La non-violence en action

«En tant que posture éthique et morale, la non-violence se veut un acte de résistance ancré dans ce que l’être humain a d’unique — sa conscience —, qu’il cherche ainsi à préserver de la barbarie», écrit l'auteure.
Photo: Relations «En tant que posture éthique et morale, la non-violence se veut un acte de résistance ancré dans ce que l’être humain a d’unique — sa conscience —, qu’il cherche ainsi à préserver de la barbarie», écrit l'auteure.

Nous vivons dans un pays monstrueusement en paix, comme le disait le metteur en scène et dramaturge Wajdi Mouawad. C’est peut-être ce qui fait que nous peinons à réagir fortement à plusieurs des violences du monde, qu’elles soient proches ou lointaines, liées à « l’ordinaire » de la vie — comme celles que vivent les locataires expulsés ou les infirmières exploitées et exténuées — ou aux guerres et aux grands enjeux mondiaux.

Ceux qui osent secouer notre confort et notre indifférence pour lutter contre ces violences n’ont pas la tâche facile. D’autant que, partout, la tendance est à la répression et à la criminalisation de l’action collective, dans un contexte d’extrême concentration de la richesse, de pouvoirs étatiques et de transnationales qui disposent d’énormes capacités de surveillance et de répression.

Nous vivons aussi en n’aimant pas trop certaines vérités qui dérangent. Comme savoir que des peuples appauvris subissent notre exploitation et notre prédation de leurs ressources ; que nous y délocalisons des activités industrielles pour importer des produits bon marché en espérant laisser la facture écologique et sociale aux autres. Tel est notre monde. Porteur de violences certes différentes de celles du passé, mais de violences tout de même.

Qu’elle vienne des États, des mafias, des multinationales ou de mouvances fondamentalistes, la violence sous diverses formes, abjectes ou sournoises, émane d’idéologies telles que le colonialisme, le racisme, le capitalisme et le patriarcat. Elle s’attire d’autres violences — parfois nécessaires dans certains contextes, comme lors de certaines luttes de libération, par exemple —, mais très souvent c’est par la non-violence qu’elle est combattue. Le Québec porte une tradition à cet égard, pensons entre autres à la grève générale illimitée du Front commun en 1972, aux opérations Dignité, aux nombreuses actions des mouvements féministes, antimilitaristes ou pour le logement social […].

Chaque jour dans le monde, la non-violence se vit en actes, par des marches, des grèves, des blocages, des boycottages, des occupations, des refus de coopérer et de respecter lois injustes et couvre-feux — dans une volonté de ne pas recourir à la violence physique. De nombreux soulèvements populaires l’attestent ces derniers temps […].

En tant que posture éthique et morale, la non-violence se veut un acte de résistance ancré dans ce que l’être humain a d’unique — sa conscience —, qu’il cherche ainsi à préserver de la barbarie. Ni passivité ni soumission, elle s’enracine dans une quête de dignité et de justice millénaire. On ne s’en rend pas toujours compte, mais elle façonne la culture dans laquelle nous évoluons chaque jour, peu violente comparativement à ce que nos ancêtres ont connu, et cela, même si, paradoxalement, notre civilisation est violente au point de pouvoir causer son propre anéantissement par les armes nucléaires ou la catastrophe climatique […].

Ende Gelände, ANV-COP21 ou encore Extinction Rebellion sont des mouvements qui engagent des milliers de personnes dans l’action directe, en les formant et en utilisant une panoplie de moyens tactiques combinés. […] Ils tentent aussi d’incarner les valeurs et les manières de vivre — plus écologiques et solidaires — qu’ils veulent voir advenir.

Leur ambition de former des mouvements de masse pourrait se révéler déterminante. Cette volonté se manifeste au Québec où elle se confronte, par ailleurs, à des élites politiques et médiatiques pathétiquement ignorantes de la légitimité de la désobéissance civile en démocratie — comme l’atteste le psychodrame collectif provoqué par l’action de quelques militants d’Extinction Rebellion sur le pont Jacques-Cartier, à Montréal.

« Il y a un grand acte de désobéissance aux lois de la nature qui est perpétré présentement par ceux à qui profite le crime. L’industrie du pétrole, du gaz, et ceux qui la financent […] sont les premiers à désobéir aux lois de la nature », disait à juste titre Dominic Champagne (Le Devoir, 28 octobre 2019). Mais on préfère moraliser, arrêter et faire des procès aux personnes qui, après maintes campagnes et pétitions en tous genres, osent désormais la désobéissance civile pour tenter de faire avancer la transformation civilisationnelle radicale urgente dont dépend notre avenir à tous. Leur nombre augmentera.

