Affaires Matzneff et Weinstein: leur morale et la nôtre

«Toutefois, à l’instar des féministes du tournant du XXe siècle, qui ont réussi à faire de la morale un enjeu important de leur combat, le mouvement #MeToo a permis en quelques années de réaliser un vrai changement dans nos mentalités», estime l'auteure.
Photo: Ted S. Warren Associated Press «Toutefois, à l’instar des féministes du tournant du XXe siècle, qui ont réussi à faire de la morale un enjeu important de leur combat, le mouvement #MeToo a permis en quelques années de réaliser un vrai changement dans nos mentalités», estime l'auteure.

L’affaire Matzneff soulève de nombreuses questions, qui relèvent tout autant de la représentation de ses comportements comme individu que de celle d’une époque et d’un milieu qui lui ont permis d’exister comme icône littéraire parisienne. On peut en dire autant de Harvey Weinstein et de tous ces autres hommes en position de pouvoir, dont les abus sexuels sont dénoncés par leurs victimes, le plus souvent des femmes ou dans le cas de Matzneff des jeunes filles dont l’enfance a été flétrie… La dénonciation récente de ses actes pédophiles par l’une de ses victimes, non consentante il va sans dire, permet d’illustrer un changement majeur dans l’ordre moral et social.

Portées par le mouvement #MeToo, des victimes de violences sexuelles ont refusé de se taire et leur détermination à se faire entendre et à obtenir justice est devenue ces dernières années l’une des caractéristiques de ce changement. En d’autres termes, ce qui hier était tu et semblait acceptable ne l’est plus ; une fois sorties de l’ombre et dénoncées, les violences sexuelles apparaissent pour ce qu’elles sont, une transgression grave de la morale. Comment en est-on arrivé à ne plus trouver acceptable ce qui hier encore pouvait apparaître frivole ou même drôle (par exemple, Bernard Pivot tout en rondeur demandant à Matzneff « comment c’était de fréquenter des jeunes filles de 14 ans » ?)

Il m’apparaît que c’est sur le terrain de la morale que tout se joue. Je voudrais ici évoquer un moment déterminant dans le mouvement féministe, qui sans être semblable à celui d’aujourd’hui, permet de montrer à quel point la question de la morale sexuelle est au coeur des revendications féministes hier comme aujourd’hui. Le combat organisé des femmes contre les violences sexuelles plonge ses racines dans une longue histoire, plus que centenaire, dont j’ai retracé les principaux moments dans mon récent ouvrage (Prostitution et traite des femmes, Del Busso, 2019).

Au tournant du XXe siècle, tant au Canada que dans le reste de l’Occident, des femmes se regroupent dans des associations pour revendiquer une morale unique, la même pour les hommes et pour les femmes et dont elles définissent clairement les paramètres : elles n’acceptent pas que les femmes qui se prostituent (leur terminologie) soient stigmatisées et pourchassées par la police alors que les hommes qui achètent leurs services sont libres de le faire.

Traitement injuste et immoral

Ce traitement inégal n’est pas seulement injuste, il est immoral, disent-elles. En dénonçant l’immoralité des hommes, elles qui sont des femmes puritaines, de haute vertu, n’hésitent pas à s’allier à des femmes libérales ou libres-penseuses pour revendiquer cette unité de la morale, égale entre les femmes et les hommes. Elles identifient clairement la sexualité comme le lieu du pouvoir caché mais immense des hommes, et en font l’objet d’un des premiers grands combats féministes. On voit alors émerger une cause féministe unique sur la question du traitement moral de la sexualité, quelles que soient les positions de classe de ces femmes par ailleurs.

Il est intéressant de constater aujourd’hui un phénomène semblable : au-delà des conditions sociales des victimes des abus sexuels, le combat alimenté par la vague de dénonciations #MeToo vise à changer de paradigme et à faire porter l’opprobre moral (et social) sur tous les agresseurs, quels qu’ils soient. En dénonçant ces actes de violence sexuelle et en les rendant publiques, les victimes font porter la honte sur leurs agresseurs.

Ce nouvel ordre moral (et social), que d’aucuns considèrent comme un ordre totalitaire ou disciplinaire, car il ne permettrait plus aux personnes en position de pouvoir de faire des blagues sexistes, ou d’imposer leur jeu de séduction, etc., n’est en fait ni de droite ni de gauche, ni féministe ni antiféministe, ni conservateur ou libéral, mais se veut plus égalitaire, plus transparent, moins lié aux rapports de pouvoir.

Comme tout projet de changement moral, les dérives existent et cela peut prendre du temps. Toutefois, à l’instar des féministes du tournant du XXe siècle, qui ont réussi à faire de la morale un enjeu important de leur combat, le mouvement #MeToo a permis en quelques années de réaliser un vrai changement dans nos mentalités. Procéder aujourd’hui au dévoilement et à la dénonciation des violences sexuelles permet de moraliser la vie publique en indiquant ce qui est socialement acceptable et ce qui ne l’est plus.

L’enjeu est tel que de nombreuses voix peuvent se réclamer de cette nouvelle morale sans pour autant partager ni la même idéologie ni la même vision politique.

