Louis-Edmond Hamelin (1923-2020): un intellectuel parmi les plus grands penseurs québécois du XXe siècle

Le géographe et historien Louis Edmond Hamelin en mai 2011
Photo: Clément Allard La Presse canadienne Le géographe et historien Louis Edmond Hamelin en mai 2011

Mon père spirituel est mort tout récemment. Il avait 96 ans. Mon père biologique lui aussi est parti, mais c’était en juin 2019. Je perds deux pères. Mon père biologique a joué avec moi quand j’étais enfant. Louis-Edmond a été mon mentor de vie le plus essentiel, d’abord parce que j’ai eu la chance de le connaître quand j’étais tout jeune.

Adolescent, je me souviens d’une promenade sur les bords de la rivière Beaudet, à Saint-Antoine-de-Tilly, alors qu’il décrivait les différentes strates rocheuses formant les parois d’une falaise. Sa voix était celle d’un intellectuel de très haut niveau, mais sans aucune prétention.

Voilà ce que j’ai perçu, toute ma vie, de la pensée, dite et écrite, de Louis-Edmond, cette manière absolument érudite mais modeste, précise, brillante de présenter les faits, les êtres, les choses et les territoires. Dans le vrai, Louis-Edmond a marqué l’étudiant que j’étais. Il a étudié à Cambridge, en Angleterre. Il a été professeur à l’Université Laval, en géographie. Il a été député aux Territoires du Nord-Ouest.

Je sais aussi qu’il a risqué sa vie en explorant les glaces de la mer de Beaufort. Il a vagabondé en Sibérie, du temps de l’Union soviétique. L’entendre parler de ses quelques démêlés avec l’administration russe de l’époque m’a fasciné.

Je suis devenu médecin, mais très vite, j’ai compris que ma vocation première était d’enseigner. J’ai donc voulu plonger à fond dans des études en littérature et en philosophie, mais en partie parce que la lecture des oeuvres de Louis-Edmond m’avait fouetté. Est-ce que la présence aimante de Louis-Edmond a joué dans mes plus foncières décisions existentielles ? J’oserais dire que oui, mais sur un mode plus inconscient ou affectif que sur un mode rationalisant ou sévère.

« Sloche »

Un jour, alors que je débutais en écriture, dans mon tout premier essai, j’ai osé utiliser le mot « sloche », dont Louis-Edmond a fabriqué l’expression « sloche des motoneiges », à la québécoise, comme cela se dit dans l’arrière-pays des coureurs de froid. Sans me prévenir, Louis-Edmond m’a alors donné la plus belle claque dans le dos qui soit, en signifiant le fait dans son dictionnaire.

Louis-Edmond, un intellectuel majeur, parmi les plus grands penseurs québécois du XXe siècle, à la hauteur d’un frère Marie-Victorin ou d’un Pierre Vadeboncoeur, qui avait la conviction qu’il faut insister sur l’importance des mots issus de notre propre Nord, en créant parfois des néologismes. Que le même linguiste créateur de mots devenus majeurs dans notre vocabulaire comme « nordicité » ou « glaciel » ait eu la gentillesse de me citer dans son dictionnaire : quelle accolade !

La vision politique du « Tout-Québec » de Louis-Edmond, à partir des années 1970, m’a semblé celle qui recelait le plus d’avenir et de possibilités pour notre « Amériquoisie » collective. Cet universitaire créateur du Centre d’études nordiques a tenu à insister sur notre nordicité, si importante, mais aussi sur une vision englobante que j’aime qualifier de « métisse », bâtie d’échanges et de collaborations entre les différents groupes humains qui choisissent d’habiter leur Nord avec joie.

Louis-Edmond Hamelin fut à mon sens un poète. Il refusait cette appellation, par déférence peut-être pour les Anne Hébert, Saint-Denys Garneau, Marie Uguay et Gaston Miron. Mais Louis-Edmond a créé des centaines de mots qui ont nourri, et nourriront pour les siècles à venir (si la planète le tolère !), notre langue québécoise en pleine évolution.

Que j’aime employer dans mes textes le mot « mateshan » quand j’écris à propos d’Ekuanitshit et de mon amie Rita Mestokohso, dès que je veux parler de « tente à suer ». Ce n’est pas Louis-Edmond qui a créé ce mot déjà profondément ancré dans la langue innue. Mais je suis sûr que des confins du cosmos où évolue maintenant son âme, Louis-Edmond me fera un discret signe de la main quand j’entrerai à nouveau dans un mateshan pour me concentrer sur la sagesse des « grands-pères » incandescents.

Merci, cher mentor, d’avoir nourri ma vie avec une telle vitalité, toi qui sus me montrer qu’il est possible d’amalgamer les mondes de la rationalité universitaire, de l’aventure nordique et des propositions politiques les plus novatrices, de concert avec la totale poéticité du territoire. Que le « Tout-Québec » te lise et te chante, cher Louis-Edmond, toi dont la pensée ne mourra jamais.

1 commentaire
  • André Joyal - Inscrit 22 février 2020 08 h 19

    «Que le « Tout-Québec » te lise et te chante, cher Louis-Edmond, toi dont la pensée ne mourra jamais.»

    Comment ne pas cautionner ce vibrant hommage? L-E Hamelin a été mon recteur durant cinq ans. L'occasion m'a dont été offerte de le côtoyer de près à quelques reprises; de très agréables moments. Je connaissais l'importance de son oeuvre lorsqu'il s'était présenté au corps professoral pour nous faire comprendre la nature de sa candidature au rectorat. Inutile de dire qu'il fut convaincant. L'UQTR ne l'oubliera jamais. Un seul regret : j'aurais aimé discuter de Dieu avec lui; il m'en aurait appris.