Réforme du scrutin: ne pas compromettre l’indépendance

«Notre mode de scrutin a régulièrement permis l'élection de gouvernements majoritaires qui étaient, à différents degrés, nationalistes» écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes Archives La Presse canadienne «Notre mode de scrutin a régulièrement permis l'élection de gouvernements majoritaires qui étaient, à différents degrés, nationalistes» écrit l'auteur.

Le 14 janvier dernier, l’ancienne co-cheffe de Québec solidaire, Françoise David, et l’ex-président de l’Assemblée nationale Jean-Pierre Charbonneau ont présenté dans Le Devoir la réforme de notre mode de scrutin comme un geste historique d’affirmation nationale. Adopter un mode de scrutin proportionnel s’inscrirait dans la lignée du chef patriote Louis-Joseph Papineau. Rien de moins !

Il existerait en effet une osmose totale entre les valeurs québécoises et la proportionnelle. Le Québec serait essentiellement égalitariste, coopératif et soucieux de redistribuer la richesse collective par l’entremise de programmes sociaux. Le scrutin proportionnel, qui empêche souvent un parti d’obtenir la majorité en donnant plus de poids aux petites formations, serait nécessaire parce qu’il favorise les discussions, l’inclusion, la coopération, etc.

Plusieurs Québécois appuient des idées de gauche, et cela est légitime. D’autres sont cependant critiques des impôts élevés et de la bureaucratie, ce qui est tout aussi légitime. Comme dans les autres nations occidentales, il y a chez nous des gens plus à gauche et d’autres plus à droite.

De toute évidence, on ne saurait définir l’intérêt national québécois strictement en fonction de valeurs portées par la frange progressiste de notre population, comme le font Mme David et M. Charbonneau. Cette erreur est répandue parmi certains souverainistes de gauche, qui confondent progressisme et nation.

Pour sa part, l’ancien chef du Parti québécois Jean-François Lisée semblait convaincu qu’un mode de scrutin proportionnel ferait avancer la souveraineté du Québec. Je me souviens très bien des propos tenus par lui sur le sujet en ma présence.

Un scrutin proportionnel, prétendait-il, donnerait une voix à ceux qui votent dans des circonscriptions perdues d’avance, par exemple un péquiste dans Westmount. Les citoyens ressentiraient que leur vote compte davantage, qu’ils sont écoutés et peuvent peser sur les événements. Ce sentiment les conduirait alors, inéluctablement, à vouloir que le Québec devienne indépendant.

Deux choses m’avaient alors frappé. D’abord, la forte dose de pensée magique de ce raisonnement. Ensuite, le fait que M. Lisée confondait le combat pour les causes dites progressistes avec celles touchant la question nationale.

Combat pour l’indépendance

Quand il s’agit de la nation, l’enjeu consiste à défendre la culture et l’identité québécoises. Cela veut dire assurer notre survie dans certains cas et accroître notre autonomie dans d’autres, jusqu’à l’indépendance par l’exercice de notre droit à l’autodétermination.

Dans tous les cas, cela implique de ne pas affaiblir le pouvoir du seul gouvernement contrôlé par une majorité francophone sur le continent. Ces combats sont au-dessus des divisions gauche-droite.

Notre mode de scrutin a régulièrement permis l’élection de gouvernements majoritaires qui étaient, à différents degrés, nationalistes, et qui ont mis en avant des mesures pour renforcer notre identité de même que les pouvoirs du Québec. On n’a qu’à penser à Maurice Duplessis, qui a consolidé nos pouvoirs de taxation, au PQ, qui a fait adopter la loi 101 et tenu deux référendums et, plus récemment, à la CAQ avec la loi 21.

Toutes ces mesures ont été rendues possibles parce qu’un parti nationaliste détenait la majorité en Chambre. Rien ne garantit, c’est le moins qu’on puisse dire, qu’une telle chose sera possible dans une Chambre élue en vertu d’un mode de scrutin proportionnel. Le risque de priver à jamais les indépendantistes, ou même les nationalistes modérés, d’une majorité parlementaire est très réel.

L’entente PQ-CAQ-QS

En ce sens, on doit constater que c’est avec beaucoup de légèreté que M. Lisée a signé en 2018, après le funeste accord sur la convergence avec QS, une deuxième entente sur la mise en place d’un mode de scrutin proportionnel dont devrait profiter avant tout QS.

Car, si notre système n’est pas parfait, il nous a globalement bien servis. Les crises politiques dans les pays qui utilisent notre façon de voter sont plutôt rares, la dernière élection britannique venant de permettre de trancher la difficile épreuve du Brexit.

On ne peut en dire autant d’Israël, qui se dirige vers une troisième élection en moins d’un an, ni de l’Italie, où les crises gouvernementales se succèdent et où les décisions importantes sont remises aux calendes grecques. C’était la même chose récemment dans cette Allemagne d’Angela Merkel que les adeptes du scrutin proportionnel nous présentent comme modèle.

Les souverainistes doivent travailler à défendre ce que Robert Bourassa appelait « l’intérêt supérieur du Québec ». Ils doivent mener des batailles pour défendre notre culture, renforcer le pouvoir québécois et réaliser l’indépendance.

Si la situation est pour l’heure difficile sur ce dernier front, la dernière chose à faire est de canaliser notre énergie dans une surenchère compensatoire dont le résultat sera de miner nos chances de réaliser ce but ultime.

Il n’y a pas de honte à se tromper, mais il est absurde de persister dans une erreur quand elle est devenue évidente. Le PQ doit se retirer d’une entente sur la réforme du mode de scrutin qui n’est ni dans son intérêt ni dans celui du Québec, dont elle rend l’accession à l’indépendance plus improbable.

À voir en vidéo