Pénurie d’enseignants: une occasion de repenser les modèles de formation?

À travers ces propositions de refonte des programmes de formation souhaitée par certains, c’est bien le modèle de formation universitaire professionnalisante, implanté depuis plus de 25 ans au Québec, qui est remis en cause.
Photo: Xavier Leoty Agence France-Presse À travers ces propositions de refonte des programmes de formation souhaitée par certains, c’est bien le modèle de formation universitaire professionnalisante, implanté depuis plus de 25 ans au Québec, qui est remis en cause.

La situation problématique rencontrée dans plusieurs milieux scolaires à propos du manque de personnel enseignant conduit diverses personnes à demander au ministre de revoir les modèles en vigueur pour former les enseignants. Sous la pression de la pénurie, la tentation est forte de réclamer la mise en oeuvre d’un programme de formation accéléré ou la révision radicale des conditions d’accès aux programmes existants.

À travers ces propositions de refonte des programmes de formation souhaitée par certains, c’est bien le modèle de formation universitaire professionnalisante, implanté depuis plus de 25 ans au Québec, qui est remis en cause. D’aucuns estiment en effet que cette formation, composée pour moitié de crédits de formation disciplinaire et pour l’autre moitié de crédits de formation en éducation incluant au moins 700 heures de formation pratique, pourrait être revue en réduisant à une portion congrue le volet de formation en éducation. Ces personnes s’appuient sur l’idée que le plus important est de s’assurer que les futurs enseignants disposent d’abord et avant tout de « solides connaissances disciplinaires » dans une discipline de formation universitaire.

Un rapport de l’OCDE, basé sur une vaste enquête auprès de groupes d’enseignants débutants dans 30 pays, souligne pourtant que « dans de nombreux pays les établissements de formation des enseignants pourraient accorder trop d’importance aux connaissances relatives au contenu plutôt que de répartir de manière équilibrée les types de connaissances importantes, comme la connaissance du contenu pédagogique ».

D’autres études ont démontré que les enseignants qui ont un baccalauréat disciplinaire et enseignent de manière même temporaire par la suite sans formation pédagogique approfondie ont des pratiques qui favorisent moins le développement des apprentissages de tous les élèves.

De plus, le nouveau référentiel de compétences professionnelles en préparation au ministère révèle la complexité du métier d’enseignant. Il insiste sur la nécessité de les préparer à l’exercice de leur profession en leur permettant d’acquérir des connaissances relatives au cadre scolaire québécois, au développement psychologique de l’enfant et de l’adolescent, aux obstacles épistémologiques à l’apprentissage des élèves, au développement de compétences numériques, au rôle de l’école dans la lutte contre la reproduction des inégalités sociales et dans le développement de citoyens critiques ; aux difficultés d’apprentissage […].

Revalorisation

On voit donc que, si la dimension disciplinaire de la formation à l’enseignement au secondaire est essentielle, elle ne peut s’y réduire. Comment serait-il possible de construire les bases de ces compétences professionnelles dans un programme de formation initiale universitaire professionnalisant réduit a minima ? Il en va, selon nous, du respect d’une profession qui, comme pourraient en témoigner tous ceux qui oeuvrent au quotidien dans les établissements scolaires, s’est grandement complexifiée et a bien besoin de revalorisation.

La pénurie actuelle d’enseignants est un problème complexe qui ne peut se résoudre avec des réponses simples. À cet égard, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur a mis en oeuvre des initiatives multiples pour rendre plus attractifs les différents programmes de formation à l’enseignement, pour recruter les meilleurs candidats et pour valoriser cette profession : bourses d’excellence dont bénéficie nouvellement un étudiant en formation initiale à l’enseignement sur cinq, rémunération du stage de dernière année.

Le ministre vient aussi de reconnaître comme une voie de formation désormais permanente le programme de maîtrise qualifiante qui permet à des personnes détentrices de baccalauréat dans diverses disciplines de s’engager dans une formation à l’enseignement approfondie. Ce programme a déjà permis à plus d’un millier de personnes d’obtenir un brevet d’enseignement au cours des dix dernières années et continuera de le faire.

Ces initiatives offrent des réponses partielles mais pertinentes au problème de pénurie, même si leur effet reste à documenter et qu’une réflexion de fond doit encore être engagée avec l’ensemble des acteurs du monde de l’éducation sur les leviers et conditions à mettre en place pour former un corps enseignant de qualité, épanoui dans son contexte de travail, pleinement voué à la réussite de tous les élèves et engagé dans une dynamique de développement professionnel continu.

