à des besoins régionaux distincts.

Cette fois, le ministère de l’Éducation s’est permis une brèche à sa politique historique. Que s’est-il passé ? Sans doute, le lobbying du John Abbott College (qui était déjà actif en 1999) a été si puissant, auprès du gouvernement Charest (je crois), que le programme lui a aussi été autorisé. Aujourd’hui, ce programme est moribond à Gérald-Godin et débordant de santé à John-Abbott d’après ce qu’on m’en a dit.

En bref, « win » pour ce dernier, et « perte » pour Gérald-Godin qui avait travaillé pendant une dizaine d’années pour développer ce programme en étroite collaboration avec l’industrie pharmaceutique.

Est-ce qu’un nouveau, « win-perte » se prépare au détriment, cette fois, de deux collèges de langue française dans une nouvelle région, celle-là à majorité francophone (pour combien de temps) ? Tout l’indique !

L’article du Devoir nous apprend que le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur étudie ce projet de campus bilingue des trois collèges. Souhaitons que le ministre consulte aussi le chef du gouvernement du Québec qui connaît on ne peut mieux le contexte du « West Island », lui qui a vu le jour à Sainte-Anne-de-Bellevue, lui qui s’est imposé le voyagement quotidien de dizaines de kilomètres, pendant des années, pour aller étudier dans un cégep de langue française du centre de l’île. Et enfin lui qui s’est réjoui le 6 mars 2000 de la création d’un cégep de langue française dans l’Ouest-de-l’Île en présidant à l’inauguration du collège Gérald-Godin à titre de ministre de l’Éducation.

P.S. Concernant l’« emballement » émouvant de la Fédération des cégeps pour ce projet de campus bilingue, il faut lui accorder que celle-ci est cohérente avec son passé : il y a 25 ans, en 1995, la Fédération s’était opposée à la création d’un cégep de langue française dans le « West Island ».

18 commentaires
  • Colette Richard-Hardy - Abonné 9 mars 2020 08 h 21

    Culture à vendre

    Sommes-nous rendus à vendre notre culture pour un plat de lentilles!

    • Gilles Sauvageau - Abonné 10 mars 2020 09 h 43

      C'est d'une tristesse inouie !!! À plat ventre ??? Trahison de mercenaires ???

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 mars 2020 09 h 12

    Lettre qui éclaire admirablement sur le sujet

    Bravo !

  • Yves Corbeil - Inscrit 9 mars 2020 10 h 22

    Le collège ne renie rien

    Ce sont les gérants de bowling mercantiles qui y sévissent qui s'égarent de la mission de l'éducation FRANCOPHONE au Québec.

    Dans mon temps, Aie! chu vieux, le prof m'envoyait chez le directeur pour une incartade de la sorte où je m'en sortais avec une bonne correction. T'as le choix qu'il me disait, la strap ou la règle qui était en métal car ça coutait trop cher celles en bois qui se brisaient tous le temps.

    C'est plutôt l'apostasie de certains québécois au nom de la mondialisation et du canadianisme «post-moderne» qui fait oeuvre utile encore et encore pour nous assimiler.

  • François Leduc - Abonné 9 mars 2020 11 h 08

    Un projet inqualifiable !

    Merci M. Camagna de témoigner sur votre expérience comme directeur fondateur du collège Gérald-Godin et de montrer l’absurdité d’une pareille initiative de la Fédération des cégeps.

    Je me permets de rappeler que ce projet d’un campus bilingue a lieu dans l’ancienne circonscription de Paul Gérin-Lajoie, qui a été député de Vaudreuil-Soulanges et l’artisan comme ministre de l’Éducation des transformations majeures au système d’éducation francophone dans les 1960, axées sur la démocratisation de l’enseignement – abolition des collèges classiques et gratuité - et la création des polyvalentes et des cégeps. Amant de la langue française, il a travaillé à sa promotion par des ententes culturelles avec les pays francophones et en particulier la France.

    Quelle ironie donc de voir ses petits gestionnaires de la Fédération, sans vision ni mémoire, saper l’œuvre de fondation de M. Gérin-Lajoie, de l’éducation moderne pour les francophones, l'un des vecteurs essentiels à la vitalité et la pérennité du français au Québec.

    La pétition du Mouvement Québec Français pour rendre applicable la Loi 101 au cégep s’impose plus que jamais.

  • Bernard Dupuis - Abonné 9 mars 2020 11 h 41

    On a plus le président qu'on avait!

    Ce que l'on appelait "la trahison des clercs" est un phénomène récurrent dans l'histoire du Québec. Depuis la guerre de conquête, le haut clergé a vu que ses intérêts se trouvaient du côté d’une alliance avec les dirigeants Anglais. L’attitude de la Fédération des cégeps et de son président M. Tremblay ne font-ils penseer à une nouvelle trahison des clercs?

