Libéraux et nationalistes conservateurs contre la démocratie

«Notre mode de scrutin a permis une certaine stabilité gouvernementale, mais à quel prix?», s'interroge Gabriel Nadeau-Dubois.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Notre mode de scrutin a permis une certaine stabilité gouvernementale, mais à quel prix?», s'interroge Gabriel Nadeau-Dubois.

La politique, dit l’adage, crée des drôles de couples. Fidèle au statu quo, tout indique que le Parti libéral mènera la fronde contre la réforme tant attendue du mode de scrutin au Québec. Or, il semblerait qu’ils pourront compter sur des renforts beaucoup moins attendus. Dans certains cercles nationalistes conservateurs, jusque dans les rangs du Parti québécois, la démocratie fait voir rouge.

La ministre libérale Rita De Santis avait fait bien rire lorsqu’elle avait échappé que le mode de scrutin actuel « servait bien » son parti. Dans une lettre publiée au Devoir le 21 janvier dernier, Frédéric Bastien change de cause, mais reprend l’argument : en favorisant le bipartisme, donc en restreignant le pluralisme politique, le mode de scrutin actuel a permis l’élection de gouvernements « nationalistes » qui ont « mis de l’avant des mesures pour renforcer notre identité de même que les pouvoirs du Québec ».

Il donne trois exemples : les gouvernements de Maurice Duplessis, qui ont consolidé les pouvoirs de taxation du Québec ; celui du Parti québécois de 1976, qui a adopté la loi 101 ; et l’actuel gouvernement de la CAQ et sa croisade contre les signes religieux. Avouons que l’opération de cherry-picking n’est pas très subtile.

L’aspirant chef péquiste passe curieusement sous silence la domination gouvernementale quasi ininterrompue du Parti libéral du Québec entre 2003 et 2018. Il serait intéressant que Frédéric Bastien nous entretienne des effets revigorants sur le pouvoir francophone et l’identité québécoise de cet interminable épisode de notre vie politique, marqué plutôt par une corruption endémique, l’affaiblissement de nos services publics et le saccage de notre territoire.

Or, cette mainmise libérale sur le gouvernement québécois n’est pas accidentelle. Une lecture attentive des résultats électoraux depuis 1970 démontre que le PLQ a été la formation politique la plus favorisée par le mode de scrutin actuel, bénéficiant, en moyenne, d’une distorsion positive de 19 % entre le nombre de voix obtenues et son nombre de sièges. En clair, le mode de scrutin actuel a fait entrer plus de députés libéraux au Salon bleu qu’il n’en a fait sortir.

Le prix de la stabilité

Lorsqu’un nationaliste convaincu comme Frédéric Bastien répète la thèse du chroniqueur fédéraliste Christian Dufour en faveur du mode de scrutin britannique, en arguant qu’il permet de constituer plus facilement des majorités parlementaires monopartites, il confond les intérêts de la nation avec ceux des partis qui profitent du statu quo.

Notre mode de scrutin a permis une certaine stabilité gouvernementale, mais à quel prix ? Depuis la Révolution tranquille, il a surtout stabilisé un parti néolibéral et fédéraliste, par moments carrément inféodé aux intérêts canadiens, comme le natural governing party du Québec.

René Lévesque ne voulait pas dire autre chose lorsqu’il affirmait, en 1970, que notre mode de scrutin était « simpliste, brutal et taillé sur mesure pour assurer la prépondérance de gentlemen privilégiés et de ces groupes d’intérêt que sont les vieux partis. »

Lévesque voyait le mode de scrutin actuel comme un obstacle à la souveraineté du peuple : aujourd’hui, des gens qui se réclament de sa cause défendent le mode de scrutin qu’il décrivait comme « démocratiquement infect » sous prétexte qu’il facilitera l’accès à l’indépendance ! C’est le monde à l’envers, et cela est révélateur de la profonde désorientation d’une partie du mouvement souverainiste.

Un indépendantiste peut-il soutenir un système électoral qui déforme, voire renverse la volonté populaire ? Par quelle contorsion intellectuelle arrive-t-il à souhaiter le maintien d’un mode de scrutin qui trahit les choix politiques de son peuple ? Qu’est-ce que peut bien vouloir dire l’indépendance pour ces gens-là, lorsqu’ils la marient si librement avec l’affaiblissement de notre démocratie ?

L’indépendance du Québec sera plurielle ou ne sera tout simplement pas : c’est une simple question de mathématiques électorales. Ces indépendantistes affichés sont si fragiles qu’ils doivent appeler au secours un mode de scrutin hérité de la Couronne britannique pour se soustraire au pluralisme politique !

En niant la nouvelle composition démographique du peuple québécois, dont le visage a changé depuis les deux référendums, ou en contournant la diversité de ses allégeances politiques, les nationalistes conservateurs témoignent plus du Québec dont ils rêvent que du Québec qu’ils devront convaincre de faire l’indépendance.

Faire de la distorsion systématique de la volonté populaire des Québécoises et des Québécois l’élément central d’une stratégie d’accession à l’indépendance, c’est démissionner de la démocratie. Je refuse de faire cela. Cette crainte du peuple, je la laisse au Parti libéral du Québec.

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