Défendre la démocratie catalane pour sauver l’Europe

Des manifestants brandissent des pancartes à l'effigie d'Oriol Junqueras à Strasbourg, siège du Parlement européen, le 13 janvier 2020.
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse Des manifestants brandissent des pancartes à l'effigie d'Oriol Junqueras à Strasbourg, siège du Parlement européen, le 13 janvier 2020.

Le conflit politique entre la Catalogne et l’État espagnol est un conflit européen. Aujourd’hui, la lutte pour la démocratie et les droits civils et politiques des Catalans est une affaire intérieure, oui, mais une affaire intérieure européenne. La Catalogne plaide pour la démocratie et réclame justice. L’Europe a ici une occasion.

La répression espagnole a atteint cette semaine le coeur de l’Europe à travers le conflit judiciaire ouvert sur les mandats des députés indépendantistes catalans. Le mien, pour l’instant, a fait l’objet d’un veto en raison de l’intervention irrégulière de la commission électorale espagnole et des tribunaux espagnols.

Cependant, nous avons réussi à ce que le président Puigdemont et le ministre Comín deviennent députés européens. Ce fut une immense joie de pouvoir voir mes collègues siéger au Parlement, et je suis persuadé que je serai à nouveau député européen, comme en 2009, et que nous allons bientôt pouvoir nous retrouver au sein du Parlement européen.

Nous avons toujours soutenu qu’il s’agissait d’un conflit européen, mais aujourd’hui, c’est indéniable. L’arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne a attiré l’attention sur la justice espagnole, en précisant très clairement que je suis député européen, tout comme Puigdemont et Comín, par le vote des citoyens européens et non pas par des procédures purement formelles que l’Espagne m’a d’autant plus empêché de réaliser.

En tant que député européen, comme tous les membres du Parlement européen, je bénéficie de l’immunité parlementaire, une immunité qui aurait dû empêcher ma condamnation, puisque la demande de la levée de l’immunité est obligatoire pour juger les députés européens. L’arrêt constate deux faits : mon statut de député européen, malgré les obstacles dressés par l’Espagne, et, en même temps, que mes droits ont été violés, car je n’ai pas pu exercer ma fonction en tant que telle à cause d’un jugement prononcé sans qu’il y ait eu une demande préalable de levée de l’immunité.

Nous traversons une période difficile pour la démocratie dans le monde entier, les mécanismes de la loi s’étendent et permettent aux pouvoirs occultes d’attaquer la démocratie et ses valeurs fondatrices pour mettre en place et déchoir des présidents, de hauts responsables, et modifier les majorités. C’est ce qui se passe en Espagne depuis quelques années, lorsque l’indépendance de la Catalogne est devenue un mouvement majoritaire dans notre pays. Mais il s’agit d’un problème mondial qui touche également les valeurs fondatrices de l’Union européenne.

Violation des droits

L’Europe ne peut pas détourner le regard lorsqu’un des États membres décide de ne pas se conformer à une décision de la justice européenne et d’affronter pleinement la souveraineté de l’Union. L’Espagne défie l’Europe, consciente que l’Union européenne ne dispose pas de mécanismes suffisants pour s’imposer. Perdre sa réputation ou sa légitimité internationale ne la dérange pas, si en contrepartieelle peut acculerles leaders indépendantistes.

Je suis convaincu que nous gagnerons la bataille judiciaire contre l’État espagnol, la liste des violations des droits étant interminable, mais cela prendra du temps, et les pouvoirs de l’État auront déjà atteint leur objectif : nous écarter de la vie politique et exercer une vengeance contre celui qu’il considère comme ses ennemis.

Nous sommes les plus grands défenseurs de la démocratie, de la liberté et de l’Europe, et c’est pour cette raison que nous sommes convaincus que la victoire viendra des institutions européennes. De ce fait, nous faisons appel aux démocrates européens pour qu’ils contribuent à rendre utile le processus de dialogue qui a été entamé entre la Catalogne et l’Espagne et à exiger la fin de la répression qui nous conduit aux moments les plus sombres de la démocratie européenne. Nous leur demandons également de mettre fin à une demande de levée de l’immunité qui ne vise pas la justice, mais la vengeance. Il leur revient d’empêcher cela.

La répression n’est pas une solution. Seuls le dialogue, la politique et la démocratie contribueront à en trouver une. C’est pourquoi nous plaidons pour la fin de la répression au moyen d’une amnistie pour toutes les affaires ouvertes contre l’indépendantisme, nous plaidons pour l’ouverture d’une table de négociation entre la Catalogne et l’Espagne et enfin pour la tenue d’un référendum sur l’indépendance, comme d’autres démocraties, par exemple l’Écosse, ont pu en tenir.

