Quand la censure pousse de l’intérieur

«Déchirer une page de Félix Leclerc, c’est déboulonner un monument. (...) C’est arracher une page de notre mémoire. C’est me déraciner, nous déraciner.», mentionnne l'auteur.
Photo: Agence France-Presse «Déchirer une page de Félix Leclerc, c’est déboulonner un monument. (...) C’est arracher une page de notre mémoire. C’est me déraciner, nous déraciner.», mentionnne l'auteur.

Nous n’avons pas à reculer bien loin pour constater que la censure est encore pleinement opérante aujourd’hui, qu’elle habite encore l’âme du bon Canayen français. Même pas besoin de citer le cas des Demi-civilisés de Jean-Charles Harvey. Nous n’avons qu’à penser à Noir Canada, à SLĀV, ou tout récemment à Félix Leclerc. Oui, Félix Leclerc censuré dans une salle de classe. Félix Leclerc, le socle de la culture québécoise, le mentor des Brel, Brassens, Ferré et compagnie. En sommes-nous rendus là ?

Quand la censure n’a plus de visage, elle pousse à l’intérieur de soi. Je me souviens d’un cas dans ma salle de classe. En grand naïf, je mets au programme Putain de Nelly Arcan. À l’aube des années 2020, Nelly Arcan ne dérange plus comme elle a dérangé au moment de sa révélation. Du moins, c’est ce que je pensais.

À la sortie de mon bureau, une étudiante m’interpelle. Elle me dit qu’elle ne lira pas Nelly Arcan. Que son contenu est trop sulfureux, trop vulgaire, trop cru, trop de sexe, de révolte, de violence. Trop de tout. Que ça n’a pas de sens qu’un professeur fasse lire des propos aussi grossiers à des étudiants du collégial. Que son livre n’est qu’un amas d’obscénités.

Naïvement, peut-être, je lui dis de voir dans l’obsession nihiliste de Nelly Arcan une angoisse générationnelle, de ressentir toute la souffrance d’être une femme à l’ère de l’image, de prendre conscience d’une société conformiste. Je lui dis que cette oeuvre est un acte de liberté, que son message lui est destiné : toute jeune femme n’a pas à vivre en étant habitée par le poids du monde masculin.

Le temps passe. Je croise l’étudiante dans la cage d’escalier et lui demande comment elle a fait pour terminer sa lecture. La réponse est simple : par la censure. En fait, elle a demandé à ses parents de biffer les passages trop sulfureux, trop vulgaires, trop crus. A-t-elle compris Nelly Arcan ? Je ne sais trop. J’en doute.

Quand la censure n’a plus de visage, elle pousse à l’intérieur de la famille. Déchirer une page de Félix Leclerc, c’est déboulonner un monument. C’est bâillonner celui qui a dérangé, celui qui a bousculé nos valeurs, celui qui a crié haut et fort ce qui ronge nos tripes, notre vie, notre amour. C’est arracher une page de notre mémoire. C’est me déraciner, nous déraciner.

Quand la censure n’a plus de visage, on proscrit ceux et celles qui nous font avancer. On proscrit les idées, la réflexion. On empêche la masse de prendre conscience qu’elle peut quelque chose à la marche du monde. Et on commence par tabletter les livres avant de décrédibiliser les intellectuels. On tue les mots, les poèmes avant même qu’ils ne puissent atteindre notre jeunesse.

Aujourd’hui plus que jamais, il me semble, pour faire sortir les étudiants d’eux-mêmes, le professeur se bat contre un ennemi qui n’a plus de nom. Valérie Lefebvre Faucher, dans son essai Procès verbal, clarifie cette situation : « La censure s’est déplacée. Après la censure religieuse et la censure de l’État, est venue la censure privée. »

Quand la censure n’a plus de visage, elle risque de pousser à l’intérieur de la société. En sommes-nous rendus là ? Qui sera le prochain censuré ?

16 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 28 février 2020 02 h 54

    Les fées ont toujours soif...

    Et moi qui croyais, dans ma grande naïveté, que notre société évoluait! Au contraire: elle régresse. J'avais 16 ans , en 1978, lorsque je suis allée voir "Les fées ont soif" de Denise Boucher. Et non, je n'ai pas été traumatisée, bien au contraire. Cette pièce a été marquante pour l'histoire des femmes au Québec. Elle représententait, pour moi, comme un tremplin. Le rôle des femmes changeait pour le mieux, il m'apparaissait impossible de revenir en arrière...plus de quarante ans plus tard, la censure s'immisce sous une forme différente. Elle est tout aussi aveugle et peut-être encore plus vicieuse. Ces parents, qui ont décidé en quelques sortes de remplacer Dieu, depuis que nous avons fait prendre le chemin de la sortie à la religion catholique, me font franchement peur. Comme si l'ignorance et la bêtise pouvaient mener à la "sagesse ".

    • Cyril Dionne - Abonné 28 février 2020 10 h 30

      Mme Garneau, je suis un fier défenseur la liberté d'expression et je trouve la rectitude politique abjecte. Idem pour les "safe space", la discrimination positive et l'appropriation culturelle. La vraie censure en démocratie s'opère lorsqu'on n'écoute pas et on ne lit pas. Seuls exeptions, la diffamation envers un individu ou bien une incitation à la haine envers un groupe en particulier couvert par le Code criminel canadien.

      Ceci dit, il faut prendre en ligne de compte que ce texte à double-sens de notre plus grand poète avec Vigneault, n'est pas au niveau des enfants de huit ans ou de 3e année comme ce fut le cas dans toute cette histoire. Ce que je questionne éperdument comme pédagogue, c'est le choix de l'enseignant, de la direction et de la commission scolaire de mettre un texte comme celui-là dans le cursus scolaire de 3e année. Il existe beaucoup de beaux textes de Félix Leclair qui sont à leur portée pour être apprécié à son summum par un élève de cet âge.

