Les «think tanks» ou les nouveaux visages de Nicolas Machiavel

«Même si la recherche reste leur principale activité, on ne trouvera que peu de 
Photo: Bulletin d’histoire politique «Même si la recherche reste leur principale activité, on ne trouvera que peu de "think tanks" qui n’aient pas au moins un pied dans l’espace politique», dit l'auteur.

Depuis les dernières décennies, de nouvelles organisations ont su, par diverses entreprises, s’insérer dans le feuilleton de nos controverses politiques. Variées, ingénieuses et provenant de tous les angles, les initiatives des think tanks ont marqué leur temps. Rien ne sert de chercher en profondeur pour dénicher celles qui ont fait mouche : minutes du patrimoine, palmarès des écoles secondaires, ticket modérateur en santé, monorail à grande vitesse, compteur de la dette du Québec, journée de libération de l’impôt… Les démarches qui viennent d’être évoquées, qui sont toutes le fruit de think tanks canadiens, suffisent à prouver que ces organisations défendent des causes comme l’ont fait les partis politiques depuis l’invention de la démocratie représentative.

Même si la recherche reste leur principale activité, on ne trouvera que peu de think tanks qui n’aient pas au moins un pied dans l’espace politique. Certaines organisations le font en tant qu’auxiliaires de recherche des gouvernements ou de la société civile. D’autres ont été créées pour perpétuer dans le temps les grands axes d’un héritage politique, comme en témoignent, rien qu’au Canada, le Manning Center, l’Institut Broadbent ou l’Institut Laurier-Macdonald. Quant aux autres — l’Institut Fraser, l’Institut économique de Montréal, l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques, le Centre canadien de politiques alternatives —, elles interviennent directement dans l’arène, à gauche comme à droite, dans le but d’influencer le cours des politiques publiques. […]

Même les think tanks les plus crédibles qui se tiennent à l’écart des polémiques, qui montrent un degré de transparence des plus sains et qui se contentent de produire la recherche la plus solide qui soit n’échappent pas à la présente lecture. Qu’ils soient des contractants de recherche ou de petites armées de chercheurs au service de la guerre des idées, le constat reste le même : les think tanks sont les acteurs émergents de l’écosystème politique contemporain où plus personne ne peut faire fi du caractère hautement technique des politiques publiques.

Au XXIe siècle, il n’est plus possible de traiter des controverses entourant les politiques publiques, du lobbying, des idéologies et des élites, sans aborder — modérément, sinon frontalement — ces objets hétérodoxes que sont devenus les think tanks pour les sciences sociales. Après avoir saturé les États-Unis où l’on en compte facilement plus d’un millier, les laboratoires d’idées sont apparus dans tous les pays développés et dans tous les pays en développement. On en compte une centaine au Canada et maintenant une quinzaine au Québec ; et leurs budgets cumulés dépassent facilement celui des partis politiques. Même dans des régimes autoritaires comme la Chine, les think tanks sont apparus en force. On en dénombre désormais des centaines au service de l’État.

Cette fascinante prolifération des laboratoires d’idées partout là où l’État technocratique s’est édifié, qu’il soit démocratique ou non, met en évidence une même réalité : l’adaptation des idéologies au triomphe de la science et de l’information. […]

Les sciences sociales qui ont connu leur ascension au XIXe et XXe siècle ont eu un effet similaire sur les idéologies politiques. Depuis 30 ans, la volonté politique seule et nue ne suffit plus pour justifier une politique : elle doit être appuyée, au moins en apparence, par un langage scientifique et une production d’information. De nos jours, même les personnages politiques les puissants ne peuvent ignorer ce nouveau cadre qui limite leurs paroles et actions. C’est dans ce contexte que la recherche auxiliaire et la recherche de combat des think tanks prennent tout leur sens.

Dans un monde où les partis politiques n’en finissent plus de se vider de leurs membres et où la participation électorale décline de manière tendancielle, les porteurs de projets politiques ont investi un nouveau champ, la recherche hors université, devenue un marché où la demande s’exprime en milliards de dollars en Amérique du Nord, en Europe, en Asie.

Cette industrie dans laquelle pullule une véritable faune d’organisations doit être étudiée, non seulement pour observer la contribution de certains think tanks aux politiques publiques, ou pour leur capacité d’influence, mais aussi du point de vue des controverses à laquelle ils participent, lorsqu’ils n’en sont pas directement responsables.

Les 10 000 think tanks que compte le monde d’aujourd’hui tracent la signature du nouveau modus operandi de l’action politique partout sur terre. Ils sont les nouveaux visages des conseillers politiques ; ou tout simplement, les nouveaux Nicolas Machiavel.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Bulletin d’histoire politique, automne 2019, volume 28, no 1.

 
10 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 3 mars 2020 08 h 03

    « Jamais les hommes ne font le bien que par nécessité. » Nicolas Machiavel

    Les « think tanks » de gauche ne sont-ils pas aussi les nouveaux visages de Nicolas Machiavel? La Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques en est un exemple probant. Quelle recherche crédible produit-elle à part d’exprimer des opinions et non des faits? Ou bien, tout ce qui est à droite est méchant et tout ce qui à gauche est bon. Polarisant comme discours. Et que dire de ceux qui sont au centre, vous savez, le 80% de la population? Les gens ordinaires se foutent éperdument de ces « think tanks ».

