Redonner la dignité aux artistes

La ministre de la culture et des communications du Québec, Nathalie Roy
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La ministre de la culture et des communications du Québec, Nathalie Roy

Madame la Ministre Nathalie Roy,

J’ai eu le plaisir de vous rencontrer quelques mois après votre nomination. Ce jour-là, vous reveniez du Festival de Cannes, où Xavier Dolan présentait son dernier film, pour inaugurer à Montréal l’édition 2019 du FTA. Vous avez également assisté au spectacle d’ouverture, ce qu’aucun ministre de la Culture n’avait fait avant vous. Je salue l’enthousiasme que vous affichez pour les arts et votre engagement politique. Le milieu dans lequel j’évolue a grand besoin d’alliés tels que vous.

Vous le savez : nous sommes au coeur d’une époque marquée par de profonds bouleversements. La confiance que nous avions en l’avenir est ébranlée. La crise environnementale nous percute. Les technologies transforment nos vies. Un renouvellement générationnel majeur s’opère. Par ailleurs, les iniquités qui perdurent, l’exclusion que subissent encore les Premières Nations et les personnes dites racisées nous obligent à repositionner nos actions. Les ajustements à apporter sont multiples et vertigineux à aborder.

Dans cette grande équation, l’art peut faire oeuvre utile et jouer un rôle plus important que celui que nous lui attribuons de coutume. Pour ce faire, je vous invite à considérer les choix que nous avons faits par le passé. Rappelons qu’au cours des années 1980, le Québec a choisi d’assumer une certaine industrialisation des arts et de la culture. Ce faisant, ces milieux ont connu un développement phénoménal dont nous tirons tous fierté.

Cependant, nous évaluons aujourd’hui les arts et la culture en leur appliquant les mêmes critères que pour les autres secteurs économiques. On veut qu’ils génèrent ventes, exportation et activité touristique. On félicite leur apport au PIB, à l’emploi et leurs retombées économiques. Mais on néglige leurs qualités intrinsèques : le sentiment d’appartenance qu’ils génèrent, leur apport à l’esprit critique, à l’éducation, à l’identité d’un individu ou d’un peuple.

Culture d’exploitation

Au fil des trente dernières années — et je ne lance pas les mots qui suivent sans les peser —, en creusant avec succès le sillon des arts et de la culture de manière compétitive, nous avons instauré une culture d’exploitation des artistes et des travailleurs culturels. Nous avons fait de l’artiste un travailleur autonome livré à une concurrence effrénée où l’épuisement rôde à tous les détours, et ce, sans aucun filet social pour le protéger.

En cette ère numérique, nous n’avons pas su protéger ses droits ni lui verser une juste rétribution. Il y a un fort paradoxe : le secteur connaît un immense succès, mais l’artiste n’y trouve pas sa place. Dans ce contexte, nous devons avoir le courage d’énoncer une vision d’avenir plus respectueuse du travail de l’artiste et de sa contribution à notre société.

En juin 2018, la politique culturelle Partout la culture a été adoptée par le gouvernement. Or, si elle dépoussière la précédente, elle ne corrige guère la situation. S’il est question d’améliorer les conditions des artistes et des travailleurs culturels, si nous voulons redonner une dignité à celles et ceux qui consacrent leur vie à l’enrichissement de notre culture, il faut des investissements conséquents. L’argent ne règle pas tout, mais, pour l’heure, l’argent manque gravement.

Momentum

Voilà qui m’amène au temps présent : celui d’un parfait momentum. Ces dernières années, le gouvernement dégage des surplus spectaculaires qui se chiffrent en centaines de millions, voire en milliards. Des surplus qui surpassent tout ce que j’ai connu depuis que je suis au monde — et j’ai 44 ans. Je ne sais quels investissements vous demandez pour l’année 2020-2021, mais je vous invite à changer le paradigme avec le premier budget de la nouvelle décennie. L’occasion est tout indiquée pour redonner des perspectives à tout un secteur qui voit au mieux-être de notre société.

Ce faisant, je vous invite à veiller à ce que les enveloppes du Conseil des arts et des lettres du Québec qui sont destinées aux bourses d’artistes, aux projets de création, au fonctionnement des organismes et à la circulation nationale et internationale soient bonifiées de façon substantielle dès cette année. Ainsi, grâce à vous, pourrons-nous relever quelques défis urgents.

Je suis ravi que vous siégiez au Conseil du trésor, cette table décisionnelle. J’ai bon espoir que vous saurez faire valoir auprès de vos collègues les enjeux cruciaux que je dépeins ici brièvement.

1 commentaire
  • Georges Charbonneau - Inscrit 8 février 2020 19 h 27

    NON NON et NON !

    L'article dérape... Voici un extrait de la lettre : « Rappelons qu’au cours des années 1980, le Québec a choisi d’assumer une certaine industrialisation des arts et de la culture.» qui annonce une conclusion pitoyable : «Ce faisant, ces milieux ont connu un développement phénoménal dont nous tirons tous fierté. » Aucune fierté ici, qu'un torpillage de l'Art par le fond au profit des subventionnés qui en redemandent.

    Les subventionnés qui en redemandent, la médicocratie organisée en chasse gardée... rien de nouveau.et à preuve (de Vaclav Havel 1975) : « Si, en tant que créateur, tu participes à telle ou telle manifestation officielle, on te donnera telle ou telle vérita-ble occasion de création. Tu peux penser ce que tu veux : à condition de manifester ton accord, de ne pas créer d'obsta-cle, d'oublier tout attachement à la vérité et de faire taire ta propre conscience, alors les portes te seront grandes ouver-tes. Mais, si l'adaptation superficielle est devenue le principe fondamental de la mise en valeur dans la société, quelles peu-vent être les qualités des personnes ainsi mobilisées et quelles sortes de personnages peut-il bien arriver sur le devant de la scène ? »

    Assez c'est assez! Et comme Paul Gauguin le disait : « Heureux les peintres anciens qui n'avaient pas d'académie. Depuis cinquante ans il en est autrement, l'État protège de plus en plus la médiocrité et il a fallu des professeurs à l'usage de tout le monde. »

    On veut faire quelque chose pour les Arts.?

    Enlevez la TVQ sur les matériaux à peindre, les instruments de musique etc.... C'est simple, c'est concret, c'est pour tous !