L’électrification «mur à mur» n’est pas la panacée

«Évitons de brûler le gaz utilisé pour des usages électrifiables et marquons ainsi un progrès fabuleux en faisant chuter les émissions annuelles du Québec», souhaitent les auteurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Évitons de brûler le gaz utilisé pour des usages électrifiables et marquons ainsi un progrès fabuleux en faisant chuter les émissions annuelles du Québec», souhaitent les auteurs.

Pour contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique, le Québec doit cesser de brûler des énergies fossiles. L’électrification, fer de lance du plan climat du gouvernement Legault, répondra-t-elle à elle seule à tous les défis que cela pose ?

Tenter de décarboner notre économie sera un exercice futile et périlleux si nous ne saisissons pas cette occasion pour diminuer en même temps la consommation totale d’énergie et substituer des produits « verts » à la plupart des biens dont la fabrication dépend d’énergies fossiles. Une recherche récente effectuée par un étudiant de HEC Montréal en fournit une démonstration percutante, en chiffrant ce qui se produirait si on tentait d’électrifier tous les usages actuels du gaz naturel sans remettre en question bon nombre de ces usages.

Réalisée par Alexandre Paradis Michaud, sous la direction de M. Pierre-Olivier Pineau, cette étude montre qu’une électrification mur à mur des usages convertibles du gaz exigerait une augmentation de la puissance équivalant à « 6,7 fois la capacité installée du complexe hydroélectrique de La Romaine », occasionnerait des coûts faramineux et signerait l’arrêt de mort des industries qui ne peuvent pas se passer de gaz naturel. Ces scénarios catastrophistes sont évidemment évitables et ne sauraient justifier qu’on ralentisse notre sortie du gaz fossile. Ils ont toutefois le mérite de jeter une lumière crue sur l’urgence de procéder à une planification intégrée des ressources.

Nous disposons grosso modo de deux décennies pour décarboner notre industrie. Nous avons l’obligation morale de le faire. Mais la grande question demeure : comment y arriver ?

D’abord, bannissons toute extension du réseau gazier et toute nouvelle installation au gaz naturel. Du coup, nous éviterons de renforcer l’effet de verrou associé à des infrastructures coûteuses qui ne seraient qu’à moitié amorties dans 20 ans. Ensuite, évitons que nos ressources hydroélectriques servent à alourdir notre bilan carbone au lieu de l’alléger. GNL Québec, qui utiliserait l’électricité d’Hydro-Québec pour liquéfier du gaz issu de la fracturation en Alberta, gaspillerait à elle seule 5 TWh d’hydroélectricité par an pendant au moins 25 ans. Cela représente environ les deux tiers de la capacité en énergie du complexe de La Romaine.

Évitons de brûler le gaz utilisé pour des usages électrifiables et marquons ainsi un progrès fabuleux en faisant chuter les émissions annuelles du Québec de 79 à 69 Mt éq. CO2. À cette fin, réduisons la demande énergétique à la source en diminuant la consommation de matières premières nécessaires à la fabrication de marchandises de peu de valeur.

Briser la dépendance au gaz

Faisons aussi des efforts sérieux d’efficacité énergétique […]. Écoconception, économie de la fonctionnalité, interdiction de l’obsolescence programmée, bannissement des objets à usage unique, lutte contre le gaspillage, grille intelligente, stockage électrique, amélioration de la performance énergétique des bâtiments : combinées, ces mesures nous permettront de briser notre dépendance au gaz tout en modernisant notre économie et en réduisant radicalement notre consommation totale d’énergie.

Il sera ainsi possible d’opérer notre sortie du gaz sans mettre la société québécoise devant des choix financiers difficiles ni construire de nouvelles infrastructures hydroélectriques qui fragiliseraient encore davantage les écosystèmes et pourraient porter atteinte aux droits territoriaux des peuples autochtones.

Certaines entreprises, notamment dans les secteurs de la sidérurgie, des gaz industriels et de la pétrochimie, dépendent du gaz naturel comme intrant non énergétique ou de procédés au gaz naturel qu’il est impossible d’électrifier. Diminuons la demande visant les matières issues de ces industries […].

Au Québec comme ailleurs, dans un monde décarboné, certaines industries auront perdu de l’importance ou même disparu. D’autres se seront développées, mieux ancrées dans leur territoire, plus respectueuses de ses limites biophysiques, adaptées à un monde résilient où la survie de l’humanité passe avant celle d’une industrie.

Ce n’est pas en électrifiant le statu quo que nous mettrons le Québec à l’abri des chocs inhérents à ces mutations. Au contraire : pour éviter que la restructuration industrielle frappe brutalement les travailleurs des secteurs en déclin, dotons-nous d’un diagnostic lucide de la situation globale et déployons d’urgence une transition juste vers une économie décarbonée où la consommation de matières et d’énergie aura radicalement diminué. Le défi est de taille : unissons-nous pour le surmonter.

