L’art du passé nous parle souvent des enjeux du présent

«L’art du passé nous parle souvent des enjeux du présent, et c’est la base du métier d’historien que de reconnaître l’historicité de notre regard, inévitablement teinté par notre propre position historique», soutiennent les auteurs.
Photo: Alexander Farnsworth Getty Images «L’art du passé nous parle souvent des enjeux du présent, et c’est la base du métier d’historien que de reconnaître l’historicité de notre regard, inévitablement teinté par notre propre position historique», soutiennent les auteurs.

Il nous arrive parfois d’être fières et fiers de notre discipline. Depuis quelques décennies, des historien.nes de l’art un peu partout dans le monde ont entamé une réflexion complexe sur l’héritage riche mais problématique reçu de nos prédécesseurs. Le canon artistique, définissant les oeuvres qui semblaient mériter une étude approfondie, souffrait depuis les débuts de la discipline académique de nombreux « points aveugles » et reflétait des relations de pouvoir au sein des sociétés et une géopolitique eurocentrique ; la manière d’aborder les oeuvres était souvent le fruit de préjugés, notamment sexistes.

La complexité de la situation est due au fait que le canon, malgré tous ces défauts, est non seulement un fait historique intéressant en soi, mais comprend aussi des oeuvres qui sont, après tout, des objets fascinants : oui, des chefs-d’oeuvre, parfois virtuoses, souvent beaux, toujours riches en signification. Face à ces paradoxes, on aspire à ne pas être dogmatiques, et on l’est sûrement parfois ; on cherche à faire notre travail de bonne foi. C’est dans ce cadre que nos collègues de l’université de Yale ont décidé de changer le format du cours d’introduction à la discipline ; de supprimer le fameux survey, ce concept très états-unien et nullement évident d’un cours qui, lors d’une session ou deux, cherche à couvrir tout le canon de l’histoire de l’art, des peintures de cavernes jusqu’à l’art le plus actuel. Nous ne connaissons pas le détail des discussions approfondies qu’ont eues certainement les professeur.es de Yale, ni l’exacte teneur du résultat, mais nous les laissons volontiers profiter du bénéfice du doute, car le problème qu’ils ont cherché à affronter est réel et le format du cours donné depuis quelques décennies n’était nullement sacré. Nos universités québécoises ont toutes entamé, ces dernières années, une réflexion similaire.

Mais Christian Rioux (« L’Université Benetton », Le Devoir du 14 février 2020) n’a que faire de ces nuances. Avec l’automatisme pavlovien digne d’un animateur de radio-poubelle, il crie tout de suite au ridicule, à la censure et à la rectitude politique. Nous nous permettons de deviner que le journaliste n’a pas cherché à s’informer sur les réels débats — parfois virulents, et tant mieux — entre chercheur.es, ni à feuilleter les études que ces personnes publient ; non, quelques communiqués de presse et des rumeurs glanées sur le web et hop ! Le pamphlet est prêt pour la publication, et le dénigrement de tout un milieu, servi aux lectrices et lecteurs du journal.

Il nous arrive parfois d’être fières et fiers des initiatives des étudiant.es des universités québécoises. À l’UQAM, par exemple, ce sont elles et eux — du premier cycle, de surcroît ! — qui nous ont poussé.es depuis deux ans à approfondir, à travers des journées d’étude et de réflexion, notre position devant ces questions : l’exclusivité du canon, le rôle social de notre discipline aujourd’hui et ce que l’on pourrait faire pour la diversifier. Celles et ceux parmi nous dont le champ d’enseignement et de recherche est l’art européen, donc le plus fortement « canonique », sont particulièrement interpelé.es par ces questions ; mais contrairement à la caricature qu’affectionnent M. Rioux et ses acolytes, personne ne songe à nous empêcher d’aborder les cathédrales, Giotto ou Chagall dans nos cours, et nous en parlons abondamment (M. Rioux aurait perdu des points à l’examen, d’ailleurs, en parlant des « toiles » de Giotto, terme anachronique et littéralement faux !).