      Mais ce qui me tracasse vraiment dans toute cette histoire, c'est qu'un parent a décidé de faire fi du professionnalisme de l'enseignant et de l'école pour s'immiscer dans une tangente qui n'est pas la sienne. Ce n'est pas aux parents de décider ce qu'on va enseigner une journée à l'école comme ce n'est pas à un individu de dire au médecin comment faire son travail. Cette ingérence n'est pas la bienvenue comme elle n'est pas constructive dans une école publique. Ils ont des écoles privées pour cela.

      Enfin, le passage où le parent s'est objecté, c'était celui qui dit on tue un homme à le payer à rien faire. C'est très vrai. Regardez ce qu'on a fait avec les gens des Premières Nations. On les a condamné à la servitude involontaire tout en les privant de leurs terres, cultures et droits fondamentaux comme citoyens à part entière en les infantilisant avec la loi rétrograde sur les Indiens.

  • Serge Pelletier - Abonné 28 février 2020 05 h 19

    Et vous la croyez...

    Franchement M. Désilets-Rousseau vous croyez que cette "fille là" a demandé à ses parents de passer des paragraphes au crayon feutre noir... Au fait, lui avez-vous demandé si elle prenait a douche toute nue? Qu'importe le type de réponse qu'elle pouvait vous dire à cette question, vous pourriez au moins lui conseiller de "consulter".
    Mais ne vous faites pas, des personnes "dérèglées" de ce genre se retrouve un peu partout dans le système éducatif (et du travail). j'ai personnellement eu affaire à quelques-unes de ces personnes "scrupuleuses" (scupuleues en apparence et en dires devant et pour la "galerie"- mais pas en comportements lorsque non observées), et ce à divers niveaux du système éducatif : DEP, collégial, et universitaire
    De plus, ce dérèglement ne concerne pas un sexe en particilier, ou un niveau scolaire plus qu'un autre (ou incluant un milieu de travail).

    Quant à la censure des "canadiens français", cela n'était généralement que "parure" pour avoir la paix... Situation similaire chez les anglophones, les américans, etc.

    En fait, arguer une affaire touchant le sexe (qu'importe l'affaire, réelle ou imaginaire) fait fureur comme moyen "justificatif" pour ne pas faire, pour se faire muter, pour faire muter l'autre, ou simplement pour faire du "trouble" à l'autre...

    • Brigitte Garneau - Abonnée 28 février 2020 07 h 58

      Vous avez, malheureusement, tout à fait raison M. Pelletier.o

  • Yves Corbeil - Inscrit 28 février 2020 07 h 27

    C'est comme ça

    Qu'on les a élevé ces enfants, en les sur-protégéants après les avoir laissé en garderie à dix-huit mois pour ensuite «les débarqués sur le perron de l'école» et accvepté qu'on les «maganes» pas trop avec des mauvaises notes à l'école, pour en faire ensuite de beaux spécimens de foires anxiogènes qui perpéturont cette tendance jusqu'à ce que quelqu'un «pète» se crime de moule. Et je ne vous parlerai même pas des gens qui nous arrivent de partout avec les us et coutumes qu'ils n'ont pas lassé à la porte d'entrée, enfin celles qui pouraient créer certaines distortions puis une série de chroniques sur le blanc d'amérique, colon à souhait avec tous les autres beaux qualificatifs.

    Félix, c'est qui ça, un chat, a cat?

  • Marc Therrien - Abonné 28 février 2020 07 h 34

    Puisqu'on ne peut pas tout savoir, que faut-il savoir pour ensuite l'enseigner?


    Puisqu’on ne peut pas tout enseigner, il faut faire des choix et puisque faire des choix c’est exclure, alors j’imagine que ce qui n’est pas enseigné n’est pas censuré pour autant. Il serait intéressant plutôt de voir par quoi on remplacera le texte de Félix Leclerc et dans quelle intention pédagogique. Je n’ai pas étudié ce texte de Félix Leclerc à mon école secondaire dans les années 1980. J’ai plutôt le souvenir de « Comme un million de gens » de Claude Dubois :
    « Comme un million de gens
    Il a cessé d'étudier,
    Car il fallait, pour mieux manger,
    Serrer les dents et travailler »

    Me semble qu’on entendait moins parler de décrochage scolaire à cette époque et on savait que ce n’est pas tout le monde qui avait la motivation et le talent pour faire des études post-secondaires. Je connais quelques « cancres » qui ont quand même bien réussi comme entrepreneurs. Pour le reste, j’ai fait partie de ceux qui n’ont pas cessé d’étudier qui, ce faisant, ont acquis entre autres cette capacité d’analyse et de compréhension de texte permettant de dépasser le premier niveau de signalisation de la pensée concrète.

    Marc Therrien

    • Marc Pelletier - Abonné 28 février 2020 11 h 27

      La valeur des humains ne se mesure pas aux " poids " de leurs diplômes !

      Pour ma part, j'ai croisé dans ma vie beaucoup de personnes non diplomées qui ont contribué beaucoup plus à la société que certaines autres qui, même s'ils sont bardés de diplomés, ne " nourrissent " que leurs petites personnes.

  • Gilles Delisle - Abonné 28 février 2020 08 h 22

    Un (e) enseignante qui n'a pas sa place dans une école!

    Quel scandale! Empêchez de jeunes étudiants de travailler sur le texte de Leclerc, intitulé " La meilleure façon de tuer un homme."!
    Enfin, la meilleure façon de tuer un homme, ne serait-elle pas de l'empêcher de s'éduquer.