Le conflit catalan a cessé d’être seulement l’aspiration légitime d’une partie très importante du peuple catalan et est devenu une affaire de violation des droits et libertés fondamentaux ainsi qu’un conflit démocratique au sein même de l’Europe. Nous recevons du soutien de partout en Europe, mais nous avons besoin que l’Europe intervienne pour défendre la démocratie. L’UE doit aller de l’avant pour trouver un mécanisme démocratique pour en finir avec la répression et permettre la mise en oeuvre du droit à l’autodétermination.

Ce processus est une occasion pour l’Europe de se mettre du côté de la démocratie et de combattre les forces qui veulent la détruire. Les démocrates européens doivent savoir que les ennemis des indépendantistes, l’extrême droite représentée par VOX, sont aussi les ennemis de l’Europe. Salvini, Orban, Le Pen ou Abascal sont les mêmes. Défendre la démocratie en Catalogne, c’est défendre l’Europe et sa survie. Ne gâchons pas cette occasion, défendons la démocratie pour sauver l’Europe.

3 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 17 janvier 2020 15 h 04

    Courage et persévérance M.Junqueras

    Votre combat est celui de tous les peuples qui aspirent à leur liberté d'être indépendants politiquement, de gérer leur destin à leur manière. Merci d'ainsi nous inspirer.

  • Laurent Candillier - Inscrit 18 janvier 2020 07 h 02

    ni répression ni vengeance mais démocratie et justice

    Très habile façon de présenter les choses. Permettez-moi d'ajouter quelques éléments de contexte:
    - actuellement 49% des catalans sont contre l'indépendance de leur région, 42% sont pour;
    - la constitution espagnole, approuvée à 91% par les catalans en 1978, précise que la Nation est indivisible;
    - le référendum d'indépendance du 1er octobre 2017 a été organisé contre la décision de la justice sur son illégalité;
    - M. Junqueras et ses collègues ont tenté d'imposer l'indépendance de la Catalogne de manière unilatérale le 27 octobre 2017;
    - le nouveau gouvernement espagnol vient d'ouvrir de nouvelles négociations avec les représentants catalans;
    - la Catalogne n'est pas une Nation au même titre que l'Écosse.
    Il me semble donc pour le moins prétentieux, sinon complètement erroné, que M. Junqueras se présente ici comme “le plus grand défenseur de la démocratie”, d'un “mouvement majoritaire” qui serait sous le joug de la “répression” ou de la “vengeance”.

    • Pierre Rousseau - Abonné 18 janvier 2020 15 h 12

      C'est évidemment le point de vue de l'Espagne qui a décrété son indivisibilité et qui joue le jeu de la règle de droit en faisant fi du droit international qui appuie l'autodétermination des peuples. Le chiffre de 49% des Catalans contre l'indépendance vient d'un sondage et lorsque le gouvernement élu de la Catalogne a voulu faire un référendum, le gouvernement central de Madrid l'en a empêché; donc les chiffres des sondages ne veulent rien dire, on le sait fort bien.

      La constitution espagnole ? Yves Boisvert écrivait en octobre dernier dans La Presse Plus : « En 2006, 73 % de la population a appuyé par référendum un nouveau statut autonome pour la Catalogne, reconnue comme nation. ...
      Mais voilà, en juin 2010, à la demande du Parti populaire au pouvoir, le Tribunal constitutionnel espagnol a annulé l’essentiel de l’accord. C’est là que l’appui à la sécession, relativement marginal, a commencé à monter. » Ça dit tout.

      Ben oui, parce que l'Espagne établit la règle de droit, ses tribunaux décident d'invalider un droit fondamental d'un peuple de faire un référendum sur sont autodétermination. Pas fort comme raison, ça sent le colonialisme à plein nez. Quand même, le référendum a eu lieu malgré la violence causée par la police espagnole et le gouvernement de Madrid et la majorité s'est prononcée pour l'indépenance. La conséquence logique pour le gouvernement catalan c'est de déclarer l'indépendance. Ce n'est pas « imposer » sa solution, c'est obéir au peuple.

      Pour le reste, c'est une question d'opinion. L'Espagne est de mauvaise foi, c'est clair comme de l'eau de roche dans l'affaire catalane et les prétendues négociations sont de la bouillie pour les chats. On a juste à voir ce qu'lls ont fait après la dernière entente de 2006. La droite revient au pouvoir et l'accord ne vaut même pas le papier sur lequel il est écrit. L'Espagne a perdu toute crédibilité et franchement M. Junqueras a de bien meilleurs arguments que Madrid.