Une décennie après le séisme, une crise politique s’abat sur Haïti

Aucun accord politique crédible n’est signé entre le gouvernement et l’opposition, qui continue de réclamer le départ du président, Jovenel Moïse. Rien ne garantit que la crise politique ne se détériorera pas en 2020.
Photo: Chandan Khanna Agence France-Presse Aucun accord politique crédible n’est signé entre le gouvernement et l’opposition, qui continue de réclamer le départ du président, Jovenel Moïse. Rien ne garantit que la crise politique ne se détériorera pas en 2020.

En 1960, Haïti était bien plus riche que la Corée du Sud. Son produit intérieur brut (PIB) réel par habitant s’élevait à 1018 dollars américains (dollars constants de 2010) contre seulement 944,3 dollars américains pour la Corée du Sud, selon les statistiques de la Banque mondiale, rapportées par l’Université Sherbrooke.

La première république noire du monde était cinq fois plus riche que la Chine, qui avait un PIB réel par habitant d’à peine 192,3 dollars américains en 1960. Elle entamera une course folle de création de richesse et de contrôle de sa population au cours des soixante dernières années. C’est donc sans surprise qu’elle est devenue aujourd’hui une véritable puissance politique et économique mondiale.

Les deux républiques partageant l’île d’Haïti avaient un PIB réel par habitant sensiblement égal en 1960. Soixante ans plus tard, la République dominicaine est devenue 11 fois plus riche qu’Haïti avec un PIB réel de 8630 dollars américains par habitant à l’est de l’île contre seulement 784 dollars américains par habitant à la partie occidentale, selon les données récentes diffusées par le Fonds monétaire international (FMI).

Catastrophe

Pourquoi la Chine, ou la République dominicaine à un degré moindre, a-t-elle réalisé un tel miracle en matière de croissance et de développement économiques alors qu’Haïti a connu un véritable désastre ? En regardant de plus près la tendance de la croissance économique des cinq dernières décennies, on se rend compte qu’Haïti a fait face à une succession de catastrophes naturelles et politiques qui aboutissent à une véritable catastrophe économique.

La série statistique du taux de croissance économique fait état de plusieurs épisodes de destruction de richesse en Haïti. Parallèlement, la Chine et la République dominicaine ont emprunté une trajectoire beaucoup plus vertueuse avec des taux de croissance économique parfois supérieurs à 10 % sur une longue période.

Un taux de croissance économique négatif a été observé au tout début des années 1980 à la suite du passage de l’ouragan David en août 1979. Cette période est également celle où la dictature des Duvalier commençait à être secouée par des contestations populaires qui auront raison d’elle le 7 février 1986. La tendance allait persister au cours des quatre années suivantes où le pays allait connaître six présidents et des troubles politiques.

Le 30 septembre 1990, le président Jean-Bertrand Aristide, démocratiquement élu, a été éjecté du pouvoir par un coup d’État militaire sanglant qui va encore sonner le glas de la croissance économique au pays. Celle-ci a connu un pic de -11,75 % en 1993 avant le retour au pouvoir du président Aristide. C’est la pire performance économique réalisée en Haïti à cause de l’embargo commercial imposé à Haïti par les États-Unis. Cet embargo a complètement asphyxié l’économie locale déjà fragile.

La période 2000-2004 a été marquée par un taux de croissance économique négatif dû à des turbulences politiques nées des élections contestées de mai 2000 qui ont ramené le président Aristide au pouvoir. La période de transition 2004-2006 va enregistrer une reprise de la croissance économique jusqu’au tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui tombait comme un couperet avec un taux de croissance économique de -5,5 %.

Turbulences

On comprend aisément qu’en matière de retombées économiques, les turbulences politiques, comme le coup d’État du 30 septembre 1990, avaient été beaucoup plus néfastes pour l’économie haïtienne que le tremblement de terre du 12 janvier 2010.

Ce constat invite à accorder une importance particulière à la crise politique que vit Haïti présentement. Car, pour la première fois depuis le tremblement de terre, le taux de croissance économique touche à nouveau le fond : -2 % selon les estimations du ministère de l’Économie et des Finances. Cette mauvaise performance économique risque d’empirer si les dirigeants ne trouvent pas une issue favorable à la crise politique actuelle.

Les crises politiques ont causé beaucoup plus de tort à l’économie haïtienne que les catastrophes naturelles. Deux principales raisons peuvent expliquer ce constat. La première vient du fait que les catastrophes naturelles soulèvent généralement une vague de sympathie et de générosité de la communauté internationale.

De fait, l’aide internationale affluait en abondance au lendemain du 12 janvier 2010. Avec des résultats très mitigés, il est vrai ! Mais, à l’inverse, au lendemain du coup d’État du 30 septembre 1990, le plus puissant voisin d’Haïti lui a imposé un sévère embargo commercial qui a détruit une grande partie de sa frêle économie.