Créativité

Dans le contexte des récentes prises de position mentionnées plus haut, qui mettent en cause les modèles de formation existants, nous estimons qu’il est de notre responsabilité de faire preuve de créativité et de prudence pour réfléchir en collaboration avec les milieux scolaires et les différents intervenants universitaires qui sont nos partenaires de formation aux ajustements qui pourraient être apportés aux programmes existants de formation initiale et continue.

Notre souci est de maintenir une formation professionnalisante de qualité permettant de remplir la triple mission assignée à l’école québécoise, à savoir instruire, socialiser et qualifier. De multiples pistes pourraient être explorées en prenant appui sur des éléments existants dans certains programmes ou en développement. Citons par exemple la création de passerelles entre certaines formations collégiales et les différents baccalauréats en formation à l’enseignement, l’accroissement de l’offre de formation à distance, la mise en place d’activités de formation durant la session d’été, l’insertion de cours à option en éducation dans certains baccalauréats disciplinaires facilitant ensuite l’intégration dans un programme de maîtrise qualifiante, la formation en alternance, etc.

Devant les différents défis que rencontre actuellement le monde de l’éducation, de nombreuses voix se font entendre pour mettre en place une nouvelle commission sur l’état de l’éducation au Québec. Nous pensons que ce vaste forum devrait aussi porter sur les enjeux de la formation à l’enseignement et contribuer à sensibiliser le grand public à l’importance de maintenir une formation universitaire professionnelle à la hauteur des défis actuels et futurs.

*Olivier Dezutter, Isabelle Nizet, Sabrina Moisan, Fatima Bousadra, Joséphine Mukamurera, Lynn Thomas, Jean Gabin Ntebutse, Matthieu Petit, Florian Meyer, Marilyn Steinbach, Christiane Blaser, professeurs de la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke engagés dans la formation initiale à l’enseignement au secondaire.


 
7 commentaires
  • Caroline Langlais - Inscrite 27 février 2020 07 h 19

    Comment garder les enseignants qui sont là

    La CSDM pourrait essayer de trouver un moyen de garder ses enseignants. Pour ma part, je ne sais même pas si je vais aller jusqu'au bout de mon contrat. On me traite comme une débutante alors que j'ai plus de 20 ans d'expérience.

  • Jean-François Trottier - Abonné 27 février 2020 08 h 20

    "...les enseignants qui [...] enseignent [...] sans formation pédagogique approfondie [...] favorisent moins le développement des apprentissages de tous les élèves."

    Belle compréhension de la moyenne. Tout le monde passe, on est heureux. Les faibles, tout juste, les forts un peu mieux, tout le monde s'est ennuyé mais tous ont passé.
    Le prof a su faire preuve de pédagogie. Disons-le, il s'est protégé le derrière avec de beaux chiffres de "réussite".
    Combien de vocation a-t-il suscité? Oh! Il en a découragé quelques-unes, pas beaucoup hein.

    C'est là que mènent les statistiques, le pointage par objectif (je suppose), et la notation de l'enseignant en fonction du nombre de (tré)passés.
    On parle d'enseignement pour tous et pas d'enseignement pour chacun.

    Le but du ministère de l'éducation n'est pas de susciter quoi que ce soit. Il est d'éviter critique en présentant un programme si vaste, si vague qu'au bout du compte le subjonctif s'accorde en genre et en nombre avec l'hypoténuse à température et pression moyenne.
    Tout ça enseigné par un prof de maths pas foutu de faire une dérivée, ou un prof de français qui dort sur sa "tête d'or(e)iller" et a vu une belle avion, comme je l'ai entendu.
    En effet, pas besoin de savoir dériver pour enseigner au secondaire.
    Alors dites-le, le prof n'est pas mathématicien, ne s'intéresse pas aux mathématiques, ne peut en fait qu'enseigner la pédagogie et l'art de passer un cours. Donner le goût des maths? Vous rêvez oui!