En revanche, on attend de nous, et fort justement, que nous remettions en question la place qu’ont ces oeuvres dans le canon et dans l’imaginaire collectif ; que, lorsque nous parlons des objets véritablement magnifiques créés lors de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler « l’âge d’or » de la peinture hollandaise et « le siècle d’or » de l’art espagnol, nous mentionnions aussi que ces moments de prospérité étaient le produit direct d’une entreprise coloniale atrocement violente ; et que nous n’ignorions pas la condescendance de classe qu’expriment les représentations du milieu populaire espagnol par un Murillo, permettant aux clients fortunés d’évacuer de leur conscience l’abjecte pauvreté de ces jeunes enfants par un traitement pittoresque et doucereux (ce qui correspond parfaitement, avant la lettre, à la définition du kitsch). Les oeuvres sont là, et méritent notre attention, voire notre admiration, mais leur contexte de production, et leur canonisation aux dépens des oeuvres des artistes femmes, par exemple, sont aussi des faits historiques cruciaux qui ont leur place dans le curriculum. M. Rioux appelle tout cela, avec mépris, « destruction des savoirs » ; drôle de concept de « savoir », qui privilégie la répétition du « déjà-su » plutôt que l’élargissement des horizons et la problématisation constante des idées reçues !

Et puis, oui, l’art du passé nous parle souvent des enjeux du présent, et c’est la base du métier d’historien que de reconnaître l’historicité de notre regard, inévitablement teinté par notre propre position historique. Ainsi, M. Rioux, si les émissions de gaz à effet de serre ne nous aident pas « à comprendre les paysages de Monet et de Turner », l’inverse est absolument vrai : ces artistes, abordant pendant la révolution industrielle l’impact de la modernité sur la nature, et donc réfléchissant par le médium visuel à l’humain qui détruit son propre milieu de vie, nous donnent des balises historiques indispensables pour comprendre comment on est arrivé là où on se trouve maintenant.

Il nous arrive parfois d’être fières et fiers du seul journal québécois indépendant et généralement progressiste, de ses analyses fines et nuancées de sujets de société. Ce n’était pas le cas ce vendredi 14 février.

*Ce texte est signé par une centaine de personnalités, pour la plupart professeurs, du milieu des arts et du cinéma.

Réponse du chroniqueur

Cent signatures pour répondre à un seul chroniqueur, telle est probablement la nouvelle définition du courage intellectuel. Pourtant, malgré ses distingués signataires, cette lettre en forme de pétition évite soigneusement de répondre à l’argument principal de ma chronique. Comme vous le dites, l’université Yale était probablement justifiée de supprimer certains « points aveugles » ou de corriger certains « préjugés » de ce cours d’introduction à l’art occidental. Ce qu’elle a d’ailleurs toujours fait par le passé.

Mais là n’est pas la question. L’université a plutôt cédé aux groupes de pression en supprimant purement et simplement ce cours qui attirait des étudiants de toutes les facultés. Une erreur « colossale », selon le critique du Los Angeles Times, Christopher Knight. Car, l’objectif n’était pas d’apporter des nuances, mais de renverser de son piédestal un cours qui avait le défaut d’enseigner ce qui est au coeur de la civilisation européenne. Il y a quelques années, en invoquant les mêmes raisons, Yale n’avait-elle pas rendu facultative pour les étudiants en littérature l’étude de… Shakespeare ?

Vous avez raison d’écrire que « l’art du passé nous parle souvent des enjeux du présent ». Mais, faut-il vous rappeler cet enseignement de l’historien Marc Bloch, pour qui appliquer les critères d’aujourd’hui au monde d’hier, juger de l’histoire en fonction de la morale du jour, travestir les mots du passé pour leur faire dire la rectitude de notre époque, était « de tous les péchés, à l’égard d’une science du temps, le plus impardonnable » ?

Votre vision « progressiste » de l’art rappelle certaines époques où l’idéologie a pris le pas sur l’expression artistique. C’est ce qu’illustre cette détestable manie qui consiste à remplacer la conversation par l’invective (« M. Rioux et ses acolytes »), la liberté de penser par l’action en meute et le débat intellectuel par les pétitions. Ne devriez-vous pas être les premiers à comprendre que quand on est trop nombreux à tenir le pinceau, la finesse du trait ne saurait être au rendez-vous ?

