La promotion de l’estime de soi à la source de la censure

«Selon une étude américaine, publiée en 2014, certains groupes culturels récemment immigrés bénéficient d'un certain avantage tant qu'ils ne sont pas complètement assimilés à l'
Photo: Eduardo Munoz Alvarez Getty Images via Agence France-Presse «Selon une étude américaine, publiée en 2014, certains groupes culturels récemment immigrés bénéficient d'un certain avantage tant qu'ils ne sont pas complètement assimilés à l' "American way of life"».

Un mouvement de censure gagne du terrain depuis une génération. Les nouveaux censeurs s’opposent à l’enseignement de certains textes, à la publication de certains points de vue, à l’embauche de certains chercheurs ou même à la tenue de certaines conférences. Il n’aurait jamais progressé si une certaine philosophie de l’éducation n’avait assuré sa domination, dans les dernières années, à l’école comme dans la famille. Il s’agit de la philosophie de l’estime de soi.

Cette dernière a pénétré les institutions vouées à la socialisation et à la transmission. Elle repose sur l’idée que l’individu gagne à acquérir une forte estime de soi. Car elle serait garante de la réussite scolaire et professionnelle ; elle aiderait aussi à échapper à plusieurs maux sociaux.

L’estime de soi est devenue l’arme des censeurs lorsqu’ils cherchent à faire taire les individus qui tiennent de prétendus « discours offensants ». En effet, ces appels prétendent non seulement que certaines idées sont dangereuses pour la société, mais aussi que leur diffusion pourrait faire un tort irréparable à certaines catégories d’individus. Il s’agit de protéger les victimes de tous acabits de l’oppression blanche, de la domination patriarcale ou encore de la norme hétérosexuelle. Une étude américaine, publiée en 2014, contredit pourtant cette vision des choses

Dans The Triple Package, Amy Chua et Jed Rubenfeld ont recensé les huit groupes culturels qui réussissent le mieux aux États-Unis : les Libanais, les Iraniens, les Cubains, les Indiens (d’Asie), les Juifs, les Nigériens, les mormons, les Chinois.

Ce palmarès étonne pour deux raisons : d’abord, les WASP (White Anglo-Saxon Protestant) sont absents (à l’exception du groupe des mormons). Ensuite, plusieurs minorités visibles se démarquent par leur excellence. Selon les auteurs, certains groupes culturels récemment immigrés bénéficient d’un certain avantage tant qu’ils ne sont pas complètement assimilés à l’American way of life. Ces groupes présentent une synthèse singulière et paradoxale de trois caractéristiques : 1) ils possèdent, culturellement, un sentiment d’unicité, parfois de supériorité ; 2) ils vivent un sentiment d’insécurité vis-à-vis de leur place dans l’échelle sociale américaine ; 3) ils exercent une maîtrise d’eux-mêmes extraordinaire.

Le sentiment d’unicité tient au fait que ces groupes sont les descendants d’une communauté provenant d’une civilisation prestigieuse ou d’un peuple qui a réalisé des exploits remarquables ou qui se pense investi d’un rôle messianique dans l’histoire ; leur ascension sociale aux États-Unis a été précédée par une période d’humiliation et de difficultés, expérience qui a forgé un puissant sentiment de ne pas avoir la place méritée ; sur le plan familial, une forte discipline est imposée pour résoudre cette équation ; leurs enfants sont soumis à une forte pression pour réussir et être à la hauteur des épreuves subies par les parents et les grands-parents.

Cette combinaison de trois facteurs stimule ces groupes culturels pendant deux ou trois générations, avant qu’ils deviennent pleinement américanisés, acquis au slogan « have fun ».

Cette étude démolit plusieurs clichés qui circulent hélas aujourd’hui dans le discours public : le privilège blanc ; le « racisme inconscient » de la majorité ; l’importance de l’estime de soi pour réussir. Ce dernier point est crucial. Les parents de ces groupes culturels, loin de cultiver l’estime d’eux-mêmes de leurs enfants, exercent une forte pression. Comme on le sait, la culture américaine déconseille aux parents cette façon de faire, jugée trop punitive, pour « ne pas traumatiser les enfants ». Elle intime plutôt aux parents d’être amis avec ces derniers, et de les laisser vivre dans le présent.

À l’inverse, les parents appartenant à ces huit groupes refusent la complaisance. Ils privilégient la rigueur, en étant francs, quitte à bousculer l’enfant dans ses petites certitudes, notamment le fait qu’il est le centre du monde et que la vie qui l’attend va être facile. Pour se convaincre de cet argument, on peut penser à ces nombreux athlètes canadiens et québécois d’origine immigrante qui ont atteint récemment des sommets, au tennis, à la boxe, ou dans d’autres disciplines sportives. Les parents et les entraîneurs de ces athlètes ont mille fois plutôt qu’une envoyé le message suivant : « Tu peux faire mieux. »

Pour se développer, le cerveau doit être confronté à de l’adversité. S’il n’est jamais bousculé, il reste paresseux. Ce constat me rappelle mes années à la polyvalente, à la fin des années 1970. Certains professeurs étaient cassants, durs, baveux, s’amusant à nous dérouter. Cette verticalité assumée était fertile. Elle nous construisait.

L’estime de soi, loin de pousser tout le monde vers le haut, prépare une société fondée sur la médiocrité ; une société où on décerne un diplôme à la fin de la maternelle ou qui donne des trophées à tous les enfants à la fin d’un tournoi sportif ; une société qui oblige ses professeurs à s’incliner devant l’enfant-roi qui rouspète après avoir reçu un 60 % pour sa copie bâclée. Une société qui refuse de mettre la barre haut pour ne pas heurter les émotions de ses membres.