*Jean Paradis, fondateur de Négawatts production inc.; Bruno Detuncq, Regroupement vigilance hydrocarbures Québec; Dominic Champagne, le Pacte pour la transition; Nicholas Ouellet, Gazoduq, parlons-en !; Carole Dupuis, Mouvement écocitoyen UNEplanète; Julie Côté, Coalition anti-pipeline Rouyn-Noranda; Eric Pineault, Institut des sciences de l’environnement, UQAM; Michel Lambert, Alternatives; Frédéric Legault, La Planète s’invite au Parlement; Claude Vaillancourt, ATTAC-Québec; Alain Branchaud, SNAP Québec; Patrick Bonin, Greenpeace


 
9 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 5 février 2020 06 h 39

    Si l'on aura tant besoin de notre électricité...

    ...ne devrait-on pas cesser de signer des ententes à long terme pour son exportation ?

    • Bruno Detuncq - Abonné 5 février 2020 09 h 53

      C'est ce qui est demandé par les signataires du texte !
      Bruno Detuncq

    • Jean Lacoursière - Abonné 5 février 2020 13 h 39

      Monsieur Detuncq,

      Vous lisez çà où, vous, que les auteurs demandent de cesser d'exporter notre électricité ?

  • Jean-François Trottier - Abonné 5 février 2020 08 h 22

    Bravo!

    Je ne crois pas que votre liste soit exhaustive (ce serait impossible) mais elle donne une bonne idée de la marche à suivre.

    Vous ne nommez pas les sources d'énergie alternatives, comme par exemple le nombre ahurissant d'éoliennes (très peu bruyantes) ou de panneaux solaires qu'il est possible d'installer sur les toits des édifices commerciaux ou à logements, puisque votre texte parle de méga-solutions d'abord, pas d'alternatives aux barrages. C'est mon petit ajout.

    Il y avait longtemps que je n'avais pas lu un texte aussi sensible, sensé et collé à la réalité que celui-ci. De plus, il a un immense avantage : il n'est pas écrit en charabia pseudo-technique, ni pédant.
    Quand on sait de quoi on parle, on ne se cache pas dans le brouillard de la fausse connaissance. Avec vous, ça paraît!

    Ça réchauffe, dans le bon sens.

    Merci.

  • Cyril Dionne - Abonné 5 février 2020 08 h 53

    Et pour le gens qui pratiquent la simplicité volontaire de façon involontaire?

    Personne n’est contre la vertu écologique. Personne. Mais c’est dans la pratique et le coût associé à notre niveau de vie que les gens ne sont plus intéressés.

    Substituer des produits verts aux autres c’est pieux, mais les coûts associés à cette démarche sont prohibitifs pour la plupart des gens. Ceux des classes moyennes er pauvres ne peuvent pas se le permettre.

    Faire chuter les émissions annuelles de 79 à 69 Mt de GES est bien, mais on occulte l’éléphant dans la pièce. Les GES ne connaissent pas les frontières géopolitiques et vous avez un voisin, l’Ontario, qui produit plus de 75 Mt de GES par année pour produire seulement 10% de son électricité à partir de centrales au gaz naturel. Et l’Ontario ne veut rien savoir de la seule énergie verte viable et disponible en tout temps, l’hydroélectricité et a dit un non catégorique à François Legault. En passant, notre production de GES représente un gros 0,15% de la production totale sur la planète. La Chine produira 16 000 Mt de GES en 2030.

    On ne veut pas construire de nouvelles infrastructures hydroélectriques mais cette énergie pourrait être revendue à d’autres provinces et de ce coup, diminuer les GES au Canada et profiter de cette manne pour subvenir à nos dépenses sociales.

    Diminuer nos produits de la sidérurgie, des gaz industriels et de la pétrochimie sous-entend aussi des mises à pied importantes et un effet désastreux sur notre croissance économique qui paie pour le filet social. De toute facon, on achèterait les produits fait ailleurs à un coût désavantageux.

    Si on dépensait notre énergie à essayer de convaincre les pollueurs récalcitrants qui sont autour de nous, il semble que la cause environnementale avancerait. Par capita, la Saskatchewan et l’Alberta produisent à elles seules, plus de six fois le nombre de GES par année que le Québec.

    En passant, l'Allemagne à dépenser plus de 725 milliards (Can) pour devenir verte et n’à que diminuer son empreinte carbone de façon négligeable.

  • Jean Richard - Abonné 5 février 2020 09 h 57

    Hydro-Québec inc.

    Comment pouvons-nous espérer une réduction de la demande d'énergie lorsque notre société d'état, Hydro-Québec, et son principal « actionnaire », le gouvernement du Québec, orientent leurs politiques économiques dans la même direction que les industries pétrolières et automobiles ?

