La palissade de Beaucours…des éléphants dans la pièce

«Le cas de la «palissade de Beaucours» peut servir d’exemple pour mieux comprendre les enjeux. C’est un cas qui met à l’épreuve la crédibilité de la pratique archéologique, qu’elle soit académique ou commerciale», mentionnent les auteurs.
Photo: Luis Dion-Dussault «Le cas de la «palissade de Beaucours» peut servir d’exemple pour mieux comprendre les enjeux. C’est un cas qui met à l’épreuve la crédibilité de la pratique archéologique, qu’elle soit académique ou commerciale», mentionnent les auteurs.

Des reportages ont récemment remis en question la datation des vestiges d’un projet archéologique à Québec. Bien que la datation soit un sujet pointu, celui-ci mérite un débat plus vaste.

Le cas de la « palissade de Beaucours » peut servir d’exemple pour mieux comprendre les enjeux. C’est un cas qui met à l’épreuve la crédibilité de la pratique archéologique, qu’elle soit académique ou commerciale.

Commençons par les affirmations du rapport de recherche déposé au ministère de la Culture et des Communications (MCC), en décembre dernier. Dans ce rapport, outre les échantillons soumis à la datation par la dendrochronologie qui donne les dates de 1751 et 1775, les archéologues utilisent deux autres éléments pour la datation des vestiges retrouvés et prétendument associés à la palissade de 1693.

Le premier est une boucle de chaussure qu’ils estiment dater de 1693 en la comparant à une boucle identique qui aurait été découverte au fort Michilimackinac situé au Michigan et rapportée dans un article publié en 1973. Or, après vérification, on constate que cet article ne fait aucunement référence à ce fort, et de surcroît n’illustre aucun objet ressemblant à la boucle découverte à Québec !

En fait, l’auteur de l’article de 1973 affirme dans une correspondance privée que la boucle trouvée à Québec daterait plutôt à la deuxième moitié du XVIIIe siècle, soit à la même époque que les résultats provenant de la dendrochronologie, et non pas du XVIIe siècle.

L’autre méthode utilisée pour la datation de la supposée palissade de 1693 est le carbone 14. Selon le rapport, la datation obtenue se situerait dans une fourchette allant de 1470 à 1640 avec une probabilité de 95,4 %. De toute évidence, le résultat ne correspond guère plus à la date de la construction du « vestige de 1693 » !

Étant donné la variation observée dans l’absorption de carbone 14 par les plantes à travers le temps, il n’est pas avisé d’utiliser cette méthode pour des vestiges récents, car la variabilité pour la période récente est trop grande.

La deuxième mise en garde des spécialistes de la datation quant à l’utilisation du carbone 14 porte sur l’origine de l’échantillon daté. Ainsi, un morceau de bois qui proviendrait du centre de l’arbre serait nécessairement plus âgé qu’un échantillon prélevé de la surface extérieure. Cela signifierait que la datation réelle du carbone 14 pourrait être conforme au résultat obtenu par la dendrochronologie en raison de l’âge centenaire des arbres abattus pendant le troisième quart du XVIIe siècle.

En résumé, nous avons d’un côté deux échantillons de bois datés avec exactitude grâce à la dendrochronologie (1751 et 1775) et une boucle de soulier qui, selon toute vraisemblance, serait caractéristique du milieu du XVIIIe siècle. De l’autre côté, nous avons une datation au carbone 14 qui place le morceau de bois entre 1470 et 1640 !

Contradictions

Loin de nous l’idée de nier l’existence d’une palissade dans ce secteur à la fin du XVIIe siècle, mais ces contradictions nous surprennent. Nous nous demandons comment la Direction de l’archéologie du MCC a pu les ignorer. Tant et aussi longtemps que la datation des vestiges n’aura pas été établie avec plus de certitude, il y aura un éléphant dans la pièce !

Quelles autres données peuvent éclairer notre interprétation d’une palissade dans le Vieux-Québec à la fin du XVIIe siècle ? Les traités historiques cités dans l’étude sur la palissade de Beaucours expliquent certaines caractéristiques des vestiges, mais pas tous les cas possibles.

À titre d’exemple, en se référant à un ouvrage publié en 1684, le rapport postule que ce traité néglige de préciser la façon de relier les fondements d’un rempart à son parapet, car cela relèverait de la connaissance universelle qui n’a point besoin d’être expliquée !