Quel puissant miroir des turpitudes de notre société les centaines « d’arrêtés du climat » dans différents pays nous tendront-ils un jour ! Révélant, à nouveau, qu’une interpellation puissante et non violente de notre conscience collective peut ébranler notre monde et, espérons-le, le transformer.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Relations, février 2020, no 806.
4 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 4 février 2020 08 h 28

    Violence étatique

    Il y a un exemple de protestation non-violente en ce moment chez les Wet'suwet'en de la Colombie-Britannique et de la répression de l'état qui tend à utiliser la violence contre eux. Il s'agit d'un projet de gazoduc (GNL) qui traverse le territoire ancestral de cette Première Nation. Les autres PN sur le tracé du gazoduc ont autorisé le projet mais la compagnie n'a consulté que les conseils de bande (les réserves), pas les chefs et la gouvernance héréditaire de cette nation, qui sont responsables du territoire ancestral revendiqué depuis le contact avec les Européens.

    Les Wet'suwet'en (avec les Gitxsan, leurs voisins) ont une histoire de revendication de leur territoire depuis longtemps et cela a culminé avec l'affaire Delgamuukw où la Cour suprême du Canada a reconnu le titre autochtone sur le territoire mais a dû renvoyer le dossier au tribunal de première instance car le juge avait, entre autres, commis une erreur de droit en rejetant le témoignage des aînés.

    Les traditionnalistes ont donc érigé des barricades sur les chemins d'accès à leur territoire pour empêcher les travaux du gazoduc. La police fédérale, la GRC, a ensuite bloqué l'accès au territoire avec l'intention de procéder à un assaut qui n'est pas encore venu. La résistance des Wet'suwet'en est non violente alors que l'état réagit avec violence, pour faire appliquer la règle de droit, le droit de la société coloniale. Or, en vertu du droit des Wet'suwet'en, le projet n'a pas obtenu l'aval des autorités héréditaires. On se retrouve alors dans une situation de conflit de droits, où le pouvoir colonial profite de sa supériorité pour en venir à bout de la résistance de ce peuple autochtone.

    Aux dernières nouvelles, le gouvernement provincial a envoyé un négociateur (enfin), Nathan Cullen, ancien député fédéral du NPD dans la région, pour discuter avec les chefs héréditaires. Il sera intéressant de voir la suite des événements.

  • Gaston Bourdages - Abonné 4 février 2020 09 h 27

    Les moult visages de la violence...

    ....de cette violence propre à des êtres humains.
    Violence qui, dans sa composition, compte d'inqualifiables vicieuses bactéries de lâcheté, d'orgueil et de vengeance.
    Violence qui se veut aussi tangibles expressions de mal vivre, de mal de vivre, de mal être, de mal d'être qui se veulent cliniquement traitables.
    Violence qui confirme la présence d'une Bête dans l'Homme.
    Violence avec ses conséquences...si nombreuses elles sont.
    Violence aux résultats dégradants, stériles.
    Comment ici conclure autrement que remercier madame Caron, membre de l'équipe éditoriale de «relations» ?
    Mes respects madame.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux au Bas Saint-Laurent.

  • Yves Corbeil - Inscrit 4 février 2020 12 h 03

    La théologie de la libération

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9ologie_de_la_lib%C3%A9ration

    Notre salut passerait par le marxisme, le monde y a déjà donné et ça n'a pas fonctionné. Alors pourquoi insister. Se réinventer ne passe pas par de vieux concept qui ont échoué.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 février 2020 19 h 19

    … faire vivre !

    « Révélant, à nouveau, qu’une interpellation puissante et non violente de notre conscience collective peut ébranler notre monde et, espérons-le, le transformer. » (Catherine Caron, Membre, Équipe éditoriale, Relations)

    Bien sûr que certes, mais, on-dirait que chercher à transformer le monde passe par celui ou celle dont sa conscience demeure alerte et lucide !

    Entre-temps et lorsqu’on réalise l’étendue de ce genre de transformation, on comprend que cé plutôt difficile à …

    … faire vivre ! - 4 fév 2020 -