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Des Idées en revues

Tous les mardis, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Action nationale, novembre- décembre 2019, volume CIX, no 9-10.
12 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 21 janvier 2020 07 h 50

    Résilience tranquille


    Ainsi, il aurait été plus exact pour le Gouvernement Legault de dire à ces gens provenant de l'étranger pouvant heurter la conscience de "nos" enfants: "Parce que c'est comme ça qu'on vit l'american way of life au Québec".

    Marc Therrien

  • Cyril Dionne - Abonné 21 janvier 2020 08 h 36

    L’estime de soi ne doit pas être peuplée de « si » juste pour attirer l’envie des autres

    En parlant de l’estime de soi et en ces temps des changements climatiques, deux noms me viennent à la tête, Steven Guilbeault et Greta Thunberg. Il y a-t-il des meilleurs exemples que l’individu gagne à acquérir une forte estime de soi? Tous les deux, n’ayant rien accompli de leur vie et n’ayant pas fait d’études sérieuses, scientifiques ou non, se posent en champion dont on ne sait quoi.

    M. Guilbeault n’arrêtait pas de nous répéter que c’était la fin du monde si on ne prenait pas chacun de ses mots à la lettre, sinon il en appelait à la censure. Dans chaque passage, de TLMEP aux conférences sur le climat, arrivé en jet là-bas SVP, il nous pondait toujours un scénario catastrophique. Maintenant, bien dodu dans un emploi à ne rien faire sur le dos des contribuables, le discours climatique est devenu un silence radio tonitruant. Quel hypocrite. S’étant présenté comme un écologiste pour finir comme un bureaucrate vulgaire à plus de 250 000$ par année.

    Pour notre Jeanne d’Arc de l’écologie, Mlle Thunberg, le seul attribut positif qu’on peut lui donner c’est son âge. Elle ne veut pas être confrontée à l’adversité parce qu’on doit boire ses paroles sans poser de questions, sinon elle vous censure. Si on ne suit pas son scénario de fin du monde et qu’il faut avoir très peur, notre petite privilégiée en remettra tout en se promenant sur un voilier qui carbure aux millions de $.

    Ceci dit, ce que l’auteur de cette lettre nous décris très bien, c’est le concept de l’hyper-individualisme qui appelle à la médiocrité. C’est une société où tous ont raison et personne ne base ses dires sur des faits qui sont vérifiables et reproductibles. C’est une société qui en appelle à celui qui crie le plus fort. Ils n’ont pas compris que si on veut gagner, il faut commencer par apprendre à perdre pour s’instruire de ses erreurs. On ne gagne pas un trophée juste pour avoir participer.

    L’estime de soi ne doit pas être peuplée de « si » juste pour attirer l’envie des autres.

  • Bernard Terreault - Abonné 21 janvier 2020 08 h 37

    Bousculant

    Il est vrai que je garde maintenant le meilleur souvenir de ceux de mes profs de secondaire (l'ancien ''cours classique'') qui étaient les plus durs, ceux que j'haïssais le plus à l'époque. À l'université de même -- sauf pour l'un d'eux, à la fois scientifiquement rigoureux et infiniment humain qui s'appelait Hubert Reeves.

  • Loyola Leroux - Abonné 21 janvier 2020 10 h 15

    L’estime de soi des gens qui en ont peu !

    Le monde scolaire qui accorde plus d’importance à l’augmentation de l’estime de soi, qu’à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul, est bien étrange. Le jeune qui termine son primaire sans savoir lire ou écrire peut etre fiers de lui, si son estime de soi est bonne parce qu’il est créatif. Il s’est fait dire à chaque jour ‘’Tu es un petit Picasso de la créativité, un génie comme Einstein, un novateur comme Mozart, etc.’’ Actuellement, le monde des enseignants souffre d’un grave manque d’estime de soi. Que faire ?

    Concernant la censure, il faut tenir compte du clientélisme qui marque depuis 1980, les cegeps et l’université. Presque personne n’est refusé. Les plus faibles se voient offrir des programmes de rattrapage. N’ayant ni les talents, ni les capacités mentales nécessaires, devant un Mathieu Bock-Coté, ces jeunes mésadaptés exigent la censure.

    Concernant la réussite des groupes ethniques, au risque d’etre accusé de racisme, on peut s’interroger sur les raisons qui expliquent que les noirs soient sous représentés dans les universités.

    • Michel Belley - Abonné 21 janvier 2020 19 h 20

      Pour la sous-représentation des noirs dans les universités... Il faut tenir compte du taux de mère seules avec enfants aux Etats-Unis: 60 à 70% pour les noires. Être mère seule avec un enfant, ça augmente les risques de pauvreté, et ça augmente le décrochage scolaire, etc. C'est donc pas étonnant qu'il y en ait peu à l'université.

  • Stéphanie LeBlanc - Inscrite 21 janvier 2020 11 h 09

    Muscler son estime de soi.

    Je crois le problème ne viens pas de la promotion de l'estime de soi elle-même mais plutôt de la croyance erronée que l'estime de soi est si fragile qu'elle ne peut se construire qu'en l'absence de toute confrontation.

    Cette croyance a finit par créer un climat malsain dans lequel on n'ose plus contrarier les enfants de peur qu'ils se sentent opprimés. Ne nous surprenons pas si certains de ces enfants deviennent des adultes qui ne supportent pas les opinions différentes de la leur et prennent toute critique pour de l'oppression.

    L'estime de soi est comme la masse musculaire. On ne peut pas la renforcer en ne faisant aucun effort. Au contraire, on soit pour cela sortir de sa zone de confort, transpirer et parfois souffrir pour en sortir plus fort.