Des défis de la diffusion des connaissances en français

«L’usage que fait la communauté scientifique québécoise des différents périodiques nous éclaire sur l’importance des revues», écrivent les auteurs.
Photo: iStock «L’usage que fait la communauté scientifique québécoise des différents périodiques nous éclaire sur l’importance des revues», écrivent les auteurs.

Depuis leur création dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les revues savantes ont connu une progression exponentielle. Créées la plupart du temps par des sociétés savantes, ces premières revues comportaient généralement un important aspect national, et leur langue de publication était celle de la nation où elles étaient publiées.

Par exemple, au début du XIXe siècle, l’allemand représentait 75 % de la littérature en chimie et l’anglais, seulement 10 %. Après la Seconde Guerre mondiale, période de massification de l’enseignement supérieur et d’internationalisation de la communauté scientifique, la diffusion des connaissances passe d’un mode multilingue à un mode unilingue, dominé par l’anglais. Plusieurs se demandent si, dans 50 ans, le français n’aura pas disparu des écrits scientifiques.

Tout comme les scientifiques francophones du Québec, de France, de Belgique, de Suisse ou du Maghreb publient de moins en moins en français, les scientifiques de Chine publient de moins en moins en chinois. Il y a en effet de nombreuses raisons de publier en anglais : plus grande visibilité de la recherche, lieux de publication plus prestigieux, plus vaste réseau de revues, de lecteurs et lectrices, et impact scientifique et médiatique plus important. L’essor des publications en langue anglaise n’est pas le fruit du hasard : il s’explique par des dynamiques intrinsèques à la science.

Il faut en effet comprendre les rapports de force qui sous-tendent les tendances actuelles. La science est aussi soumise à des luttes de pouvoir, et certains champs de recherche peuvent être surinvestis, tandis que d’autres restent relativement vierges, car ne répondant pas à certaines priorités scientifiques, politiques ou sociales.

À cet égard, quelques observations peuvent être tirées du numéro thématique de Recherches sociographiques. La première concerne les effets indésirables ou pervers d’une anglicisation qui profite d’abord aux pays dominants, dont les États-Unis. Les membres de la communauté scientifique qui privilégient l’anglais peuvent être tentés de délaisser des communautés, des régions ou des groupes sociaux considérés comme moins internationaux, et ce, par crainte de voir leurs manuscrits rejetés, faute d’intéresser le public américain ou européen. Ce phénomène a été observé pour la Chine, l’Afrique du Sud et les pays arabes.

Se basant sur des données neuves, ce numéro de Recherches sociographiques montre que « dans le cas du Québec, toutes langues confondues, 36,6 % des articles publiés dans les revues nationales canadiennes portent sur le Québec ou le Canada, contre 15,8 % des articles publiés dans les revues américaines et 17,4 % des articles publiés dans les revues d’autres pays. […] De plus, lorsque les articles sont écrits dans la langue nationale, les articles sont plus susceptibles de prendre en compte les thématiques nationales ». L’anglicisation de la recherche et la course à l’internationalisation veulent donc dire ici la « dé-québécisation » de la recherche.

L’usage que fait la communauté scientifique québécoise des différents périodiques nous éclaire sur l’importance des revues, au-delà de leur réputation généralement mesurée à l’aune de classements internationaux. Par exemple, les données recueillies sur les téléchargements d’articles effectués par la communauté de l’Université de Montréal montrent clairement que, dans l’ensemble, les articles publiés dans les revues francophones — majoritairement québécoises — diffusées sur la plate-forme à but non lucratif Érudit sont téléchargés en moyenne presque autant que ceux des revues de la firme Nature Publishing Group, considérées par beaucoup comme étant les revues les plus importantes à l’échelle internationale.

Plus frappant encore, les revues d’Érudit sont 5 fois plus téléchargées en moyenne que celles de la grande firme d’édition européenne Elsevier, 12 fois plus que celles de l’Américaine Wiley et 32 fois plus que celles de l’Allemande Springer ! On peut donc affirmer que les revues nationales sont tout aussi utilisées par la communauté québécoise que le sont les « grandes » revues internationales, et encore bien plus que les revues publiées par la majorité des grands éditeurs commerciaux.

Si personne ne peut s’opposer, en tant que tel, au partage d’une lingua franca, il demeure que le passage à l’anglais n’est pas sans entraîner des effets indésirables et pervers, dont le moindre n’est pas le déplacement des objets de recherche. Évidemment, elle permettra à nos universités de grimper de quelques rangs dans les classements internationaux d’universités, si chers à nos administrations universitaires. Mais par le fait même, elle oriente les travaux des membres de la communauté scientifique dans une direction qui n’est peut-être pas souhaitable.

En effet, qu’attend-on des chercheurs et chercheuses du Québec en sciences sociales ? Qu’ils et elles travaillent sur l’histoire, la société, l’économie et la culture américaine ou contribuent alors à l’avancement des connaissances sur la société dans laquelle ils et elles évoluent ?

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte des deux responsables du numéro thématique de la revue Recherches sociographiques, 2018, volume LXI, no 3.

 
4 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 28 janvier 2020 04 h 39

    Même les anglais ont remarqué des problèmes

    La revue Scientific American a aussi mentionné des effets pervers. Le problème vient du fait que les recherches et les articles sont cotés par le nombre de citations qu'ils recoivent. La tendance va donc être de publier dans des revues plus lues et plus renommées, qui sont anglaises. Mais à un moment donné, avec tout le monde faisant la même chose, on ne fait que se perdre dans la masse. De plus, comme dans tous domaines, les chercheurs ont tendance à citer leurs petits copains plus que d'autres. Les chercheurs ont aussi tendance à étendre des trouvailles sur plus d'articles qui se citent et se recitent eux-mêmes. Une dilution éhontée. Tout ça fait que ce système est manipulé et la valeur de la recherche devrait être évaluée autrement.

    • Gilles Théberge - Abonné 28 janvier 2020 13 h 21

      Autrement dit monsieur Lamarche, c'est le chien qui court après sa ...queue !

      Il me semble, même en science, que lorsque le système est trop gros, il a tendance à s'effondrer. Mais quand ?

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 28 janvier 2020 12 h 00

    « Plusieurs se demandent si, dans 50 ans, le français n’aura pas disparu des écrits scientifiques.» (Les auteurs)



    En effet, nous tous et tousses, on.e se demandeE bien pour quelle raison cette belle langue régionale qu'est le québécois ne serait plus lue et écrite par les scientifiques et les scientifiquees… d'ici quelques années.

  • François Réal Gosselin - Abonné 29 janvier 2020 06 h 45

    Une langue, une pensée

    Chaque langue porte en elle le génie de son existence. Chaque langue marque une époque et est le vecteur privilégié d'une éphémère domination. Reste à savoir si la marque de notre ère n'est pas celle du marketing et le règne du superficiel.
    Néanmoins le français demeure et restera un vecteur de pensée profonde, porteur d'une réflexion complexe et non complaisante.
    Ah l'illusion d'être vu en appartenant à un groupe alors que c'est le groupe qui parait et l'individu qui s'efface.
    J'ose espérer que l'université de Montréal n'est pas la seule à faire partie des statistiques positives, mais j'en doute. Certains professeurs universitaires francophones déplorant l'engouement de ses étudiants pour publier en anglais.