L’éternel retour de la tyrannie de la rectitude politique

«Je n’ai pas assisté aux enseignements dont vous auriez été
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Je n’ai pas assisté aux enseignements dont vous auriez été "victimes", mais j’ai le sentiment que votre "manifeste" est fondé sur un biais de confirmation», estime l'auteur.

Aux signataires du « Manifeste contre le dogmatisme universitaire »,

Votre texte contient tant de raccourcis et d’inexactitudes qu’il est impossible d’y répondre point par point. En 2001, j’avais déjà signé un texte sur le sujet pour réfuter ces clichés rabâchés depuis les années 1980. Mais vous n’étiez sans doute pas au monde lors du backlash conservateur des années Reagan et de la sortie du livre d’Allan Bloom L’âme désarmée, que votre manifeste évoque et dont vous reprenez les poncifs.

Trêve de nostalgie ! À vous croire, la « gauche postmoderne » imposerait son « idéologie universitaire dominante ». Vous épinglez ensuite quelques concepts, y compris le « séparatisme lesbien » que je pensais disparu depuis l’arrivée des queers des années 1990. Ces concepts incarneraient la « médiocrité », excuse facile pour ne pas en discuter sérieusement.

Suivant la mode conservatrice et réactionnaire, vous récupérez à votre profit la posture des « dissidents » (référence au totalitarisme), vous évoquez la « novlangue » (référence au roman antistalinien du trotskiste George Orwell) et même les « camps de rééducation » (rien de moins) et vous manipulez des références religieuses — « dogmatisme », « nouveaux curés » — pour qu’on vous imagine persécutés par l’Inquisition.Pourtant, vous prétendez ne pas vous « plaindre » ni vous « victimiser » ! Qui vous croira ?

Biais de confirmation

Je n’ai pas assisté aux enseignements dont vous auriez été « victimes », mais j’ai le sentiment que votre « manifeste » est fondé sur un biais de confirmation : quelques observations suffisent à confirmer la croyance qu’on est face à une tendance générale ou un phénomène dominant.

Ainsi, croiser quelques Québécoises qui portent « le voile » suffit à confirmer la croyance que 17 % de la population est musulmane (selon un sondage), même si ce n’est que 3 % en réalité. De même, vous avez sans doute — et heureusement — entendu parler de féminisme, d’islamophobie et de décolonialisme dans quelques cours, et vous voilà convaincus que ces thèmes dominent au cégep et à l’université.

Pour y voir clair, j’ai consulté le répertoire des thèses de doctorat en science politique à l’Université de Montréal et à l’UQAM. Conclusion : la clôture du « camp de rééducation » est une véritable passoire ! À l’Université de Montréal, les thèses récemment acceptées portent sur le recours aux médias sociaux par les partis politiques au Québec, les élections dans l’Union européenne, le Front national en France, l’élection de Donald Trump, la Bolivie, la pensée économique de Max Weber ou la philosophie politique de Jürgen Habermas ou de Martin Buber et la robotisation de l’humain. Sans oublier une thèse sur « les régions rurales québécoises face à la décentralisation ».

Des sujets plutôt classiques pour la science politique. À l’UQAM, une thèse portait sur la liberté selon les Autochtones et une autre sur la laïcité chez les féministes, mais les autres traitaient du système de santé, de la signification politique de l’humour, des négociations diplomatiques, de l’antiterrorisme, de l’élite politique Russe et de la Chine postmaoïste. Sans oublier une thèse présentant la Charte canadienne comme un « instrument de virtualisation de la société ». Ce que vous qualifiez de « thèses divergentes » et d’« opinions discordantes » compte donc pour plus de 90 % des sujets des nouveaux docteurs québécois en science politique.

Quant aux cours « Pensée politique classique » et « Pensée politique moderne », obligatoires à l’entrée au baccalauréat en science politique à l’UQAM, voici les auteurs discutés : Socrate, Platon, Aristote, Cicéron, Marc-Aurèle, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, Dante, Machiavel, Thomas Hobbes, John Locke, Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau, Hegel, Marx, Tocqueville et Nietzsche.

Aucune femme, aucun non-Blanc, aucun Autochtone. À l’UQAM ! Notre département a dédoublé l’offre du cours « Politique au Canada et au Québec », alors qu’il ne donne aucun cours obligatoire en études féministes ou autochtones. Votre « dissidence » est donc très largement majoritaire, voire hégémonique !

Pour la suite du monde

Le Québécois n’est pas systématiquement « réduit à l’état d’homme blanc privilégié, piétinant un territoire autochtone non cédé » à l’UQAM, contrairement à ce qu’avance votre complainte victimaire. Cela survient sans doute dans certains cours, mais attention au biais de confirmation ! Sans oublier que l’homme blanc reste tendanciellement privilégié. J’en sais quelque chose : j’en suis un !

Certes, de nouvelles approches se développent et peuvent bousculer certaines habitudes de pensée. Les études autochtones se développent dans nos universités francophones. Enfin ! Les études féministes connaissent une augmentation régulière d’inscriptions. Les enseignantes sont pourtant la cible de menaces de mort (Le Devoir, 8 mars 2018), ce dont se désintéressent les bien-pensants conservateurs ou réactionnaires pourtant habitués à dénoncer toute « censure ».

Enfin, vous vous identifiez au nationalisme québécois (une lutte de reconnaissance identitaire, by the way). Les nouveaux concepts que vous conspuez pourraient vous aider à réfléchir à la dérive de ce mouvement depuis trois générations.

Après des livres comme Nègres blancs d’Amérique (Pierre Vallières) et les poèmes Speak White (Michèle Lalonde) et Tango de Montréal (Gérald Godin), qui exprimaient de la solidarité et de la complicité avec les minorités immigrantes et les peuples opprimés, y compris aux États-Unis, on est passé à un nationalisme civique plus libéral du type d’Ernest Renan (« quiconque vit en sol québécois est Québécois »), puis à un nationalisme ethnique du « nous » de type allemand (Fichte). La version majoritaire actuelle est incarnée par des leaders multimillionnaires comme PKP, Marois et Legault qui défendent des politiques que seuls des partis d’extrême droite proposaient il y a 15 ou 20 ans.

On ne peut donc que vous encourager à replonger dans des livres classiques d’histoire, pour vous rappeler que le risque du totalitarisme n’est peut-être pas là où vous le pensez, pas plus que la dissidence et la résistance.

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