Deuxièmement, les conséquences des catastrophes naturelles sont souvent circonscrites dans une région. Par exemple, le tremblement de terre avait détruit le coeur de Port-au-Prince et certaines villes avoisinantes. Mais la majorité des autres départements du pays n’a pas vraiment été frappée par la destruction de biens et services. Alors que les crises politiques, elles, touchent le pays dans son ensemble. De plus, les mesures de gestions de ces crises créent souvent d’autres crises plus tard.

Dix ans après le tremblement de terre, un séisme politique s’abat sur Haïti depuis les émeutes des 6 et 7 juillet 2018. Et la décennie 2010-2020 résume bien le feuilleton qui s’y déroule depuis l’assassinat du père fondateur de la nation, Jean-Jacques Dessalines le 17 octobre 1806.

Décollage raté

L’instabilité politique chronique a certainement plombé le décollage économique du pays et explique en grande partie pourquoi il n’arrive pas à épouser la même trajectoire économique que la Chine et la République dominicaine. Celle-ci arrive à instaurer un climat politique stable indispensable à décollage économique pendant que l’instabilité politique et les crises politiques récurrentes rendent son voisin de l’ouest beaucoup plus vulnérable dix ans après le drame de 2010.

Après le tremblement de terre, c’est donc un séisme politique qui traumatise les pauvres Haïtiens. À partir du lundi 13 janvier 2020, le Parlement haïtien sera dysfonctionnel avec la caducité de la Chambre des députés. Seul un nombre restreint de sénateurs continueront de siéger. Au cours de la même année, le mandat des maires arrivera à terme. Aucun accord politique crédible n’est signé entre le gouvernement et l’opposition qui continue de réclamer le départ du président, Jovenel Moïse. Rien ne garantit que la crise politique ne se détériorera pas en 2020.

Les faiblesses de construction évidentes ayant provoqué le drame humain du 12 janvier 2010 n’ont pas été corrigées. L’aide d’urgence apportée par les agences internationales et les pays amis n’a pas aidé à construire ou à reconstruire une Haïti plus sûre, plus résiliente ou moins vulnérable. On constate toujours un manque sinon l’absence de respect d’un code de construction et l’absence de responsabilité civile pour faute.

Les institutions inclusives considérées comme le moteur du développement économique restent faibles et parfois inopérantes. Malheureusement, au lendemain du tremblement de terre, la communauté internationale accordait peu d’importance à ces enjeux.

Haïti est classée au 3e rang des pays du monde les plus touchés par des événements climatiques entre 1995 et 2014, selon le Germanwatch Global Climate Risk Index. L’instabilité politique continue contribue à la dégradation de cette permanente vulnérabilité. Ces conséquences sont néfastes. Entre 2004 et 2016, en seulement 12 ans, Haïti a enregistré plus de 12 milliards de dollars américains de pertes économiques dues aux catastrophes naturelles. Toute une catastrophe économique.


 
1 commentaire
  • Denis Blondin - Abonné 13 janvier 2020 10 h 45

    Pas seulement l'économie

    Examiner les problèmes institutionnels d’Haiti plutôt que la simple occurrence des phénomènes naturels pour expliquer le marasme vécu par ce pays, c’est sûrement une avenue intéressante, mais il faudrait le faire bien au-delà de chiffres décrivant la croissance économique, en tenant d’analyser l’ensemble des institutions sociales en présence.

    Or, en Haïti comme ailleurs depuis les derniers siècles, ces institutions ne fonctionnent pas en vase clos, mais elles sont imbriquées dans des réseaux internationaux qui peuvent aussi bien les alimenter localement que les saboter ou les détruire. Dès son indépendance, ce pays s’est vu coupé de tout réseau d’échanges internationaux, strictement boycotté par les États-Unis ou bien envahi au besoin, et pratiquement ignoré par l’Europe et le reste des Amériques.

    Vous mentionnez l’une des interventions désastreuses, l’embargo commercial américain à partir de 1991, mais vous en oubliez un très grand nombre d’autres. Par exemple, l’éjection de Jean-Bertrand Aristide, embarqué de force à bord d’un avion américain le 29 février 2004, à l’instigation des États-Unis, du Canada et de la France, et la mise en tutelle du pays.

    Depuis le séisme de 2010, ce qu’on a pu observer notamment, ce ne sont pas des invasions militaires (mis à part les régiments de l’ONU, censés assurer la sécurité de la population), c’est notamment le déferlement de milliers d’ONGs (entre 10,000 et 12,000), toutes bien intentionnées mais agissant dans la plus totale incohérence parce que personne ne s’était soucié de voir les institutions politiques du pays se remettre en action pour définir un plan d’ensemble des interventions. Quant on trace le bilan actuel de tous ces efforts, c’est encore aux Haïtiens eux-mêmes qu’est attribuée la responsabilité des innombrables échecs observés en termes de reconstruction.