250e anniversaire de Beethoven: le lourd poids mis sur les épaules du compositeur

Le problème qui se pose est celui de l’autorité rattachée à son aura: en tentant de rendre le compositeur plus «cool», on tombe dans la surenchère culturelle.
Photo: Ina Fassbender Agence France-Presse Le problème qui se pose est celui de l’autorité rattachée à son aura: en tentant de rendre le compositeur plus «cool», on tombe dans la surenchère culturelle.

Le monde de la musique classique carbure au rythme d’une autre célébration en l’honneur de Beethoven : son 250e anniversaire de naissance est déjà célébré de façon tonitruante dans les médias et les salles de concert alors que l’année 2020 est à peine amorcée ! Les événements ne manquent pas, ici comme ailleurs : cycles de concerts, coffrets consacrés à ses oeuvres, événements spéciaux, etc.

Si l’occasion n’est jamais trop belle en musique classique pour célébrer une naissance ou commémorer une mort, comme chaque nouvelle année nous en donne l’occasion, on peut se demander en quoi le sort réservé à Beethoven et à son oeuvre est différent. Or, la réalité est que Beethoven se place au centre de la grandeur culturelle que fait valoir l’Occident depuis plus de deux siècles : il en est la caution ultime, tant et si bien que miser à nouveau sur sa renommée semble porter ses fruits.

Tout dans l’héritage de Beethoven contribue à en faire un héros romantique : son ascension comme jeune pianiste dans les salons viennois au détriment de ses détracteurs, le style héroïque de ses symphonies et concertos, sa surdité croissante, le message d’humanité de la Neuvième Symphonie avec l’Hymne à la joie, etc.

Le compositeur est à l’image de l’individualisme moderne qui ira en s’accroissant dans les deux siècles conduisant jusqu’à nous : son talent artistique et son indépendance vis-à-vis de la cour royale en font l’un des artistes par excellence lorsqu’il s’agit de célébrer le génie occidental.

Cette célébration du génie explique pourquoi son héritage est à la base de la monumentalisation de la culture européenne. Les fêtes en l’honneur de Bonn (la ville où il est né en 1770) au XIXe siècle en témoignent, tout comme l’instrumentalisation de son oeuvre au sein des régimes totalitaires comme le IIIe Reich. De Beethoven, tout le monde se revendique et tout le monde se veut l’héritier !

Comme Stanley Kubrick l’avait bien vu en adoptant au cinéma le livre d’Anthony Burgess sous le titre Orange mécanique, l’héritage de Beethoven est soumis à une surenchère culturelle, peu importe le régime où il circule. C’est qu’il y a quelque chose de plus grand en Beethoven qui fascine la culture occidentale depuis le XIXe siècle. Ce quelque chose a à voir avec l’accomplissement individuel, l’héroïsme politique et une certaine combativité dans l’adversité. Ou, pour le dire autrement : Beethoven est un superhéros avant la lettre, ce que confirment son ambition et son succès.

Beethomanie

Il y a cependant un revers à la beethomanie dans laquelle est versée notre culture depuis deux siècles et que la fin du communisme a accélérée avec la Neuvième Symphonie pour célébrer la réunification des deux Allemagnes : travestir l’oeuvre pour l’adapter au goût du jour. Tant et si bien que l’héritage de Beethoven est surtout rappelé en renfort lorsqu’il s’agit de vendre la musique classique et de la rehausser d’une plus-value marketing.

Le problème qui se pose est celui de l’autorité rattachée à son aura et que mettent en scène plusieurs représentations du personnage, notamment le regard sévère et perçant. C’est pourquoi on pare Beethoven de toutes sortes d’attributs, comme on le voit à l’heure actuelle dans les institutions et les médias : Beethoven avec une tuque, Beethoven avec un foulard, Beethoven en couleurs, etc. Il s’agit bien sûr de rendre le compositeur plus cool, bref de mettre son héritage au diapason de la culture hip qui définit notre époque.

Les mélomanes gagnent-ils vraiment quelque chose par rapport à cette surenchère culturelle ? Beethoven est toujours autant programmé dans les salles de concert, anniversaire ou pas. De telle sorte que le présent anniversaire se fera une fois de plus au détriment de son véritable legs, puisque la stratégie est d’abord définie par des conditions consuméristes.

Surtout, on fait à nouveau de Beethoven le porte-étendard de la musique classique et de la culture occidentale alors que d’autres musiciennes et musiciens valent tout autant le détour. C’est un lourd poids que porte Beethoven depuis trop longtemps !

2 commentaires
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 1 février 2020 09 h 25

    Beethoven peintre ?

    Quand je lis:"C’est pourquoi on pare Beethoven de toutes sortes d’attributs, comme on le voit à l’heure actuelle dans les institutions et les médias : Beethoven avec une tuque, Beethoven avec un foulard, Beethoven en couleurs, et" je me demande quel crédit on peut donner à l'histoire qui raconte que, toute sa vie, Beethoven était tellement sourd, qu'en écrivant des notes de musique, il a cru qu'il faisait de la peinture !

    Ça changerait tout !

    Pierre Leyraud

  • Dominique Boucher - Abonné 1 février 2020 10 h 21

    Dʼaccord avec le dernier paragraphe !

    1. « Surtout, on fait à nouveau de Beethoven le porte-étendard de la musique classique et de la culture occidentale alors que d’autres musiciennes et musiciens valent tout autant le détour. »

    Tout à fait dʼaccord ! Et je dirais que cette phrase reste vraie si vous remplacez « Beethoven » par « musique allemande ». Alors que rien qu'en France, de Guillaume de Machaut (et avant...) à Pascal Dusapin (et après...), en passant par Dufay, Janequin, Couperin, Lully, Berlioz, Gounod, Saint-Saëns, Chaminade, Debussy, Ravel, Messiaen, Dutilleux, Boulez (bon, je ne vais pas tous les nommer...), ce nʼest pas la musique extraordinairement belle qui manque !

    2. Lʼinterprétation officielle de lʼhymne européenn (tiré du quatrième mouvement de la neuvième symphonie) fut confiée à Herbert von Karajan, dont il a été démontré (par l'historien autrichien Oliver Rathkolb) que lʼengagement nazi avait débuté dès 1933.

    Un extrait de lʼOde à la joie de Schiller : « Quant à qui ne le trouverait pas [lʼamitié], qu'il quitte cette union en larmes ! »

    Vive lʼUnion européenne !

    Jean-Marc Gélineau, Montréal