Une réforme extrême menée à l’aveugle

«Avant de lancer un projet de transformation, les experts recommandent fortement de faire un diagnostic organisationnel», souligne l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Avant de lancer un projet de transformation, les experts recommandent fortement de faire un diagnostic organisationnel», souligne l'auteur.

Dans son édition du samedi 8 février, Le Devoir consacrait un dossier aux résultats contestables — désastreux diront certains — de la réforme du système de santé et de services sociaux menée à fond de train par le docteur Barrette sous l’ancien gouvernement libéral.

On a pas mal tout dit sur les conséquences non souhaitées des mesures mises en avant par le ministre. Un élément est toutefois resté dans l’ombre, soit les effets négatifs d’une gestion déficiente du changement par les autorités ministérielles. La littérature sur la théorie des organisations a établi que certains principes directeurs doivent être pris en compte lorsqu’on veut réaliser une transformation d’importance au sein d’une organisation. Nous avons retenu trois de ces principes qui nous semblent fondamentaux à mettre en application pour réussir ou non un changement au sein d’une organisation.

Avant de lancer un projet de transformation, les experts recommandent fortement de faire un diagnostic organisationnel. Cette analyse vise à déterminer les conditions favorables, mais aussi les écueils possibles à la démarche de changement. Avec le recul, il semble bien que l’ex-ministre Barrette ne se soit pas embarrassé d’un tel exercice.

En effet, les décisions importantes qu’il a prises précipitamment ont plutôt eu pour effet de créer des embûches à la réussite de son projet. À titre d’exemple : l’abolition des agences régionales, le délestage de plus de 1000 cadres au sein du réseau, les fusions extrêmes des établissements réduits à une trentaine, la concentration des pouvoirs dans les mains d’un ministre omnipotent et les coupes budgétaires. Résultat : on a assisté à une déstabilisation encore jamais vue du réseau québécois de santé et de services sociaux. La recette parfaite, en somme, pour réveiller la résistance au changement.

En second lieu, un évident déficit d’acceptabilité sociale a contribué à plomber les chances de réussite de la réforme. Les établissements qui constituent le réseau de la santé sont ce qu’on appelle des bureaucraties professionnelles. Les travailleurs oeuvrant au sein de telles organisations tirent leur légitimité de deux choses : le savoir certifié par le diplôme et une autonomie professionnelle qui font des employés des maîtres d’oeuvre dans toutes les dimensions de leur travail.

De telles caractéristiques produisent une culture organisationnelle tout à fait à l’opposé de l’approche autocratique du docteur Barrette. En vertu de sa vision des choses, les p.-d.g. autant que les simples employés sont des exécutants devant se soumettre aux ordres du patron sous peine de sanctions. Ajoutons à cela qu’un processus progressif de taylorisation des tâches des intervenants (la chaîne de montage) et des coupes budgétaires avec détérioration des conditions de travail à la clé ont nui plutôt qu’aidé à l’acceptabilité sociale du changement.

En dernier lieu, un suivi continu des effets du changement fait aussi partie du panier des bonnes pratiques. Cela permet de faire un état des lieux et de se réajuster au besoin. Au lieu de cela, les instances ministérielles ont instauré une culture du secret et l’ex-ministre en a rajouté en abolissant la fonction de Commissaire à la santé et au bien-être. Bravo pour la transparence !

Conclusion : si le docteur Barrette devait passer un examen sur sa capacité à gérer un changement, il ne mériterait pas la note de passage.

4 commentaires
  • Simon Grenier - Abonné 12 février 2020 06 h 06

    Non seulement j'en suis venu exactement aux mêmes conclusions lors de mon passage de 10 ans dans cette bouette organisationnelle d'employeur para-public mais j'ajouterai qu'elles s'appliquent à quasi-chaque gestionnaire de la hiérarchie, jusqu'aux petits petits petits chefs de service. La principale raison, à mon avis, est que l'écrasante majorité d'entre eux a été formée pour donner des soins ou poser des diagnostics et ne font que reproduire les méthodes de gestion qu'ils subissent depuis le début de leur carrière. Sans compter que le milieu de la santé en est un très incivilisé, où la gestion de soi et les rapports respectueux sont des notions absentes et découragées (oui, bien se comporter est généralement puni, d'une façon ou d'une autre). Il semble que ce ne soit pas le politique qui va régler ça de sitôt, reste les qualités personnelles de chaque gestionnaire individuel. Ceux-là finissent toujours par se faire démissionner, on le devine bien.

  • Bernard Plante - Abonné 12 février 2020 08 h 31

    Tout dépend du point de vue

    M. Ouellet écrit "si le docteur Barrette devait passer un examen sur sa capacité à gérer un changement, il ne mériterait pas la note de passage."

    Mais si l'objectif de Barette et du PLQ consistait avant tout à affaiblir le secteur public au profit du secteur privé, il mériterait alors un A...

  • Pierre Grandchamp - Abonné 12 février 2020 08 h 48

    Le projet de loi 40 est une copie de la réforme Barrette

    Le projet de loi 40 remet le système entre les mains du ministre. Le directeur général sera nommé par le ministre et redevable au ministre, pas au conseil d'administration.

  • Marc Therrien - Abonné 12 février 2020 18 h 05

    La "c'tacause" incurable du Réseau de la Santé


    Ce genre de critique a posteriori de l’échec d’un ministre qui n’occupe plus le poste qu’il pourrait défendre me rappelle ce mot d’esprit de Kin Hubbard : « On aimerait voter pour le meilleur mais... il ne fait jamais partie des candidats ! »

    Il est dommage que des personnes expérimentées et connaissantes qui se sentent davantage compétentes que les gouvernants qu’ils dénoncent et qui ont des solutions à proposer ne soient pas motivées à faire le cheminement politique requis leur permettant d’accéder au pouvoir de façon à ce qu’ils puissent agir pour transformer le système de santé en vue qu’il assure plus efficacement le droit à la santé de l’ensemble de la population québécoise.

    La piètre gestion du changement de l'ancien ministre de la santé Gaétan Barrette aura au moins deux effets bénéfiques ou avantages pour sa remplaçante: elle pourra apprendre de ce qui n'a pas fonctionné et si elle n'arrive pas à faire mieux que son prédécesseur, elle pourra toujours essayer d'invoquer que l'ancien ministre de la santé a tellement détérioré le Réseau de la Santé qu'il est presque devenu irréparable. Car il serait trop décevant pour de trop nombreuses personnes de constater que, malgré la meilleure volonté de la ministre de la santé qui se distingue actuellement par ses mots doux, les problèmes augmentent partout dans le réseau public d’année en année à mesure que le vieillissement démographique s’accentue Et dans ce monde politique des apparences ou la perception est la réalité ces personnes déçues pourraient bien s’en servir pour se satisfaire d’en imputer la responsabilité à Gaétan Barrette et à son legs. On pourra alors leur rappeler cette pensée d’Henri Jeanson : « On ne vit que d’illusions. Les apparences sont infiniment plus savoureuses que les réalités. »

    Marc Therrien