    Étudiez les « think tanks » qui étudient les autres? Pourquoi? Les gens ordinaires savent bien que les opinions qui découlent de ces nouveaux grands prêtres autoproclamés de l’information, eh bien ce sont des opinions qui valent pas plus que la leur. C’est comme dire qu’un vote de Michel Seymour ou bien de Gérard Bouchard sur les accommodements déraisonnables est plus important qu’un citoyen ordinaire? Et M. Seymour a renié son rapport après avoir collecté les 168 000$ qui venaient avec évidemment.

    Misère.

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 mars 2020 10 h 19

      Tous les «Think Tanks» ne s'égalent pas. Il y'a ceux qui font du lobbying auprès de nos gouvernements, alors ils sortent des statistiques et des faits convenables à leurs patrons, les grandes entreprises et les multinationales, tels que l'Institut économique de Montréal, le C.D. Howe Institute, et le Fraser Institute.
      Par contre, il y'a d'autres «Think Tanks» sans but lucratif, qui travaillent essentiellement pour le bien commun et le bienêtre des citoyens, tel que Le Canadian Center for Policy Alternatives, le Broadbent Institute et l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (l'IRIS).
      On peut qualifier les premiers de «macchiavelles» puisque leur but primordial est de réduire les taxes des riches et d'assouplir toute réglementation qui pourrait nuire à leurs profits, au détriment du bien commun.

    • Marc Therrien - Abonné 3 mars 2020 17 h 47

      Je serais intéressé de connaître le titre du rapport pour lequel Michel Seymour a changé d'idée en reniant sa signature. Quel rapport issu de quelle commission d'étude?

      Marc Therrien

    • Simon Blouin - Abonné 3 mars 2020 21 h 07

      Vous confondez Michel Seymour et Charles Taylor.

    • Simon Blouin - Abonné 3 mars 2020 21 h 23

      Aussi, le problème est plus grave, ce n'est pas seulement les bien-pensants contre le peuple. Les think tanks sont intégrés aux réseaux des manipulateurs, que ce soient une entreprise de conseil en relations publiques ou un État. Et ces institutions-là font en sorte que les gens se battent pour elles ou leurs clients, alors même qu'ils croient se battre pour leurs propres idées. On relira avec profit le classique de 1928 d'Edward Bernays intitulé Propaganda. Ça fait longtemps que ces techniques existent et se font raffiner. Je ne prétendrais pas moi-même n'avoir jamais été manipulé par eux. Il faut étudier les think tanks, autant que les conseillers en relations publiques, pour affaiblir leur efficacité. Plus il y aura de transparence, moins ce sera facile pour eux. Il ne faut pas simplement choisir son camp et tenter de discréditer les think tanks "ennemis" (ceux qui ne pensent pas comme nous), il faut augmenter la transparence de tous les côtés. Sinon, on rentre dans leur dynamique, et dans leurs savants calculs de manipulation des foules...

    • Cyril Dionne - Abonné 3 mars 2020 23 h 37

      Vous avez raison M. Therrien. J'avais Charles Taylor en tête et non pas M. Seymour pour la répudiation du rapport sur les accommodements déraisonnables avec M. Bouchard. De toute facon, Taylor et Seymour, on peut les mettre dans le même bateau. Ils épousent une position multiculturaliste extrémiste qui n’est pas partagée par la majorité des Québécois.

  • Bernard Terreault - Abonné 3 mars 2020 08 h 30

    Pertinent

    Avec leur noms prétentieux qui essaient de se donner un air officiel, une sorte d'autorité ou d'académie, les think tanks réussisent à se donner un air d'objectivité scientifique. J'avoue que même moi, qui me targue d'être un esprit rationnel et critique, j'ai pu me laisser berner.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 3 mars 2020 10 h 28


      "Avec leur noms prétentieux qui essaient de se donner un air officiel, une sorte d'autorité ou d'académie"

      Comme l'IRIS par exemple, Insititue de Recherche et d'Informations Socioéconomiques. Qui entre autre n'explique même plus qui sont ses checheurs, ses membres..., son financement.

    • Bernard Plante - Abonné 3 mars 2020 13 h 26

      Parce que le financement de l'Institut économique de Montréal lui est connu? Tant qu'à prendre un exemple...

    • Jean-Yves Arès - Abonné 4 mars 2020 11 h 18

      Oui M. Plante, leur financement est connu. Plus précisément non-pas par individu ou entreprise mais par secteur de l'économie.
      http://www.iedm.org/fr/77152-qui-finance-liedm/

      Eux-mêmes se présentent comme: " un think tanks indépendant sur les politiques publiques ".

      C'est clair, il n'y a pas de maquillage pour faire croire que leurs publications vient d'un monde a l'impartialité parfaite, et dénudée de toute influence de groupes d'intérêts.

      Même leurs rapports financiers sont disponibles pour les 20 dernières années.

      Ici ce qui cloche sérieusement c'est qu'il n'y a pas un article sur l'IEDM qui ne mets pas en garde le lecteur que l'IDEM est un think-thanks, comme si la chose était une tare en soi.

      Ce qui est une tare c'est de ne pas indiqué son penchant par défaut. De pas indiqué qu'on a des préférences qui nous fait sélectionner ses chercheurs en fonction d'orientation ciblée de leurs travaux.

      A peu près tout les organisations qui disent faire de l'information sur différent enjeux sociaux sont a classer comme think-thanks. A classer comme ayant un couloir de pensé balisé par des préjugés idéologiques établis.

      Aucun des trois organisations donnéee en exemple Mme. Alexia ne s'identifient comme des think-thanks, et ne donnent leurs sources de financement, leur équipe ou leur rapport annuel.