    Sur le modèle des industries, Hydro-Québec rêve de croissance, de croissance et de croissance. Et à Québec, les gouvernements qui se sont succédé ces dernières années rêvent de voir l'électricité être au Québec ce que le pétrole est à l'Alberta : un enrichissement collectif essentiellement basé sur l'exploitation sans limites de ressources naturelles. On rêve d'un Québec albertain où les impôts seraient plus bas et la taxe de vente inexsitante, grâce aux revenus de l'exportation débridée d'électricité.

    Aussi longtemps que le Québec misera sur la croissance sans limite, les industries gazières et pétrolières pourront dormir en paix car l'électricité a ses limites. Ce qui a très bien fonctionné avec le pétrole et le gaz pourrait fonctionner de façon boiteuse avec l'électricité. Prenons le cas du chauffage domestique et celui du transport. Chaque fois qu'on fait face à un avertissement de pluie verglaçante, on se demande combien de jour durera la panne électrique qui prive des milliers de foyers de chauffage. Hydro-Québec est davantage préoccupée par la croissance que par la fiabilité douteuse de son réseau de distribution. Et quand les constructeurs automobiles viennent vous vendre des VUS, ils vous vendent des VUS et tout ce qui va avec, peu importe que sous le plancher de ces énormes véhicules, il y ait un réservoir à essence ou une immense batterie. Un VUS, c'est un VUS, deux tonnes de matériaux pour déplacer 1,2 personne à la fois et créer d'immenses besoins en territoire stérilisé (les arbres ne poussent pas sous l'asphalte des stationnements ou des autoroutes). Québec veut plus de VUS et l'industrie s'en réjouit, pas l'environnement.

    • Jean-François Trottier - Abonné 5 février 2020 10 h 41

      Je ne vous suis pas, M. Richard.

      Un gouvernement sensé pense en fonction d'un budget, pas d'une idéologie.

      Dans ce monde économique en croissance perpétuelle, le gouvernement doit penser croissance. Chaque poste de dépense augmente d'une façon inouïe chaque année, et des nouveaux besoins se font jour.

      On peut certainement penser "croissance" tout en préparant une stabilisation de l'économie. Qui dit stabilisation dit forcément décroissance, tenant compte de l'accroissement inévitable de la population, surtout en terre d'immigration.

      Mais la question primordiale immédiate est l'usage des énergies fossiles. Un usage accru de l'électricité se combine très bien à la baisse de l'usage du pétrole, aussi votre comparaison entre l'Alberta et le Québec est plus que boiteuse : elle est fausse.

      Quant à vos paroles au sujet des pannes... Bof. Le jour où nous ne dépendrons plus de la nature n'arrivera heureusement jamais, et il faut assumer ses choix. Exiger des services parfaits en même temps qu'une décroissance n'est pas sérieux.
      On doit dire le réseau est bien plus solide depuis le grand verglas de '98. Et vous oubliez les paniques générales causées par la peur de manquer de pétrole depuis 50 ans. Y a eu des guerres pour ça!

      Mettre le vendeur d'auto, Hydro et le gouvernement dans un même panier relève de la littérature paranoïaque de la gauche contrôlante et abêtissante, chez qui la société est un immense complot contre sa belle morale lisse.
      J'aurai beau traiter les propriétaires de VUS de gros cochons tarés, demain je vais encore les rencontrer dans un bureau ou un magasin, et je vais vivre avec eux.
      Tout condamner en bloc comme vous le faites est destructif, sans apporter quoi que ce soit sauf culpabiliser tout le monde(sauf vous), comme le font tous les petits moralistes et preachers de la planète.

      Mais le pire est le flou que vous créez en mélangeant tout. Voudriez-vous interdire de penser se faisant?

  • Dominique Boucher - Abonné 6 février 2020 02 h 08

    Obligation morale

    «Évitons de brûler le gaz utilisé pour des usages électrifiables et marquons ainsi un progrès fabuleux en faisant chuter les émissions annuelles du Québec de 79 à 69 Mt éq. CO2.»

    Présentement : 79 Mt sur 36 Gt mondial = 0,22% des émissions mondiales
    Après le «progrès fabuleux» : 69 Mt sur 36 Gt mondial = 0,19% des émissions mondiales, un «progrès fabuleux» de 0,03% sur lʼensemble des émissions humaines...

    Wooooooow... Le Québec sauve la planète... La Chine peut arrêter ses «efforts»...

    Prochains épisodes : le Québec trouve le remède au cancer ; le Québec règle le problème de la faim dans le Monde; le Québec stoppe toutes les guerres...

    Vous avez bien dit « obligation MORALE »? Morale, cʼest ça, oui...

    Jean-Marc Gélineau, Montréal