Lettre aux Haïtiens partis un 12 janvier dans l’anonymat

«Un des grands gestes humanitaires lors de ce drame a été posé par le gouvernement du Québec, notamment lorsque le premier ministre du Québec a décidé d’accueillir plus de 5000 personnes dans le cadre d’un programme spécial de réunification familiale», se rappelle l'auteur.
Photo: Gregory Bull Associated Press «Un des grands gestes humanitaires lors de ce drame a été posé par le gouvernement du Québec, notamment lorsque le premier ministre du Québec a décidé d’accueillir plus de 5000 personnes dans le cadre d’un programme spécial de réunification familiale», se rappelle l'auteur.

Chères Jessica et Nancy,

Mes chères cousines, voilà déjà presque dix ans qu’une faille m’habite après le choc du décès soudain de maman, votre tante. Presque dix ans à conjurer le sort jeté lors de cet interminable soir du 12 janvier.

Ça devait être un mardi comme tant d’autres. À part ce message laissé sur mon répondeur vers 6 h 30 du matin par mon ami Rodney Saint-Éloi, écrivain et éditeur. Il tenait à me saluer avant de prendre son vol en direction de Port-au-Prince où il devait rejoindre Dany Laferrière déjà sur place et quelques autres écrivains et intellectuels pour un symposium, je crois.

Il m’avait laissé un long message empreint d’une affection qu’aujourd’hui je considère comme quasi prémonitoire. Comme s’il savait que les choses allaient se gâter une fois arrivé là-bas. Quiconque a déjà entendu parler d’Haïti ou visité cet endroit vous aurait dit que la Perle des Antilles est un pays de soubresauts. Politiquement parlant. Alors, pas de quoi s’inquiéter.

Jeune conseiller municipal de la Ville de Montréal, je commençais à peine, quelque trois mois après mon élection, à me familiariser avec les dossiers municipaux, et particulièrement ceux des citoyens de l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension.

Angoisse

17 h 30. Je suis à mon bureau. Le téléphone sonne. C’est mon ami Édouard qui me demande si j’ai un téléviseur à proximité. Et c’est lui qui me donnera les premières informations sur ce qui vient de se passer une demi-heure à peine dans la capitale haïtienne.

Mon téléphone ensuite ne dérougira pas jusqu’au petit matin. Pendant plusieurs heures, Haïti sera inaccessible par les moyens de télécommunications. D’où une angoisse exacerbée qui rapidement envahit toute la communauté haïtienne du Québec, ainsi que de nombreuses familles québécoises qui avaient un des leurs là-bas en vacances, en mission ou en poste.

Je pense entre autres à deux employées de Services Québec, Anne Chabot et Anne Labelle, qui étaient en mission d’accompagnement de leurs homologues haïtiens en vue de la réhabilitation du service des Archives nationales d’Haïti. Chaque minute, chaque heure à côté de l’amoncellement des brèves des bulletins de nouvelles à la radio et à la télé amplifiait la détresse…

Vite, le petit bureau d’élu municipal que j’occupais sur l’avenue Ogilvy dans le quartier Parc-Extension sera rempli d’amis venus travailler en vue de répondre à plusieurs demandes que nous savions qui allaient arriver. De ce bureau, nous avions rédigé la première convocation aux médias […].

Chères Jessica et Nancy, je vous confirme l’ampleur de cette catastrophe que vous n’aviez pas eu, hélas, le temps d’appréhender à défaut de l’éviter. Je vous rassure en même temps sur notre humanité, qui dans sa réponse à cette tragédie nous donne encore le droit d’espérer.

En Haïti même, j’ai pu voir des images incroyables de générosité et de solidarité. Un instant, trop bref, on avait peine à reconnaître le riche et le pauvre. Les barrières de classes soudainement abattues avaient permis à tout un chacun de rêver à un autre pays. Une refondation de la République, disait-on.