    Le prof de français a passé en pédago, il enseignait l'éducation physique et à force de remplacer il est devenu prof de français comme par magie... Et devinez, ses étudiants passent à pleine porte!
    Pour ce dernier cas, je date. J'espère que ça ne se produit plus mais... si ça existe encore, ne serait-ce qu'un seul cas, demandez-vous quelle valeur réelle a cet enseignement, même si ça ne protège pas vos postes.

  • Paul Gagnon - Inscrit 27 février 2020 09 h 11

    Il y a toujours moyen de trouver une "recherche"

    qui prouvera que nos croyances sont les meilleurs. Il n'y a qu'à chercher...

  • Cyril Dionne - Abonné 27 février 2020 09 h 24

    Le mirage des tours d'ivoire

    Bon, commençons par dire que les années accumulées en pédagogie n'ont aucun ressort sur la qualité de l'apprentissage en salle de classe. Après plus de 25 ans d'enseignement et un baccalauréat en éducation, un en art, une maîtrise dans les TIC et plusieurs diplômes en technologie cumulés avec une expérience véritable dans le domaine, ce sont les qualités intrinsèques personnelles qui font un enseignant, un enseignant. Enseigner, c'est de convaincre les apprenants à penser que ce sont eux qui veulent apprendre et non le contraire. Vous savez dans les écoles primaires et secondaires, on ne peut pas forcer les élèves à apprendre, donc, tout le contraire des universités puisque ce sont les étudiants qui paient pour prendre ces cours. Mais on imagine aussi que les professeurs de pédagogie à l'université prêchent pour leur propre paroisse et leur emploi. En passant, seulement en éducation qu'on peut avoir un remplaçant non qualifié et bien tirer son épingle du jeu dans la salle de classe en l'espace de 24 heures. Impossible partout ailleurs.

    Ceci dit, payez les enseignants digne de ce nom à leur juste titre accompagner par des avantages sociaux comparables à ceux des autres provinces et la pénurie des enseignants sera résolu. Peut-être, vous allez pouvoir aussi repatrier les 4 400 enseignants québécois qui enseignent présentement en Ontario. Enlevez aux enseignants qualifiés le statut de précarité à lequel ils doivent faire face, ce qui est en soit, un dénigrement de leur professionnalisme, et vous verrez moins d'enseignants quitter la profession. Valoriser la profession au niveau des parents et la société, et vous verrez des enseignants heureux et accomplis. En tout cas, faites tout le contraire ce que fait l'ancienne CSDM présentement et tout ira bien en éducation.

  • Elisabeth Doyon - Abonnée 27 février 2020 10 h 49

    Malhonnête

    Encore... ce n'est pas le débit de l'entrée qu'il faut augmenter, c'est la fuite qu'il faut colmater.

    J'ai l'impression que les groupes de pression datant d'une décennie se servent de la crise actuelle pour avancer leur agenda! La réalité est que l'ensemble du personnel, enseignant et non enseignant, surqualifié et sous-qualifié, au début, à la fin ou au milieu de la carrière, fuient le milieu... parce qu'il est dégueu. Faire vivre l'expérience du dégueu à plus de gens - lesquels sont encore moins préparés - ne servira à rien. Augmenter le débit du robinet lorsqu'il se déverse dans une passoire ne sert à rien. Il en va de la logique élémentaire…

    Je n'ai jamais entendu parler d'une enseignante qui lâche le métier à cause de carence dans sa formation disciplinaire - jamais!

    J'en ai vu lâcher parce que :
    La nouvelle direction se prend pour le président des USA
    Les conditions de marde
    L'intégration d'élèves avec trouble de comportement dans les classes régulières
    L'enseignante déménage et perdra ses gains d’expérience
    S'être fait bumper trop souvent
    Discrimination de la part de la direction/collègues
    Trop de paperasse/comité/complexité des demandes contradictoires
    Manque de respect
    La surcharge
    Le salaire
    Dépression/épuisement
    L'équipe-école est tellement instable que ça cause des conflits
    Traumatisme dû à des cas de violences de la part d'élèves ou de parents
    ....
    Bref, JAMAIS, sur tous les témoignages que j'ai reçu dans un contexte de recherche sur la profession depuis 5 ans, + ceux d'anciens collègues et amis, jamais la formation n'est en cause (ou les élèves d'ailleurs).
    J’ai toujours prêché pour une meilleure formation disciplinaire, mais dans ce cas-ci, c’est de la malhonnêteté intellectuelle de se servir du contexte de pénurie pour pousser cet enjeu.