8 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 15 janvier 2020 04 h 20

    Faut pas tout mélanger

    À tout mélanger comme dans cet article, il finit par perdre ses dents. Il n'y a pas de crédibilité à gagner en mélangeant tout, au contraire. Pivot se moquait de Matzneff, évidemment. Quelqu'un se plante un clou dans le pied. On lui demande: «qu'est-ce que ça fait de se planter un clou dans le pied?»
    Il ne faudrait pas penser que les solutions qui passent par la police soient bonnes à tout coup. Ni même souvent. Les policiers sont souvent eux-mêmes (ou elles-mêmes) psychopathes qui ne comprennent pas grand chose et ont peine à faire la différence entre un abuseur et une victime. Ils sont faciles à manipuler. Le crime organisé les manipulent couramment.

  • Annie Marchand - Inscrite 15 janvier 2020 10 h 09

    Lire

    Difficile de cerner une problématique aussi complexe que celle des violences sexuelles.

    Ces deux ouvrages me paraissent incontournables pour comprendre cette culture, ce phénomène, cet effondrement de la subjectivité et du sujet, trouvez les mots qui vous conviennent, qui marque nos vies contemporaines.

    Le premier ouvrage, sous la direction de Richard Poulin et de Patrick Vassort, Sexe, capitalisme et critique de la valeur: pulsions, dominations, sadisme social, montre notamment que la logique de la valeur a un sexe, le mâle, que les processus d'indifférenciation des genres en cours n'arrivent pas à contrer, voire participent eux-mêmes d'un totalitarisme marchand, d'une atrophie des individualités et d'un lissage corporel.

    La sexualité est désormais constitutive de la marchandise, les corps des femmes en premier lieu. La recherche de normalisation des corps, leur réduction à des objets, concorde avec la régression de l'érotisme au profit d'une sexualité morcelée et infantile, sorte de pédophilisation. Jouir et satisfaire ses désirs au point de posséder autrui est le propre du capitalisme abouti.

    Le second ouvrage, Le Sexe du capitalisme. Masculinité et féminité comme piliers du patriarcat producteurs de marchandises, écrit par Roswitha Scholz, fait le tour des différents courants féministes. L'auteure montre les forces et les limites de chacun. Il s'agit d'une critique radicale de la modernité qui rejette le progressisme politique, le marxisme traditionnel et tous les développements post-modernes. Cela fait changement des discours néoconservateurs très populaires dans les pages des journaux québécois qui s'accrochent parfois à des valeurs datant de l'émulsion du capitalisme et du fordisme en prime.

    Ces ouvrages ont le mérite d'initier le lecteur au courant de la critique de la valeur, peu connu au Québec, et d'en faire la base d'analyse de problématiques vécues dont celle des violences sexuelles que les femmes subissent en grande majorité.

  • Réjean Martin - Abonné 15 janvier 2020 17 h 48

    rien compris à votre papier

    rien compris à votre papier, Madame. Où voulez-vous en venir ?

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 15 janvier 2020 21 h 00

    Faits divers réchauffés



    Cette lettre recycle les récents faits divers qui ont fait la manchette: des parents qui laissent leur adolescente de quatorze ans coucher avec un quinquagénaire et des starlettes qui négocient leur charme pour obtenir un rôle et pour qu'elle l'obtienne un producteur qui leur réclame des gratifications sexuelles.

    Ce sont les manchettes d'Échos Vedettes qui intéressent l'auteur de lettre.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 16 janvier 2020 06 h 04

    Une nouvelle solidarité

    Les réactions des abonnés (au moment où je les lis) me semblent plus inquiètes qu'autre chose, malgré les nuances apportées par l'auteure. La peur d'un retour d'un ordre moral puritain est compréhensible car souvent certaines revendications néo-féministes sont beaucoup trop globalement accusatrices. Reste que le fait (heureux) est là, à savoir un nouveau paradigme qui s'installe dans les rapports hommes-femmes et femmes-femmes, avec encore, au coeur vif du combat, la (je cite) "sexualité comme le lieu du pouvoir caché mais immense des hommes".

    Le grand changement de paradigme, de mon point de vue, est cette nouvelle solidarité entre femmes, toutes appartenances identitaires confondues, contrairement aux premiers temps du féminisme quand, pour des raisons socio-économiques et psycho-sociales (dépendance financière associée au devoir d'enfants, conditionnement de la survie uniquement sous la protection du mâle, même violent, etc.), elles se désolidarisaient pour conforter la morale matrimoniale et se mépriser mutuellement.

    La crainte des hommes se comprend néanmoins car (je cite): "[c]omme tout projet de changement moral, les dérives existent et cela peut prendre du temps." Mais c'est clair que certaines moeurs insupportables doivent changer.

    Reste le langage comme pointeur du travail qui reste à faire. Ainsi, dans un récent Mordus de politique, l'animateur a préféré prendre le mot 'conneries' plutôt qu'un autre ('niaiseries' je pense, de mémoire), plus conforme au code radio-canadien. Pourtant, cette expression, qui signifie une action idiote, stupide, risible, etc., s'est construite sur le mot 'con' dont l'étymologie latine renvoie au sexe (génital) de la femme (cunnus, fourreau). Ce qui rappelle l'emploi du diagnostic d'hystérie associé à l'utérus, siège unilatéralement sexué de cette folie.

    Ce qui montre tout le chemin à faire encore pour sortir de nos habitudes inconscientes que le langage reflète, mais aussi véhicule encore.