Christian Rioux

49 commentaires
  • Jacques Maurais - Abonné 5 mars 2020 05 h 16

    Bravo

    Bravo, M. Rioux. Ne vous laissez pas impressionner. Et, en passant, faut-il s'étonner que nos jeunes aient de la difficulté à maîtriser le code de la langue écrite quand on lit le texte de ces cent universitaires. Eux-mêmes ne parviennent pas à respecter la nouvelle doxa: après «fières et fiers» dans la première phrase et «historien.nes» dans la deuxième, ils se contentent tout de suite après d'un affreux mot genré, «prédécesseurs» sans même un «e» inséré entre les derniers «r» ert «s». On ne peut que leur conseiller de s'adjoindre un spécialiste de l'écriture non genrée ou bigenrée.

    • Yves Mercure - Inscrit 5 mars 2020 14 h 33

      En effet, ne pas se laisser impressionner s'avère le seul moyen de dépasser l'impression du moment.
      Une nécessité fondamentale d'éducateur et de professeur.
      La pétition aura cherché presque trois semaines pour réunir un conclave suffisant. Force est de croire que chacun des 100 associés pourrait nuancer le livret pour peu qu'on l'y invite autrement que : "Avez-vous lu l'horreur de Rioux"?
      Quelles sont les racines du questionnement du groupe de cette idée? Espérons que ce n'est pas :
      "...étudiant.es des universités québécoises. À l’UQAM, par exemple, ce sont elles et eux — du premier cycle, de surcroît ! — qui nous ont poussé.es ..."
      Pourquoi cette poussée ne vous est pas venue de vos réflexions propres? Ne savez-vous que réagir? Vous questionnez-vous sur ce que vous apportez en salles de cours : un peu de magister et l'air du temps ou un attentisme à l'humeur du groupe. Attention aux auberges espagnoles!
      Vive la polémique et je conclue que la valeur heuristique du moment s'avère nettement à l'avantage de Rioux... qui n'a historiquement pas toujours raison.

  • Yvon Montoya - Inscrit 5 mars 2020 06 h 10

    Marc Bloch fut un grand historien helas fusillé par les représentants d’une idéologie de Droite anti-progressiste, anti-cosmopolite, nationaliste, dont le renouveau est craint encore ces jours-ci dans toute l’Allemagne et l’Europe sans oublier les Trump/Bannon/Bolsonaro etc...Marc Bloch, c’est tout l’enjeu de l’école des Annales, disait que l’art, l’archéologie, la nusmismatique par exemple pouvaient servir notre compréhension des sociétés d’aujourd’hui. C’est exactement ce que dit le texte de ses signataires ( non une «  meute »). De plus il aurait été politiquement contre les idéologies populistes nationalistes identitaires qui finirent un 16 juin 1944 par l’assassiner. Bref, nous savons aussi que l'idéologie a pris le pas sur l’expression du véritable journalisme digne de ce non, non seulement chez les historiens de l’art ( ce qui resterait à démontrer contrairement a ce qu'écrit le chroniqueur). Il est sain qu’une société avec ses intellectuels puisse combattre la démagogie idéologique. Merci aux signataires femmes et hommes, citoyennes et citoyens, non une meute, pour cette réaction. Merci au journal Le Devoir pour cette publication toute a son honneur de respecter le véritable journalisme.

    • Bernard Dupuis - Abonné 5 mars 2020 10 h 23

      Juste un petit mot, encore et encore, sur votre notion de nationalisme. On voit bien que vous utilisez le mot "nationaliste" strictement au sens européen. Vous parlez des « idéologies populistes nationalistes identitaires » exprès pour discréditer les nationalistes québécois.
      Toutefois, le nationalisme identitaire de François Legault est relativement récent.

      Même s’il est vrai qu’il existe au Québec, et au Canada, des nationalistes identitaires, depuis au moins 1760 le mot "nationalisme" signifie ici surtout le patriotisme d’un peuple qui refuse de disparaître.