    Ainsi, le président de la Fédération des cégeps affirmait dernièrement que la dénonciation du mouvement Québec français était alarmiste. Toutefois, il ne niait pas que les études de niveau collégial en anglais intéressaient de plus en plus les étudiants allophones et francophones. Il fallait donc satisfaire leurs aspirations. Le président s’emballait comme le faisait Jean-Jacques Bertrand en 1969 à l'occasion du "Bill 63". On croyait entendre les mêmes sottises utilisées contre la loi 101 en 1977.

    Bien sûr que le contexte des études supérieures est différent de celui des études primaires et secondaires. Les étudiants et étudiantes sont présumés adultes et autonomes. Toutefois, il en va de la pérennité et du progrès de notre société francophone.

    L’expérience et les études démontrent que le français connait une nette régression dans la région de Vaudreuil-Dorion. Il est aussi à noter que la députée Marie-Claude Nichols a été réélue comme députée libérale de Vaudreuil lors des élections générales du 1er octobre 2018, malgré une défaite historique de son parti. On connait le peu de cas que le parti libéral fait de la régression du français au Québec. Est-ce une des raisons de l'élection de sa député?

    Le comble c’est lorsque le président de la Fédération des cégeps affirmait que si le réseau public refusait le bilinguisme, ce serait des intérêts privés qui le feraient. Si c’est vraiment le cas, au moins ce ne seraient pas les deniers publics qui soutiendraient cette complaisance à l’égard de l’anglicisation.

    Merci M. Campagna pour votre précieux témoignage.

    Bernard Dupuis, 09/03/2020

    • Claude Bernard - Abonné 9 mars 2020 15 h 36

      M Dupuis
      Je vous ai compris.
      Ou plutôt, je vous comprendrais si l'idée de couper les subventions au privé ne me semblait pas le contraire d'une bonne solution.
      D'une part parce qu'à mon avis les gens sont prêts à se saigner aux quatre veines pour l'avenir de leur progéniture, d'autre part parce que cela favoriserait, encore une fois, les classes moyenne et supérieure.
      Pour moi la solution est de subventionner davantage les études en français aux collèges privés et à l'université.

    • Bernard Dupuis - Abonné 9 mars 2020 16 h 35

      Il y aurait beaucoup à dire sur ce système d’école à deux ou trois vitesses qui existent au Québec. J’ai appris dernièrement qu’en 1976, les élèves du privé représentaient 8% de la population étudiante. Aujourd’hui, elle représente 20%.

      Cela signifie que l’école privée sert une partie de la population provenant justement des classes supérieures. À tel point que le ministère désigne l’école publique du vocable d’école "pour le monde ordinaire". Selon les statistiques, les écoles publiques apparaissent de plus en plus comme un réservoir destiné aux élèves rejetés par le système privé subventionné. Les parents disent à leur enfant: "si tu ne réussis pas au privé, tu vas te retrouver au public". L'école publique apparaît maintenant comme une punition, pire une honte.

      Les effets néfastes de ce système d’éducation à plusieurs vitesses n’ont pas été prévus par la commission Parent. Ce qui avait été considéré comme accommodement raisonnable au regard des communautés religieuses est devenu un véritable repère pour la caste favorisée de la société. Espérons qu’en plus elles ne servira pas de repère à ceux qui veulent angliciser les institutions d’enseignement.

      Notre société n’a aucun avantage à favoriser l’inégalité en aucun domaine et surtout pas en éducation. Si l’école publique représente bien une école poubelle, alors supprimons l’école publique. Les bâtisseurs de la Révolution tranquille se seraient trompés relativement à l’objectif de faire progresser notre société par l’éducation de qualité égale et accessible à tous.

    • Claude Bernard - Abonné 9 mars 2020 19 h 40

      M Dupuis
      Nous ne sommes pas éloignés d'être d'accord.
      Permettre aux classes inférieures d'accéder au privé est ce que je souhaite.
      Elles iraient ainsi rejoindre les classes moyennes (qu'il ne faut pas oublier) et les riches.
      Que restera-t-il pour le publique?
      Les cas désespérés! et on pourra réduire les classes à 15 élèves avec toute l'aide nécessaire grâce aux économies réalisées.

    • Bernard Dupuis - Abonné 9 mars 2020 23 h 46

      M. Bernard,
      Ce que vous ne comprenez pas, c'est que nous sommes à mille lieux d'être d'accord.

    • Claude Bernard - Abonné 10 mars 2020 09 h 50

      M Dupuis
      Désolé de ma vision malvenue d'une entente possible.
      Néanmoins, je tiens à vous dire que je partage avec vous un certain pessimisme quant à l'école «ordinaire».
      Dans certaines polyvalentes, la situation est telle que l'enseignement y est en pratique impossible.
      Elles ne sont plus que des services de garde pour grands ados.
      Cette situation ne peut durer et y mettre fin est urgent.
      C'est dans le comment que notre désaccord est le plus évident.
      Ce qui ne veut pas dire que je ne respecte pas votre opinion.