Cet argument permettrait d’expliquer les traces présumées d’ancrage du parapet observées dans le vestige. Or, le traité de 1684 est tellement pointu dans ses explications qu’il précise comment construire les brouettes servant au transport des terres de remplissage ! On conçoit mal comment son auteur négligerait la description d’un élément aussi crucial que la liaison entre le rempart et ses fondements en bois ! Mais enfin, Beaucours avait-il même un exemplaire de ce traité dans sa bibliothèque à Québec ? On pourrait en douter.

En l’absence de cette information, l’auteur du rapport pourrait prendre en considération un plan de Levasseur de Neré de 1709 dessiné peu de temps avant la démolition de la palissade de Beaucours. Ce plan montre un très grand rectangle à peu près parallèle à la face droite du bastion des Ursulines. Son emplacement correspond précisément à celui des vestiges mis au jour en 2018.

Bien que la nature de ce trait rectangulaire ne soit pas précisée, on peut poser la question suivante : pourrait-il y avoir une correspondance entre le rectangle sur cette carte, passé sous silence dans le rapport déposé au MCC, et les vestiges mis au jour en 2018 ?

Outre son emplacement, le dessin d’un tel aménagement pourrait indiquer un ouvrage érigé lors des réparations apportées au rempart de Beaucours au début du XVIIIe siècle où l’ingénieur du roi aurait employé les techniques d’assemblage qui ont été observées sur le terrain. Toutefois, si la présence des vestiges découverts et du rectangle sur le plan de Levasseur de Neré était ainsi expliquée, cela ne résoudrait en rien la question de la datation des vestiges !

Considérant l’état marécageux du terrain qui a si bien conservé ces pièces de bois, se pourrait-il que nous soyons en présence d’une canalisation mise en place vers le début du Régime anglais ? Une telle hypothèse correspondrait davantage aux dates obtenues à partir de la dendrochronologie (1751 et 1775) et à l’âge de la boucle de chaussure en laiton.

Ainsi vont les découvertes archéologiques, souvent inattendues et parfois inexpliquées, où le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. Car la règle d’or en archéologie urbaine, c’est que tout n’est pas consigné dans les archives, tout n’est pas dessiné sur les plans, qu’il y a toujours des surprises. Sinon, à quoi bon faire de l’archéologie ?

2 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 7 février 2020 11 h 35

    Joyeusetés archéologiques à Québec

    La vieille cité de Champlain a connu bien des histoires plaisantes en matière d’archéologie. Par exemple, au Musée de la Civilisation, on exhibe fièrement une ancienne chaloupe découverte lors de l’excavation du terrain pour y construire le bâtiment. Or, il manque une section de deux pieds de large à la bordure en bois de cette chaloupe : c’est là qu’est passée la pelle mécanique ! Disons que l’on reste discrets là-dessus.

    Au début des années '70, un antiquaire de la rue Saint-Paul vendait des bombes anglaises vieilles d’une couple de siècles, déterrées lors des excavations dans les environs. J’ai fait remarquer au brave propriétaire que deux ou trois de ces délicats artefacts étaient encore remplis de poudre explosive, avec leur cheville de bois franc pratiquement à l'état neuf encore fichée solidement dans le trou de la fonte. Ce dernier a donné un coup de fil à son neveu, membre du 22e Régiment, et lui a demandé de venir faire un tour. Une fois sur place, les gars du 22e ont dit au marchand de sortir de son magasin et ont délicatement chargé les bombes en question dans un camion pour ensuite les neutraliser dans un champ à Valcartier.

    En fait, c’est l'ensemble de l’interface ville-fleuve du quartier historique qui a été anéantie au complet sans que quiconque en autorité ne soulève quelque question que ce soit. Le secteur est aujourd’hui un pastiche de Waterfront américain de type Boston ou Baltimore. Ce fut le gouvernement Fédéral qui se chargea de ce bel ouvrage sans consulter grand'monde, tout comme il continue à le faire aujourd'hui. D’archéologie, il ne fut pas vraiment question. Réf.: http://www.gensdebaignade.org/Conference_Avenir_Qu

  • Jean Lacoursière - Abonné 7 février 2020 20 h 22

    Une lettre convaincante

    Quelqu'un aurait-il voulu faire de cette découverte un tremplin vers la gloire en science archéologique ?