      Remarquez que ce nationalisme n’a jamais été tout à fait « populaire », puisque de nombreux canadianistes ont toujours refusé de le reconnaître. Mais, ceux-ci n’ont jamais réussi à l’effacer de la conscience des Québécois. L'élection des députés du Bloc québécois lors de la dernière élection en est une autre preuve éloquente.

      Vous semblez vous obstiner à n'utiliser que le sens européen du mot "nationalisme". J'espère que ce n'est que par distraction.

    • Nadia Alexan - Abonnée 5 mars 2020 10 h 29

      La censure n'est jamais une bonne idée. Juger l'histoire avec la moralité du présent, ne tient pas la route. Pour comprendre la littérature et l’histoire, il faudrait les mettre en contexte des valeurs de leur temps.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 mars 2020 06 h 54

      Tout à fait, madame Alexan. De la même manière, juger d'une culture en prenant des Lumières pour référent universel ne tient pas la route. Pour comprendre l'islam, il faudrait le mettre en contextes (pluriels) des valeurs de leur temps et de leur lieu.

    • Raymond Labelle - Abonné 6 mars 2020 13 h 31

      "Pour comprendre l'islam, il faudrait le mettre en contextes (pluriels) des valeurs de leur temps et de leur lieu." En effet, et non pas tenter d'appliquer la lettre du Coran à notre monde tel qu'il est aujourd'hui. Bien situer l'Islam dans l'histoire. Et, de la même façon que, malgré tout, tout ne se réduit pas à l'histoire ou aux conditions socio-économiques pour l'Islam ou pour les religions en général, de même pour l'art.

      Oui, le fait qu'Il y avait prospérité économique, la dynamique des mécènes, l'émergence de la bourgeoisie, le colonialisme, sont des éléments de contexte (entre autres, par exemple) à connaître pour comprendre Rembrandt (par exemple), mais ça ne suffit pas - il y a encore un petit quelque chose qui...

      Bref, tout réduire aux oppressions diverses ou aux conditions socio-économiques n'explique pas tout - mais on ne peut pas les ignorer non plus.

      Un débat entre un réductionnisme socio-économique et une vision idéalisée de l'Art pour l'Art est une discussion bien mal partie. Il reste, malgré tout, du mystère dans la psyché humaine. Et il y a des interactions non linéaires entre le social et l'individuel, malgré tout. L'individu est aussi un produit social, mais il n'est peut-être pas que cela.

  • Léonce Naud - Abonné 5 mars 2020 06 h 15

    L'aigle va seul, le dindon fait troupe

    La nouvelle mode chez certains universitaires de chasser en bandes, voire de se comporter comme des bancs de poissons, risque d'attirer des esprits inquisiteurs à s’intéresser à leur existence, leurs pompes et leurs œuvres, voire de questionner la pertinence d’engouffrer une part toujours croissante du Trésor Public dans l’engraissement et la perpétuation d’icelles.

    • Robert Bernier - Abonné 5 mars 2020 17 h 08

      Une nouvelle mode? Non. Pas du tout. Dans l'étude intitulée "Le siècle des intellectuels", l'auteur Michel Winock montre même que l'action de professeurs se réunissant autour d'une cause au moyen de pétitions, action qui serait à l'origine même du mot "intellectuels", commence en France en réponse à l'affaire Dreyfus.

      Pas nouveau du tout. Et toujours nécessaire. Que l'on partage ou non leurs idées, leur influence commande que l'on s'y intéresse et, surtout, qu'elle soit tout sauf clandestine.

  • Simon Grenier - Abonné 5 mars 2020 07 h 01

    M. Rioux, depuis quand la réflexion critique est-elle "un jugement de l'histoire"? Un contexte historique factuel n'est pas une opinion.

  • François Poitras - Abonné 5 mars 2020 07 h 40

    Merci M. Rioux.

    La lettre des cent fait résonner un curieux bruit de bottes sur les murs du savoir universitaire. Une clameur réactionnaire que les adeptes de la rectitude nomment erronément « progressisme ». Un cas parmi tant d’autres d’abêtissement moraliste en place et lieu d’un véritable discours critique.