Goudougoudou

Ici, les Canadiens, les Québécois en particulier, se sont tenus debout aux côtés des membres de la communauté haïtienne. Partageant cette douleur sans nom, pleurant nos morts, des dizaines de milliers partis dans l’anonymat le plus total. D’autres plus connus, comme Georges Anglade et son épouse Mireille Neptune, mais aussi Serge Marcil, ancien député de l’Assemblée nationale qui accompagnait des orphelins d’Haïti depuis plusieurs années.

Le Québec s’est aussi mobilisé, mais pour apporter sa contribution dans l’effort de survie par l’aide d’urgence. À travers les jours qui passent et cette solidarité infaillible, me reviennent les mots de François Brousseau, chroniqueur au quotidien Le Devoir, rappelant cette proximité qui date entre le Québec et Haïti : « les Québécois et les Haïtiens, c’est comme des cousins », disait-il. Et je l’ai ressenti dans mes entrailles.

Mes chères cousines, j’ai été, comme les deux autres millions d’Haïtiens de la diaspora, incapable d’avoir des nouvelles. Une semaine après le Goudougoudou (nom donné par les Haïtiens au séisme à cause du bruit entendu autour d’eux), une connaissance a pu me confirmer que la maison de notre enfance avait tenu le coup, mais qu’on était sans nouvelles de mon père. Et à nouveau l’angoisse refit surface. Les questionnements. Mais pas le temps de compter ses morts ou ses disparus. Il fallait répondre aux demandes de différentes associations qui voulaient aller là-bas pour aider à soigner, nourrir, protéger et réconforter.

Et pendant plus de quatre mois, avec les dirigeants d’organismes de la communauté haïtienne, nous allions nous retrouver sur tous les fronts afin defaire face à ce drame si terrifiant, lorsque j’y pense encore dix ans plus tard. Aider à joindre un parent, appuyer les envois de biens de première nécessité, soigner les blessures de l’âme de ceux qui sont ici en vie, accompagner les familles endeuillées.

Heureusement, nous ne fûmes pas seuls. Le réseau de la santé et des services sociaux du Québec, des municipalités comme la Ville de Montréal et plusieurs groupes communautaires ont poussé à la roue. Un des grands gestes humanitaires lors de ce drame a été posé par le gouvernement du Québec, notamment lorsque le premier ministre du Québec a décidé d’accueillir plus de 5000 personnes dans le cadre d’un programme spécial de réunification familiale. Des mesures ont été mises en place notamment avec la Ville de Montréal afin de faciliter l’accueil et l’intégration de ces personnes à la société québécoise.

Rêves

16 h 53 min 10 s. Aujourd’hui, nous connaissons l’heure précise du Goudougoudou. Nous savons aussi la force avec laquelle il a frappé non seulement Port-au-Prince, mais aussi plusieurs villes autres d’Haïti, dont celles de la région des Palmes. Mais nous n’avons toujours aucune idée exacte du nombre de morts, de blessés, d’estropiés physiques et mentaux. Mais, mes chères cousines, je sais que depuis dix ans maintenant je vous pleure au nombre des quelque 200 000 autres, dont nombreux sont sans sépulture.

Chère Jessica, tu te préparais à réaliser ton rêve d’enfant en faisant ton entrée à la Faculté de médecine. Tu m’avais confié lors d’une de nos conversations que tu voulais devenir pédiatre. Je t’avais dit à la blague qu’au nombre d’enfants qu’il y avait lors de nos rencontres familiales, tu ne chômerais sûrement pas.

Chère Nancy, tu étais partie ce mardi en début d’après-midi faire ce que tu aimes le plus. Tu étais partie enseigner les mathématiques à une classe d’élèves du secondaire. Dix ans plus tard, nous n’arrivons toujours pas à compter la somme des dommages matériels et collatéraux comme ce garçon de 14 ans, orphelin de toute sa famille, que j’ai croisé lors d’un voyage en Haïti. Il survit, dans une violence quotidienne, en lavant des autos sur la route de Delmas.

Mes chères cousines, dans le silence éternel de vos rires, je continue avec d’autres cousines et cousins à rêver de fraternité, de solidarité et d’avenir meilleur ici comme là-bas. Afin que votre mémoire et celle de toutes cesfemmes et ces hommes anonymes dans la mort demeurent vivantes.